« L’autre monde », l’expression utilisée par le roi Mohammed VI lors du discours du 49ème anniversaire de la Marche Verte pour désigner, sans la nommer, l’Algérie officielle, vient de trouver sa plus éclatante illustration. Le discours prononcé ce dimanche par le président Tebboune devant les deux chambres du Parlement algérien n’est pas simplement une démonstration : c’est une confession publique. Le pouvoir algérien ne vit pas seulement dans un « autre monde« , il en est devenu le prisonnier volontaire.
« L’autre monde » où les promesses économiques les plus fantaisistes peuvent être énoncées sans sourciller. Un monde où l’on peut annoncer une augmentation du pouvoir d’achat de 53% alors que le dinar s’effondre dans un silence assourdissant, que le système bancaire reste figé dans des pratiques dignes du siècle dernier, et que des milliers de jeunes Algériens préfèrent affronter les vagues de la Méditerranée plutôt que les files d’attente pour le lait ou l’huile. Dans cet univers parallèle, les pénuries n’existent pas, elles sont simplement « des ajustements temporaires du marché ».
« L’autre monde » où la France reste l’architecte occulte de tous les maux, même ceux dont elle est manifestement absente. Un monde où l’on peut encore brandir les crânes des résistants et les essais nucléaires comme seules réponses aux défis contemporains, où la manipulation de la mémoire tient lieu de politique étrangère.
« L’autre monde », plus grotesque encore, où l’on peut accuser Paris d’être le cerveau du plan d’autonomie marocain, comme si la diplomatie française n’avait d’autre occupation que de contrarier les desseins d’Alger.
« L’autre monde » où le Sahara occidental marocain demeure figé dans une lecture d’un conflit d’il y a cinquante ans, comme une montre arrêtée qui donnerait encore l’heure juste deux fois par jour. Un monde où l’on peut encore croire que la formule « entre l’amer et le plus amer » suffit à masquer l’absence totale de vision stratégique face aux évolutions diplomatiques internationales. Pendant que les chancelleries du monde entier réévaluent leurs positions, Alger continue de réciter un catéchisme diplomatique d’un autre âge.
« L’autre monde » où les réseaux sociaux et leur bouillonnement n’existent que comme une vague rumeur lointaine. Un monde où l’on peut ignorer superbement le hashtag #مانيش_راضي (Je ne suis pas satisfait » qui enflamme pourtant la toile algérienne. La contestation sociale ? Une simple « manipulation externe« . Le mécontentement populaire ? Un « complot des officines étrangères ». Les promesses de « projets gigantesques » et de politiques volontaristes suffiraient à faire taire une jeunesse qui ne demande qu’à être entendue.
« L’autre monde » où la réalité géopolitique peut être niée sans conséquence, comme si l’Algérie était une planète isolée dans son propre système solaire diplomatique. Un monde où l’on peut encore croire qu’une rhétorique anti-française éculée permettra de maintenir une légitimité aussi chancelante que les arguments qui la soutiennent. Un monde où le déni tient lieu de politique et l’invective de diplomatie, où les accusations remplacent les propositions.
Ce discours de Tebboune aura au moins eu le mérite de confirmer, avec une précision chirurgicale, la justesse de la formule royale. Car c’est bien dans un « autre monde » que vit ce pouvoir algérien, de plus en plus déconnecté tant des réalités internationales que des aspirations de son peuple. Un monde parallèle où le déni systématique sert de boussole et où l’aveuglement volontaire fait office de vision d’État.
Entre ce monde fantasmé par le pouvoir algérien et la réalité vécue par les citoyens, le fossé n’est plus seulement profond, il est devenu un abîme. Mais les lois de la gravité finissent toujours par s’imposer, même dans « l’autre monde« . Et le retour sur terre risque d’être d’autant plus brutal et douloureux que la chute aura été longtemps niée. Car l’histoire nous enseigne que plus on s’élève dans le déni de la réalité, plus l’atterrissage est catastrophique.








