Par Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons
I. Rappel de notre analyse du 13 mars 2025
Dans notre analyse publiée le 13 mars 2025 intitulée Vers une Libération de Boualem Sansal? « , nous avions été les premiers à révéler l’existence de négociations discrètes entre Paris et Alger concernant un possible échange de prisonniers. Notre Institut avait alors affirmé, sur la base de sources concordantes:
« Selon des informations exclusives recueillies par notre Institut auprès de sources concordantes françaises et algériennes en France, Paris et Alger seraient en négociation avancée pour un échange de prisonniers poursuivis dans les deux pays pour « actes d’intelligence avec une puissance étrangère ». »
![]()
Nous avions également souligné que cette formule d’échange permettrait au pouvoir algérien de préserver son image sur la scène intérieure tout en offrant une porte de sortie diplomatique au dossier Sansal.
II. Analyse des développements judiciaires récents
A. Comparution de Boualem Sansal et chefs d’accusation
Le 20 mars 2025, Boualem Sansal a comparu devant le tribunal correctionnel de Dar El Beida, situé à l’est d’Alger. Comme nous l’anticipions, l’écrivain franco-algérien fait face à des accusations graves qui relèvent théoriquement de juridictions spécialisées:
– Atteinte à l’intégrité territoriale de l’Algérie
– Atteinte à l’unité nationale
– Outrage à corps constitué
– Pratiques de nature à nuire à l’économie nationale
– Détention de vidéos et de publications menaçant la sécurité et la stabilité du pays
Le réquisitoire du procureur demandant une peine de dix ans d’emprisonnement illustre la gravité apparente des accusations portées contre l’écrivain.
B. Anomalies procédurales significatives
1. Choix de la juridiction
Conformément à notre analyse, plusieurs anomalies procédurales significatives peuvent être relevées dans le traitement judiciaire de l’affaire Sansal:
Selon le droit algérien, les accusations d’atteinte à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale relèvent normalement de la Cour de Sûreté de l’État (instituée par la loi 01-08), compétente pour les crimes graves menaçant la sécurité nationale (art. 77 bis du Code pénal algérien). Or, le choix de poursuivre Sansal devant un simple tribunal correctionnel constitue une première entorse procédurale significative.
La législation algérienne prévoit que:
– L’article 77 bis du Code pénal sanctionne les atteintes à l’intégrité territoriale de peines pouvant aller jusqu’à 20 ans de réclusion
– La loi 01-08 attribue compétence exclusive à la Cour de Sûreté de l’État pour ces infractions graves
2. Calendrier judiciaire accéléré dans le contexte du Ramadan
Le tribunal a fixé au 27 mars 2025 la date du verdict, soit seulement une semaine après l’audience principale. Cette célérité inhabituelle pour des affaires de cette nature s’explique non seulement par la volonté d’aboutir rapidement à une décision dans le cadre des négociations diplomatiques, mais également par un facteur contextuel crucial : l’approche de la fin du mois de Ramadan.
En effet, l’Aïd al-Fitr (marquant la fin du Ramadan) devrait se tenir début avril 2025. Ce timing n’est pas fortuit et offre une opportunité politique majeure : il permettrait au président Tebboune d’annoncer une mesure de clémence ou une grâce présidentielle en faveur de Sansal dans le cadre des grâces traditionnellement accordées lors de cette fête religieuse importante.
Cette perspective éclaire d’un jour nouveau la déclaration d’Emmanuel Macron sur la « clairvoyance » de Tebboune : le président français signalait ainsi sa connaissance du calendrier prévu pour la résolution diplomatique de l’affaire, s’inscrivant précisément dans ce moment symbolique qui permettrait aux autorités algériennes de présenter cette décision comme un acte de magnanimité religieuse plutôt que comme une concession aux pressions françaises.
3. Absence significative d’avocat de la défense
Un élément particulièrement révélateur est l’absence d’avocat aux côtés de Boualem Sansal lors de son procès. Contrairement à son caractère habituellement anticonformiste, l’écrivain a refusé que le tribunal lui désigne un défenseur, déclarant vouloir assurer lui-même sa défense. Cette décision inhabituelle mérite une analyse approfondie.
En effet, il aurait été impossible pour un avocat, sans compromettre sa crédibilité professionnelle, de ne pas soulever devant la cour la multitude d’irrégularités procédurales caractérisant cette affaire. Un avocat aurait été contraint de contester:
– L’incompétence du tribunal correctionnel pour juger des infractions relevant de la Cour de Sûreté de l’État
– Les vices de procédure dans la constitution du dossier d’accusation
– Les atteintes aux droits de la défense
En choisissant de se défendre seul avec une ligne de défense minimaliste (« j’ai juste exprimé une opinion« ), Sansal a évité une confrontation juridique approfondie qui aurait pu faire dérailler le processus judiciaire et, par extension, compromettre les négociations en coulisses. Cette posture paradoxale – une forme d’auto-limitation de sa défense – renforce notre hypothèse d’un procès orchestré dans le cadre d’arrangements diplomatiques préalables.
III. Confirmation de notre analyse diplomatique
Ces développements judiciaires confirment point par point notre analyse du 13 mars:
1. Escalade judiciaire calibrée : Le réquisitoire sévère (10 ans) permet au régime algérien de maintenir une posture ferme tout en se ménageant une marge de négociation.
2. Procédure adaptée : Le choix d’un tribunal correctionnel plutôt que de la Cour de Sûreté de l’État facilite une résolution plus flexible du dossier.
3. Calendrier accéléré : La fixation d’un verdict au 27 mars s’inscrit parfaitement dans le timing que nos sources avaient évoqué pour l’aboutissement des négociations.
4. Intervention présidentielle française : L’appel public d’Emmanuel Macron au président Tebboune, mentionné dans plusieurs médias, confirme l’existence d’un canal diplomatique de haut niveau sur ce dossier.
5. Défense minimaliste orchestrée : L’absence d’avocat et la défense délibérément limitée de Sansal (« j’ai juste exprimé une opinion ») évitent toute contestation juridique fondamentale qui pourrait compromettre le processus judiciaire et diplomatique sous-jacent.
IV. Cadre juridique et application sélective
L’instrumentalisation du droit dans cette affaire est manifeste. Les chefs d’accusation retenus contre Sansal relèvent de plusieurs articles du Code pénal algérien:
– Article 79 : Atteinte à l’intégrité territoriale (« Est puni de la réclusion criminelle à temps, de dix à vingt ans, quiconque entreprend, par quelque moyen que ce soit, de porter atteinte à l’intégrité du territoire national. »)
– Article 87 bis : Actes subversifs portant atteinte à la sécurité de l’État
– Article 144 : Outrage à corps constitué (« Quiconque, dans l’intention de porter atteinte à leur honneur, à leur délicatesse ou au respect dû à leur autorité, outrage un magistrat, un fonctionnaire, un officier public, un commandant ou un agent de la force publique, soit par paroles, gestes, menaces, envoi ou remise d’objet quelconque… »)
– Article 196 : Diffusion de fausses nouvelles (« Quiconque, par quelque moyen que ce soit, diffuse sciemment une fausse nouvelle susceptible de porter atteinte à la sécurité publique ou à la tranquillité des citoyens… »)
V. Perspectives et implications
Au regard de ces développements, notre analyse du 13 mars se trouve renforcée. Le verdict du 27 mars pourrait constituer une étape décisive dans la concrétisation de l’échange diplomatique que nous avions annoncé.
A. Scénarios possibles
1. Condamnation suivie d’une grâce présidentielle pour l’Aïd al-Fitr : Le timing du verdict (27 mars) s’inscrit parfaitement dans la perspective de l’Aïd al-Fitr début avril. Cette séquence permettrait au président Tebboune d’annoncer une grâce présidentielle dans le cadre des grâces traditionnelles de l’Aïd, présentant ainsi cette décision comme un acte de clémence religieuse plutôt que comme une concession diplomatique. Cette option expliquerait le choix délibéré d’un calendrier judiciaire accéléré.
2. Condamnation suivie d’un arrangement diplomatique : Alternativement, Sansal pourrait être condamné à une peine significative, suivie d’une mesure d’expulsion vers la France dans le cadre d’un accord bilatéral non publicisé.
3. Condamnation avec sursis : Une condamnation assortie d’un sursis permettrait au régime algérien de « sauver la face » tout en facilitant le retour de Sansal en France.
4. Échange direct de prisonniers : La libération coordonnée des fonctionnaires franco-algériens détenus en France en échange de celle de Sansal, suivant le modèle classique des échanges d’espions.
B. Déclaration révélatrice d’Emmanuel Macron
La déclaration faite par Emmanuel Macron le 20 mars 2025 à l’issue d’un sommet européen à Bruxelles représente un indice majeur confirmant l’existence d’un accord secret entre Paris et Alger. Le président français a affirmé:
« Ce qui s’est passé est très grave, mais je fais confiance au président Tebboune et à sa clairvoyance pour savoir que tout cela n’est pas sérieux et qu’on a affaire à un grand écrivain, qui plus est malade. »
Cette formulation mérite une analyse approfondie:
1. L’expression de « confiance » en la « clairvoyance » du président Tebboune est particulièrement significative dans le contexte diplomatique franco-algérien. Elle suggère l’existence d’une entente préalable et d’une convergence de vues non publique entre les deux chefs d’État.
2. La qualification des faits reprochés à Sansal comme « pas sérieux » contraste fortement avec la gravité des accusations portées par la justice algérienne et le réquisitoire sévère du procureur. Cette contradiction apparente ne peut s’expliquer que par l’existence d’un accord tacite connu des deux présidents.
3. La mention de l’état de santé de Sansal (« qui plus est malade ») introduit un argument humanitaire qui pourrait servir de justification publique à une future mesure de clémence, sans que celle-ci apparaisse comme une concession politique.
Ainsi, cette déclaration, par sa tonalité et son timing, constitue un message diplomatique codé, signalant que les tractations en coulisses ont bien avancé conformément à ce que nos sources nous avaient indiqué dès le 13 mars.
Les développements judiciaires du 20 mars 2025 dans l’affaire Sansal semblent confirmer entièrement l’analyse prospective publiée par notre Institut le 13 mars dernier.
—
*© Institut Géopolitique Horizons, 2025. Reproduction interdite sans autorisation.*








