Par Abdelhakim Yamani
L’Histoire nous l’enseigne avec une régularité implacable : les émotions collectives sont le terreau le plus fertile pour la manipulation politique. De la peur panique qui a suivi le 11 septembre à l’euphorie qui accompagne aujourd’hui la chute du régime Assad, nous assistons, encore et toujours, au même spectacle : celui d’une opinion publique ballottée entre terreur et exaltation, incapable dans ces moments d’intensité émotionnelle d’exercer le moindre esprit critique.
Le parallèle entre ces deux moments historiques est saisissant. En 2001, il suffisait de brandir la menace terroriste pour faire accepter l’inacceptable. Le Patriot Act, cette atteinte sans précédent aux libertés civiles, fut adopté dans un climat de peur savamment orchestré. Aujourd’hui, c’est l’euphorie de la « libération » qui sert de paravent à une réalité autrement plus complexe en Syrie.
Regardons les faits en face. L’administration Bush avait transformé la peur en politique d’État. Chaque discours, chaque mesure, chaque décision s’appuyait sur cette émotion primaire qui paralyse la réflexion. Le fameux « axe du mal » n’était rien d’autre qu’une construction rhétorique destinée à maintenir la population dans un état de terreur permanent. Et ça a marché. Magnifiquement.
Vingt ans plus tard, le mécanisme s’inverse mais reste tout aussi efficace. La joie remplace la peur, mais la manipulation demeure. Comment expliquer autrement la métamorphose médiatique d’Abou Mohammad Al-Joulani ? Le chef de Hayat Tahrir al-Cham, ce groupe issu d’Al-Qaïda, apparaît désormais en gendre idéal sur nos écrans, silhouette athlétique élancée, barbe bien taillée, cheveux bien coiffés, voix posée… Une image loin, très lointaine du cliché du jihadiste classique. Dans ses interviews savamment orchestrées, il manie désormais la rhétorique démocratique avec une aisance déconcertante. Ses troupes, autrefois synonymes de terreur, paradent maintenant dans des uniformes impeccables dignes d’une armée nationale. Le « terroriste » d’hier devient le « libérateur » d’aujourd’hui, et personne ne semble s’en émouvoir. Parallèlement, les images des atrocités du régime de Bachar Al Assad (bien réelles) diffusées en boucle sur les chaînes d’infos en continu et sur les réseaux sociaux renforcent par opposition l’image de Joulani.
Cette transformation n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à une stratégie de communication minutieusement élaborée. Les images sont léchées, les discours calibrés, la présentation soignée. On nous vend un produit politique comme on vendrait un dentifrice : avec un nouveau packaging et une promesse de changement. Et dans l’euphorie du moment, qui s’arrête pour poser les questions qui dérangent ?
Car les questions, justement, sont nombreuses. Que sont devenues les convictions islamistes radicales de HTS ? Comment expliquer leur soudaine conversion aux valeurs démocratiques ? D’où viennent leurs nouveaux équipements ? Qui finance cette opération de « rebranding » ? Le silence médiatique sur ces interrogations est assourdissant.
Une question fondamentale se pose ou plutôt n’est pas posée. Comment expliquer que des rebelles, qui ont pris les armes pendant des décennies au nom de la libération nationale, restent étrangement silencieux face à l’occupation par Israël du Golan syrien, notamment la ville d’Al Kuneitera ? Ce silence assourdissant en dit long sur la véritable nature de leur « combat pour la liberté ».
Derrière cette opération de séduction médiatique se dessinent les contours d’intérêts géopolitiques bien compris. Les parrains régionaux de HTS ont compris qu’un « terroriste relooké » sera plus facilement accepté par la communauté internationale qu’un chef jihadiste assumé. La transformation d’al-Joulani n’est que la partie visible d’un réalignement stratégique plus profond.
La manipulation émotionnelle fonctionne toujours sur le même principe : la simplification à outrance. Après le 11 septembre, le monde était divisé entre « le Bien et le Mal ». En Syrie aujourd’hui, on nous présente une vision tout aussi manichéenne : les « libérateurs » contre le « tyran« . Cette réduction de la complexité du réel à des oppositions binaires est le premier pas vers l’aveuglement collectif.
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. La viralité devient synonyme de vérité. Une vidéo de combattants « modérés » fait le tour du monde en quelques heures, façonnant l’opinion bien plus efficacement que n’importe quelle analyse approfondie. L’émotion se propage à la vitesse de la fibre optique, laissant la réflexion critique sur le bas-côté.
L’Histoire nous montre pourtant où mène cette abdication de la pensée. Le Patriot Act a ouvert la voie à une surveillance de masse sans précédent, dont les révélations d’Edward Snowden ont montré l’ampleur terrifiante. Qu’en sera-t-il demain en Syrie ? Quel projet politique se cache derrière les sourires de façade et les uniformes rutilants ?
La responsabilité des médias dans cette manipulation est écrasante. En 2001, ils ont relayé sans sourciller la propagande de guerre. Aujourd’hui, ils participent activement au « blanchiment » d’anciens groupes terroristes. La course à l’audience l’emporte sur le devoir d’information, l’émotion sur l’analyse.
Il ne s’agit pas ici de nier la légitimité des émotions collectives. La peur face au terrorisme était compréhensible, tout comme la joie de voir chuter un dictateur. Mais notre devoir, en tant que citoyens et observateurs, est de maintenir active notre capacité de jugement, particulièrement dans ces moments où tout nous pousse à l’abandonner.
L’enjeu est crucial. Dans un monde où l’information circule à vitesse instantanée, où les émotions sont instrumentalisées avec une efficacité redoutable, la préservation d’un esprit critique devient une nécessité vitale pour la démocratie. Sans lui, nous sommes condamnés à répéter les erreurs du passé, oscillant éternellement entre peur et euphorie, au gré des manipulations du moment.







