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Algérie : le Pouvoir de la Contradiction, la Contradiction au Pouvoir

Lisibilité décisionnelle, prévisibilité stratégique et risque d’escalade avec le Maroc

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
15 octobre 2026
in Algérie, Documents, Maghreb, Maroc, Note d’Orientation Stratégique
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Algérie : le Pouvoir de la Contradiction, la Contradiction au Pouvoir
INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
NOTE D’ORIENTATION STRATÉGIQUE — IGH-DOS-2026-10-15-01
Algérie : le Pouvoir de la Contradiction, la Contradiction au Pouvoir
Lisibilité décisionnelle, prévisibilité stratégique et risque d’escalade avec le Maroc
Tanger, 15 octobre 2026
RÉSUMÉ EXÉCUTIF

Le 11 octobre 2026, un communiqué attribué à la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) algérienne annonce l’arrestation à Oran de 61 ressortissants marocains, soupçonnés de préparer des actes de sabotage. L’affaire est le point d’entrée de ce dossier, non son objet : ni la matérialité des faits allégués ni l’existence d’un réseau ne sont, à ce stade, publiquement établies, et rien ne permet de conclure ni au complot avéré, ni à la mise en scène.

La thèse défendue est que la contradiction est devenue un trait structurel du fonctionnement du pouvoir algérien sous Abdelmadjid Tebboune, et non une anomalie qu’il chercherait à corriger. Elle se manifeste à tous les étages : un président qui fonde sa légitimité sur la dénonciation d’un système dont il est issu ; un exécutif maintenu sans explication après un scrutin ; des ministres recadrés, limogés, réhabilités sans motif énoncé ; des chiffres annoncés à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU) sans rectification ; des ruptures diplomatiques levées sans exposé de ce qui a changé. Quatre mécanismes la rendent durable : la réinterprétation du passé, la personnalisation des arbitrages, l’absence de correction publique et la mobilisation d’une menace extérieure.

L’enjeu stratégique tient à l’articulation de ce mode de gouvernement avec la rivalité algéro-marocaine, à quelques jours de l’échéance du mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), fixée au 30 octobre 2026. Le dossier n’avance pas que la guerre soit décidée ou probable. Il montre qu’un système difficile à lire, qui désigne durablement le Maroc comme menace, peut produire une escalade non recherchée : le danger apparaît lorsque la désescalade devient politiquement plus coûteuse que la surenchère.

Point d’entrée : soixante et un noms, une annonce

Le 11 octobre 2026, un communiqué de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) algérienne annonce le démantèlement d’un « réseau criminel international » et l’arrestation à Oran de 61 ressortissants marocains. L’IGH a pu obtenir copie du communiqué original attribué à la DGSN. Selon les comptes rendus de la presse algérienne qui en reprennent les termes, les personnes arrêtées, interpellées au début du mois, seraient soupçonnées de préparer des actes de sabotage contre la sécurité et l’ordre publics. Parmi elles figurerait un ancien militaire marocain ; des passeports marocains, des dirhams et des euros auraient été saisis ; l’itinéraire décrit passe par l’aéroport de Tunis, puis la région d’El Kala (wilaya d’El Tarf), avant un trajet routier jusqu’à Oran. Les 61 mis en cause auraient été présentés au procureur du pôle pénal spécialisé de la ville.

Quatre niveaux doivent être distingués. L’existence et le contenu des annonces sont établis. Les faits qu’elles allèguent, soit la préparation d’actes de sabotage par une organisation structurée, ne le sont pas : le communiqué ne nomme aucun commanditaire et aucune arme ni aucun explosif n’est mentionné parmi les saisies rapportées. Aucun élément public ne corrobore, à ce stade, la matérialité des faits ; Médias24 y voit une mise en scène (absence d’armement, passeport disposé à l’envers sur les photographies officielles, pancarte évoquant une brigade de lutte contre le trafic de migrants), mais ce sont des observations de presse, non des éléments probants, et aucune réaction officielle marocaine n’a été identifiée. L’interprétation, enfin, relève de l’analyse : conclure à un complot comme à une mise en scène serait également hâtif.

L’intérêt de l’affaire est ailleurs. Elle surgit dans un environnement où la désignation du Maroc comme menace est devenue constante, à deux semaines d’une échéance onusienne majeure sur le Sahara occidental marocain, entre deux États dont les relations sont rompues depuis août 2021 et dont la frontière est fermée depuis 1994. Une accusation de cette gravité produit des effets politiques indépendamment de son issue judiciaire : elle installe une version, crée des attentes et engage ceux qui la portent. La question est donc celle de la lisibilité du pouvoir qui l’énonce, et c’est elle que la suite examine.

La contradiction fondatrice et institutionnelle

Tout commence par le président. Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 dans le sillage du Hirak et de la démission d’Abdelaziz Bouteflika (2 avril 2019), a fondé sa légitimité sur la dénonciation de la « issaba », العصابة la bande, expression qui désigne les réseaux de pouvoir et de prédation de l’ère Bouteflika. Or il a occupé, sous ce même président, des fonctions ministérielles pendant plusieurs années, dont le portefeuille de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, puis, de mai à août 2017, la tête du gouvernement. Le 7 janvier 2017, Tebboune, ministre de l’Habitat, affirmait selon l’archive d’Echorouk Online que le programme du président « ne s’arrêtera pas » ; la formule, rapportée dans le titre de l’article, concernait le programme de logements, et il serait abusif de l’étendre à l’ensemble du programme présidentiel. Sa valeur est ailleurs : elle montre un ministre solidaire de l’action de son président et parlant au nom d’une continuité.

Le point n’est pas de trancher une responsabilité judiciaire, que rien n’établit, ni de contester le droit de changer de position. Participer au système puis le corriger est une trajectoire courante ; elle devient problématique lorsque la rupture proclamée ne s’accompagne d’aucune explicitation de ce qui, dans le système antérieur, relevait de la responsabilité de celui qui l’incarne désormais. La participation à un gouvernement n’emporte pas culpabilité pénale, mais elle emporte une responsabilité politique qui devrait entrer dans l’évaluation du discours de rupture. Faute de clarification, la contradiction demeure compatible avec l’autorité, et ce que le pouvoir se permet envers son histoire, il se le permet envers ses annonces.

Le terrain institutionnel en offre la seconde illustration. Les législatives du 2 juillet 2026 ont renouvelé l’Assemblée populaire nationale (APN) ; la Cour constitutionnelle a proclamé le 18 juillet les résultats définitifs, plaçant le Front de libération nationale (FLN) en tête avec 91 sièges, pour une participation annoncée à 21,24 % sur le territoire (10,75 % à l’étranger), l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) avançant pour sa part 20,79 %. L’Assemblée est installée et travaille, y compris sur le projet de loi de finances pour 2027. Le gouvernement, lui, n’a pas changé de cap institutionnel : Sifi Ghrieb est resté Premier ministre, son équipe n’a pas démissionné, et au 5 août aucune explication officielle ni aucun plan d’action n’avait été publié, sans que les informations consultées montrent une correction depuis. L’équipe a seulement été ajustée par touches : remaniement partiel du 1er septembre, changement à l’Intérieur le 13 octobre.

Deux lectures faciles doivent être écartées. Qualifier ce gouvernement d’équipe chargée des « affaires courantes » ne ferait que neutraliser le problème, rien n’indiquant qu’il ait cessé d’exercer ses fonctions. Y voir une violation de la Constitution est tout aussi hâtif : le texte de 2020 organise, à l’article 105, la nomination du Premier ministre et la présentation d’un plan d’action en cas de majorité présidentielle, et, à l’article 110, la désignation d’un chef du gouvernement issu de la majorité parlementaire dans le cas contraire, mais l’article 113 dispose que le Premier ministre « peut » présenter la démission du gouvernement, ce qui fait de la démission après les législatives, pratiquée en 2021, une coutume plutôt qu’une règle. La révision technique de mars 2026 (loi n° 26-04 du 26 mars 2026, adoptée sans référendum) ne paraît pas avoir modifié ces dispositions, et son article 93 rappelle que la nomination du Premier ministre et des membres du gouvernement n’est pas déléguable par le président. Le problème est donc politique : un scrutin renouvelle les représentants sans que son résultat se traduise par une démission, par la désignation d’un chef de gouvernement issu de la nouvelle Assemblée ou par un plan d’action, les ajustements intervenant à la seule initiative du président. Les institutions fonctionnent sans avoir à se justifier, et le silence tient lieu de doctrine.

La personnalisation des arbitrages

Deux séquences, prises séparément ordinaires, dessinent rapprochées une règle. Le 20 juin 2023, Ennahar diffuse l’information d’une expulsion imminente de l’ambassadeur des Émirats arabes unis (EAU) ; le ministère des Affaires étrangères la dément, le média la retire, et le même jour la présidence met fin aux fonctions du ministre de la Communication, Mohamed Bouslimani, sans communiquer de motif. Le rapprochement temporel est établi ; le lien causal est celui que la presse a retenu, sans confirmation. Rien n’établit que le ministre ait ordonné ou contrôlé la publication. Le 1er septembre 2026, Mohamed Bouslimani revient à la Communication, en remplacement de Zoheir Bouamama. Le 28 septembre 2026, Saïd Sayoud, alors ministre de l’Intérieur, dénonce la flambée des prix des fruits et légumes et déclare, selon le site Tout sur l’Algérie (TSA), n’avoir jamais vu en soixante ans une tomate à 200 dinars en août. Le 3 octobre, Abdelmadjid Tebboune recadre ces propos, qu’il juge exagérés, et réoriente l’explication vers la spéculation (El Khabar). Le 13 octobre, Brahim Merad redevient ministre de l’Intérieur ; Saïd Sayoud conserve les Transports, qu’il cumulait depuis septembre 2025 dans un « super-ministère » défait, sans motif officiel communiqué.

Aucun lien causal n’est démontré entre le désaveu et le changement de périmètre, et aucun n’est exclu. Le mécanisme, lui, est lisible : la sanction frappe la fonction qui répond de la parole, la réhabilitation intervient sans exposé des critères, et le contrôle du récit public s’exerce par des mouvements de personnes plutôt que par des rectifications de contenu. Le diagnostic public d’une difficulté sensible n’appartient pas au ministre ; la ligne se fixe à la présidence, qui peut se corriger sans en aviser personne. La gestion des responsables de la sécurité obéit à la même logique, à une échelle plus sensible : la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a changé de titulaire le 21 mai 2026, le général-major Mounir Zahi succédant au général Abdelkader Aït Ouarabi sans motif communiqué, après une nomination de ce dernier rapportée en mai 2025 ; l’arrestation et emprisonnement de Abdelkader Haddad, son prédécesseur, a été rapportée par la presse algérienne et internationale, sans confirmation ni démenti algérien. Aucun de ces cas ne prouve rien isolément ; ensemble, ils montrent une confiance qui apparaît comme un attribut personnel, révocable sans exposé, et non comme le produit d’une procédure.

La parole publique confrontée aux pratiques

Les annonces économiques se mesurent. Le 19 septembre 2023, à la tribune de la 78e session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), Abdelmadjid Tebboune déclare que l’Algérie atteindra, d’ici la fin de 2024, un milliard trois cents millions de mètres cubes par jour par le dessalement de l’eau de mer. Les données de l’opérateur public sont d’un autre ordre : le 26 septembre 2023, le directeur général de l’Algerian Energy Company (AEC) indiquait sur la Radio algérienne que la capacité nationale, alors de 1,5 million de mètres cubes par jour pour 14 stations, atteindrait 3,6 millions par jour dès décembre 2024 avec cinq stations supplémentaires, soit environ 1,3 milliard de mètres cubes par an ; des données rapportées par Reuters avancent un objectif de l’ordre de 3,7 millions par jour à fin 2024. Le chiffre prononcé à l’ONU est ainsi environ trois cent cinquante fois supérieur à la capacité visée par l’opérateur, et plus de onze fois supérieur à la production quotidienne mondiale de dessalement estimée par l’Association internationale du dessalement. L’écart est un élément à examiner, non à expliquer : à notre connaissance, il n’a jamais fait l’objet d’aucune rectification publique identifiée.

L’annonce d’un investissement malaisien relève d’un autre registre. Le 18 juillet 2025, Abdelmadjid Tebboune fait état, selon Algérie360, de « l’arrivée prochaine d’un investisseur malaisien » pour des projets de 20 milliards de dollars, sans secteurs ni calendrier. Seul le premier maillon de la chaîne déclaration, intention, protocole, accord, engagement, réalisation est documenté, et l’investisseur n’a pas été publiquement identifié. Le cas de Gara Djebilet illustre le même écart sous un autre angle : la Société nationale de recherche et d’exploitation minières (Sonarem) a annoncé en octobre 2025 un démarrage en avril 2026 ; des critiques techniques de l’économiste Djelloul Slama, relayées par Le360, ont précédé de quelques jours une interpellation rapportée en janvier 2026, dont aucun motif officiel n’est connu. La simultanéité ne démontre pas la causalité ; elle pose la question de savoir si les réserves techniques sur un projet présenté comme stratégique peuvent être débattues publiquement.

La diplomatie fournit des séquences comparables, que l’on peut lire comme un même mécanisme de rupture suivie de normalisation. Avec l’Espagne, l’Algérie rappelle son ambassadeur en mars 2022, après le soutien de Madrid au plan marocain d’autonomie, suspend le traité d’amitié le 8 juin 2022 en dénonçant un « revirement injustifiable », puis annonce sa réactivation le 26 mars 2026, la position espagnole n’ayant pas changé ; un sommet prévu à Madrid les 20 et 21 octobre a été reporté sine die par Madrid le 2 octobre, sans explication officielle. Avec la France, la détérioration, amorcée en 2024 après l’évolution de la position française sur le Sahara occidental marocain et prolongée par des expulsions réciproques en 2025, cède à une reprise du dialogue rapportée en mai 2026. Avec le Mali et ses partenaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), la destruction d’un drone près de Tinzaouatène le 1er avril 2025, le rappel croisé des ambassadeurs, la fermeture des espaces aériens et la saisine de la Cour internationale de Justice (CIJ) précèdent le dégel du 10 juillet 2026, sans feuille de route ni retrait des accusations de septembre 2025. Une normalisation est un acte pragmatique légitime ; ce qui compte ici est la distance entre une rupture présentée comme existentielle et une résorption qu’aucun exposé n’accompagne.

Sur le Sahara occidental marocain, enfin, deux voix se succèdent. Le 3 octobre 2026, Abdelmadjid Tebboune affirme, selon les citations rapportées, que l’Algérie n’est « pas plus sahraouie que les Sahraouis » et qu’elle acceptera la solution qu’ils accepteront, formule déjà employée, à une variante près, en octobre 2025 ; il lit la résolution 2797 comme ayant identifié deux parties prenantes, le Maroc et le Front Polisario, lecture contestée par le texte même de la résolution 2797. Le 8 octobre, le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf déclare que la question « ne peut être réglée en contournant la légalité internationale » et met en garde contre un « fait accompli ». Les deux positions ne sont pas logiquement incompatibles ; mais deux registres, parlés à cinq jours d’intervalle sans que l’un précise la portée de l’autre, rendent le centre de gravité de la position difficile à identifier. C’est ce déficit de lisibilité, plus que la contradiction logique, qui compte pour la suite.

La construction de la menace extérieure

La désignation du Maroc, d’Israël et des Émirats comme menace commune se déploie à des niveaux dont le statut diffère. Dans la presse, Echorouk Online évoquait dès décembre 2023 un « trio du mal » menaçant le Sahel ; le 17 septembre 2026, TSA publie une tribune de l’ancien ambassadeur Amar Belani sur « les nouveaux contours de l’axe du mal », qui soutient que ce rapprochement est dirigé notamment contre l’Algérie et évoque un pacte militaire tripartite « encore non formalisé » : une opinion publiée, non une position de l’État. À l’échelon présidentiel, la désignation reste allusive : lors d’un discours devant des cadres de l’armée en octobre 2025, Abdelmadjid Tebboune dénonce, selon Le360, un pays qu’il ne nomme pas « qui cherche à semer le désordre dans notre maison », que le commentaire identifie aux Émirats ; le 3 octobre 2026, il parle de « provocations » et d’« ingérences » sans donner de raison concrète à la rupture avec Abou Dhabi. Aucune preuve vérifiable n’a été produite de l’existence de bases israéliennes au Maroc ni d’opérations clandestines dirigées depuis son territoire ; la répétition médiatique n’est pas une corroboration indépendante.

Le récit n’a donc pas besoin d’être vrai pour produire des effets : il désigne des adversaires communs, rassemble des tensions distinctes sous un même nom, justifie la vigilance sécuritaire et réduit des problèmes complexes à une cause extérieure. Il restreint aussi la gamme des gestes possibles : plus le Maroc est décrit comme l’ennemi central, plus un geste d’apaisement coûte cher. Le contexte capacitaire s’inscrit dans ce cadre sans en constituer la preuve. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires algériennes atteignent 25,4 milliards de dollars en 2025 (+11 %), contre 6,3 milliards pour le Maroc (+6,6 %), dans une Afrique à 58,2 milliards, soit un rapport d’environ quatre à un et plus de 40 % du total continental ; l’édition précédente situait l’effort algérien à 21,8 milliards en 2024, les séries n’étant pas strictement superposables mais la tendance, nette. Ce chiffre ne démontre aucune intention hostile : un budget militaire résulte de multiples facteurs (contentieux frontalier, insécurité sahélienne, rente énergétique, modernisation). Le mécanisme plausible est une consolidation mutuelle, un environnement de menace rendant la dépense évidente et la dépense rendant le récit plus difficile à relâcher ; la causalité démontrée, elle, n’existe pas.

De l’opacité décisionnelle au risque d’escalade avec le Maroc

Rien de ce qui précède n’établit une volonté algérienne de guerre, et deux erreurs symétriques doivent être écartées : l’alarmisme qui verrait dans chaque communiqué un préparatif, et la prudence qui viderait l’analyse de son contenu. Le sujet est ailleurs : les conditions auxquelles un système opaque, doté d’une rhétorique de menace constante, peut produire une escalade que personne n’aurait choisie. La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, a prorogé le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) jusqu’au 31 octobre 2026, en soutenant les efforts du Secrétaire général fondés sur le plan marocain d’autonomie ; la date précise du vote doit être confirmée par le calendrier officiel du Conseil de sécurité, alors que l’échéance du mandat est établie. En avril 2026, le Mali a pour sa part apporté son soutien au plan marocain et reconnu la souveraineté marocaine sur ses provinces sahariennes, ce qui contrarie la position algérienne.

Sept facteurs, combinés, peuvent produire une dynamique que l’intention initiale ne gouverne plus : la répétition de récits accusatoires ; des annonces sécuritaires graves qui engagent ceux qui les font, une accusation dont la suite judiciaire est silencieuse laissant une dette politique ; la pression d’une opinion nourrie par ces récits, qui rend le recul coûteux ; la concurrence entre institutions, chacune incitée à montrer sa fermeté ; des réactions marocaines possibles, diplomatiques ou sécuritaires, lues à travers le cadre de menace préexistant ; un incident ou une mesure de sécurité mal interprétés par un système dont les propres signaux sont peu lisibles ; enfin la difficulté croissante, pour les deux parties, de désamorcer sans paraître faibles, qui ôte aux canaux discrets une partie de leur efficacité. Il faut distinguer la confrontation délibérément recherchée, qui supposerait une décision, des préparatifs, un calendrier, et dont aucun élément public ne témoigne, de l’escalade non intentionnelle, résultat de décisions rationnelles à chaque étape et d’interprétations erronées. Ce second mécanisme mérite l’attention : l’absence de volonté initiale de guerre ne suffit pas à exclure un affrontement, et plus un système est difficile à lire, plus il y est exposé.

Cinq trajectoires peuvent être distinguées, ni prédites ni chiffrées, classées selon leur plausibilité au regard des éléments disponibles. La plus plausible est une escalade verbale contrôlée, conforme à la pratique observée depuis 2021, que confirmerait la continuité de désignations médiatiques sans acte opérationnel. La deuxième, tout aussi plausible à court terme, est un incident diplomatique ou sécuritaire circonscrit, dont l’affaire des 61 pourrait être le premier acte selon la suite que lui donneraient les deux capitales ; ses indicateurs sont le passage d’accusations de presse à des accusations officielles visant des institutions marocaines nommément désignées et la multiplication d’annonces d’opérations imputées à des réseaux marocains. La troisième, une spirale d’escalade non intentionnelle, est moins probable mais plus lourde de conséquences ; ses indicateurs sont des modifications de la posture militaire ou du dispositif frontalier établies par des sources fiables, la rupture des canaux résiduels ou l’absence de réponse à des offres de désescalade, des incidents impliquant des forces armées et un décalage croissant entre déclarations et signaux observés. La quatrième, une provocation délibérée, ne peut être retenue sur la seule base des contradictions et de la rhétorique : elle exigerait des indices distincts sur les intentions et les préparatifs, qui n’existent pas dans les éléments publics. La cinquième, une désescalade ou un réajustement tactique, n’est pas la moins plausible, l’histoire récente d’Alger étant aussi celle de reculs discrets ; mais elle suppose précisément ce que le système rend difficile, un retrait qui ne passe pas pour une défaite. Le coût militaire et économique d’un affrontement, la pression internationale, la dissuasion, les canaux de communication et les intérêts de stabilité des deux parties peuvent contenir l’escalade. Ils sont réels ; aucun n’est une garantie.

Conclusion

Le problème stratégique n’est pas qu’un pouvoir se contredise. Il est qu’une contradiction récurrente puisse être compatible avec la poursuite de l’action, sans correction publique claire et sans restauration visible de la cohérence. Dans le système décrit ici, un ministre peut être limogé puis revenir ; un chiffre peut être énoncé à la tribune de l’ONU sans être rectifié ; un gouvernement peut traverser un scrutin sans qu’on en explique le sens ; une rupture diplomatique peut être levée sans qu’on dise pourquoi. L’action continue. C’est cela, le pouvoir de la contradiction, et c’est aussi ce que désigne, plus profondément, la contradiction au pouvoir : elle ne le menace pas, elle en fait partie.

Les conséquences de ce mode de gouvernement sont de quatre ordres. La prévisibilité des décisions diminue, parce que le passé d’une position n’indique pas son avenir. La confiance institutionnelle s’érode, parce que les critères de la sanction et de la réhabilitation sont inconnus. La crédibilité des annonces faiblit, parce que la parole du sommet n’est pas soumise à la vérification. La gestion des crises extérieures devient plus incertaine, parce que les interlocuteurs ne savent plus quels signaux ont valeur d’engagement.

Le risque de confrontation avec le Maroc ne découle pas automatiquement de ce tableau. Il peut toutefois être accru lorsque quatre éléments se combinent : des récits hostiles installés dans la durée, des accusations sécuritaires non étayées publiquement, des arbitrages peu lisibles et des réactions réciproques lues à travers la grille de la menace. L’annonce des 61 interpellations, à quinze jours d’une échéance onusienne décisive, offre une configuration où ces éléments se rencontrent.

Un pouvoir peut agir longtemps malgré ses contradictions. Le danger commence lorsque ces contradictions rendent ses intentions illisibles, ses signaux impossibles à interpréter, et la désescalade politiquement plus coûteuse que la surenchère. À ce stade, ce n’est plus la cohérence du pouvoir qui importe à ses voisins, mais la possibilité de savoir, au moment décisif, ce que ses gestes veulent dire.

Références principales

Communiqué de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) du 11 octobre 2026, relayé par Algerie360 et Observ’Algérie ; Médias24, 12 octobre 2026. Echorouk Online, 7 janvier 2017 et 13 décembre 2023. Cour constitutionnelle d’Algérie, proclamation des résultats définitifs du 18 juillet 2026 ; Radio Algérienne ; Maghreb Émergent, 5 août 2026 ; Le Matin d’Algérie, 6 août 2026 ; ConstitutionNet, 7 mai 2026 ; Constitution de 2020. Présidence de la République, communiqué du 20 juin 2023 ; Tunisie Numérique, 1er septembre 2026 ; Tout sur l’Algérie (TSA), 29 septembre et 13 octobre 2026 ; El Khabar, 4 octobre 2026 ; Just Info, 14 octobre 2026. Algerie360, 21 mai 2026 ; Le360, 25 septembre 2025 ; El Confidencial, 25 septembre 2025. Assemblée générale de l’ONU, 78e session ; Radio Algérienne, 26 septembre 2023 ; Algerie360, 19 juillet 2025 ; Sonarem, 5 octobre 2025 ; Le360, 27 janvier 2026. TSA, 17 septembre 2026 ; Le360, 12 octobre 2025, 4 et 9 octobre 2026. Observ’Algérie, 27 mars 2026 ; Atlasinfo, 2 octobre 2026 ; Notre Afrik et Agence de presse africaine (APA), juillet 2026. Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), éditions 2025 et 2026 ; résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité.

Source : analyse IGH à partir de sources publiques datées du 20 juin 2023 au 14 octobre 2026.
IGH-DOS-2026-10-15-01 — Institut Géopolitique Horizons — horizons.ma
© 2026 Institut Géopolitique Horizons (IGH). Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, est soumise à l’autorisation préalable de l’IGH.

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