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Journée de la diplomatie algérienne : Le discours de puissance d’Ahmed Attaf

Entre proclamation diplomatique et réalité stratégique, existe-t-il un décalage ?

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
9 octobre 2026
in Actualités, Algérie, Analyse Stratégique, Documents, Maghreb
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Journée de la diplomatie algérienne : Le discours de puissance d’Ahmed Attaf
INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
ANALYSE STRATÉGIQUE — IGH-AS-2026-10-09-01
Journée de la diplomatie algérienne : Le discours de puissance d’Ahmed Attaf
Entre proclamation diplomatique et réalité stratégique, existe-t-il un décalage ?
Institut Géopolitique Horizons
Tanger, 9 octobre 2026
Le 8 octobre 2026, vingt-trois jours avant l’échéance du mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), le ministre algérien des Affaires étrangères a prononcé un discours dont la construction mérite d’être étudiée pour elle-même. Que bâtit-il, comment lit-il la résolution 2797 dont il se réclame, et que révèle la rencontre de cette lecture avec le texte du Conseil de sécurité sur la manière dont un État convertit ses principes en influence ?

Les discours de circonstance se prêtent rarement à l’analyse de charpente. Celui qu’Ahmed Attaf a prononcé à Alger le 8 octobre 2026, pour la célébration conjointe de la Journée de la diplomatie algérienne et du 81e anniversaire de la fondation de l’Organisation des Nations unies (ONU), s’y prête. Il avance par étages : une crise de l’ordre international, un droit qui doit valoir de la même manière pour tous, une organisation dont l’autorité doit être défendue, puis, sur ce socle, le Sahara occidental marocain, la Palestine et le Sahel, avant de s’achever sur le développement. Chaque étage porte le suivant, et le lecteur qui cherche la couture n’en trouve guère.

Devant les conseillers du président de la République, les parlementaires, les cadres de l’Armée nationale populaire, le doyen du corps diplomatique et la coordonnatrice résidente du système onusien, le ministre a parlé quarante-quatre minutes. Onze minutes ont été consacrées au Sahara occidental marocain et moins de deux à la Palestine. Le calendrier donne à ces onze minutes un relief particulier : le mandat de la MINURSO expire le 31 octobre 2026. Il a été prorogé par la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 par onze voix contre zéro, avec trois abstentions (Chine, Pakistan, Russie), sans que l’Algérie, pourtant membre non permanent à cette réunion du Conseil, ne prenne part au vote.

Comprendre ce que ce discours accomplit suppose d’abord de saisir comment il est fait, ensuite de le placer à côté du texte dont il se réclame. Derrière cette double lecture se pose une question plus large, celle de la puissance d’un État. On confond trop souvent celle qu’il revendique dans ses discours, celle que ses ressources lui permettent de mobiliser, et celle qu’il exerce réellement, c’est-à-dire sa capacité à convertir ses principes en décisions et ses moyens en résultats.

Une architecture de principes

Le diagnostic d’ouverture est de ceux que peu de chancelleries contesteraient. Les délégations réunies pour la nouvelle session de l’Assemblée générale, observe le ministre, se sont retrouvées sur « une seule réalité » : le système des relations internationales traverse une grande crise. Il en tire trois motifs d’inquiétude : la marginalisation de l’ONU, « le recul grave du respect du droit international », l’affaiblissement continu du multilatéralisme. Le deuxième est celui qu’il travaille avec le plus de soin. Des règles qui devraient lier tout le monde, dit-il, se trouvent appliquées « de manière sélective et discriminatoire », selon « ce que dictent et imposent les rapports de force ».

La phrase qui suit installe la figure centrale du discours. L’ONU n’est pas « une simple institution parmi d’autres du système international », ni « un édifice administratif dont on pourrait se passer chaque fois que ses règles contredisent les produits des rapports de force » ; elle est « un accomplissement de civilisation pour l’humanité tout entière ». Une double négation, puis l’affirmation : le procédé est classique, et il est ici bien mené, parce que la négation décrit exactement la tentation que le ministre veut désigner sans la nommer.

Vient ensuite une montée en cadence que l’on peut citer presque entière, tant elle est ordonnée. L’application du droit international ne saurait dépendre des passions ni des humeurs ; la légalité internationale ne saurait servir de monture aux intérêts des uns au détriment de ceux des autres ; les principes des Nations unies ne sauraient être sélectifs, « valables ici et caducs ailleurs ». Puis la chute : « Ou bien la légalité internationale est une, ou elle n’est pas. Ou bien le droit est au-dessus de tous, ou il perd son sens et sa raison d’être. » Anaphore, gradation, alternative sans terme moyen : l’orateur conduit une phrase vers sa cadence. La formule a surtout la force d’un axiome, parce qu’elle ne nomme personne. Elle vaut pour tous, et nul ne peut la récuser sans se désigner lui-même comme le pratiquant des deux poids, deux mesures qu’elle dénonce.

Le ministre noue alors le fil qui donne sa cohérence à l’ensemble : « la sécurité ne se sépare pas de la justice, la stabilité de la légitimité, le développement de la paix », et l’on ne saurait « bâtir un ordre international plus juste sans rendre justice aux peuples opprimés qui aspirent à décider de leur sort ». C’est ici que le Sahara occidental marocain entre dans le discours, et son entrée est préparée de façon à ne pas ressembler à une exception plaidée. « À partir de cette vision », l’Algérie s’est engagée, au début de l’année, dans un processus destiné à contribuer à « une solution politique durable et juste ». Le dossier devient l’application d’un principe déjà posé, non le point de départ d’une revendication. À noter que c’est la première fois qu’Alger reconnaît aussi explicitement avoir pris part aux trois rounds de discussions que le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a décrits.

Les trois « convictions » qu’énonce ensuite le ministre sont présentées hors de toute contingence : ce sont des convictions que « les circonstances ne changent pas, que les mutations ne modifient pas, et que le poids des difficultés et des obstacles n’entame pas ». Le choix du mot compte. Une conviction ne se négocie pas, ce qui place l’argument hors du champ de la transaction. La première est que le dossier reste une question de décolonisation dont le parcours n’est pas achevé ; la deuxième, que son peuple jouit d’un droit originel et inaliénable à l’autodétermination ; la troisième, que l’ONU a posé dans sa pratique de la décolonisation des règles claires dont ce peuple ne saurait être « une exception ni la victime d’une exclusion arbitraire ». Il n’en reste pas moins que, prise dans sa propre logique, la suite est impeccablement enchaînée.

La même grammaire gouverne les autres chapitres, ce qui renforce l’impression de cohérence. Sur la Palestine : « Les victimes ne sont pas des chiffres. Les villes ne sont pas des cartes. Les maisons que l’on détruit ne sont pas des pierres. » Sur le Sahel : « Nous ne voulons pas que le Sahel soit un éternel titre de crises, ni qu’il soit réduit à des cartes de menaces », et « un voisin sûr n’est pas seulement un voisin qui ne te menace pas ; c’est un voisin capable de construire avec toi ». Sur le développement, enfin : il ne doit être « ni un prix à payer en échange de la paix, ni une promesse différée à l’après-stabilité ». Le procédé est constant : la négation d’une idée reçue, puis l’affirmation de l’idée contraire. Il donne au discours son unité de ton, et la position sur le Sahara occidental marocain y apparaît comme un cas particulier d’une morale générale.

Reste l’ethos, que le ministre sait mobiliser. Il rappelle que le pays « dont les sacrifices ont ouvert la voie à l’adoption de la résolution 1514 » ne saurait renier cet héritage « quand il s’agit d’achever le processus de décolonisation de la dernière colonie du continent africain ». L’histoire sert de titre de crédit : l’Algérie ne plaide pas, elle est fidèle. Et le ministre a le mérite d’une habileté de position. Alger n’a pas voté la résolution 2797 ; plutôt que de la récuser, ce qui fragiliserait l’autorité d’un Conseil sur lequel repose toute sa doctrine, il s’y installe, et c’est là que la qualité de la construction rencontre son objet.

La résolution 2797 selon Ahmed Attaf

Le ministre ne présente pas la résolution comme une défaite à contenir, mais comme le cadre d’un processus dans lequel l’Algérie s’est engagée, en raison d’« éléments qui peuvent aplanir la voie à un processus politique et introduire des transformations positives dans l’approche de la question ». Quatre éléments soutiennent cette lecture, et il les énumère avec la même rigueur d’ordonnancement que le reste du propos. D’abord, la résolution « a fondé le lancement de négociations directes entre les deux parties au conflit, le Royaume du Maroc et le Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro (Front Polisario) ». Ensuite, elle a permis à ce dernier de présenter, « parallèlement à la proposition marocaine », sa vision de la solution finale. Elle a confirmé, troisièmement, que la solution recherchée doit être acceptable pour les deux parties, faisant du « consensus et non du diktat, de la négociation et non de l’imposition » la méthode du règlement. Et « avant tout cela », elle a maintenu le droit du peuple concerné à l’autodétermination « présent, constant et solidement ancré au cœur de ce processus politique, comme référence originelle qu’on ne saurait dépasser si l’on veut que ce chemin mène à une solution juste et durable ».

La formule qui clôt l’énumération a la densité d’un slogan : en matière de décolonisation, le droit à l’autodétermination est « la constante des constantes, le garde-fou des garde-fous, la référence des références ». La triple répétition du génitif fait de ce droit le sommet d’une hiérarchie, ce qui prépare la suite : il se trouve placé au-dessus de tout paramètre de négociation.

Sur une part importante, cette lecture est exacte, et c’est ce qui lui donne sa crédibilité. La résolution appelle bien les parties à s’engager dans des discussions sans conditions préalables ; elle vise bien une solution politique finale « mutuellement acceptable » ; elle y inscrit bien le principe de l’autodétermination ; et elle accueille bien des suggestions des parties. Quiconque prétendrait qu’elle a effacé l’autodétermination se tromperait. Le ministre n’invente rien, et on ne peut pas lui reprocher d’avoir déformé le texte.

Le texte du Conseil, mot à mot

La résolution contient pourtant un paramètre que l’énumération du ministre ne nomme pas. Les discussions doivent se tenir « en prenant pour base la proposition d’autonomie du Maroc », présentée au secrétaire général le 11 avril 2007 ; le Conseil accueille avec faveur « toute suggestion constructive » des parties « en réponse à la proposition d’autonomie » ; et il reconnaît qu’une autonomie véritable pourrait représenter « l’issue la plus réalisable », le préambule précisant qu’il s’agit d’une autonomie véritable sous souveraineté marocaine. Le texte est donc double : il garde l’objectif d’une solution mutuellement acceptable qui prévoit l’autodétermination, et il choisit le point de départ de la négociation.

Entre le « parallèlement à la proposition marocaine » du ministre et le « en réponse à » du Conseil se loge la distance entre deux architectures. L’une met deux propositions côte à côte ; l’autre bâtit sur l’une et invite l’autre à se situer par rapport à elle. Le Front Polisario peut présenter ses idées ; il le fait depuis un socle qu’il n’a pas choisi. Le discours, lui, ne prononce jamais le mot « autonomie » et n’évoque à aucun moment la souveraineté marocaine, alors que le préambule indique qu’une autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer la solution la plus réalisable.

Ahmed Attaf avait d’ailleurs fait valoir, dans un entretien à la chaîne AL24 News après le vote, que la référence à la souveraineté avait été retirée du dispositif et ne subsistait qu’au préambule, « avec moins de force juridique », et que le plan marocain n’était « plus le cadre exclusif » de la solution. L’argument a un fondement : la mention de la souveraineté ne figure plus dans la partie opérationnelle. Il n’efface pas pour autant ce que cette partie retient, à savoir la proposition souverainiste marocaine comme base. Le même entretien, tel que le rapporte la traduction publiée par l’ambassade d’Algérie à Santiago, contient un aveu : l’Algérie était « sur le point de voter en faveur » de la résolution, n’eût été « cette petite disposition » relative à la souveraineté marocaine au niveau du préambule. Selon ses propres termes, ce qui a retenu l’Algérie ne tient donc pas à l’ensemble du texte, mais à ce paramètre.

Un dernier écart, plus discret, mérite d’être relevé. Le ministre parle de « deux parties ». Le préambule de la résolution évoque, lui, les consultations de l’Envoyé personnel avec le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. Le texte ne tranche pas le débat sur la qualité de chaque interlocuteur, mais il inscrit Alger dans la liste de ceux avec qui le processus s’élabore, ce que la grammaire à deux du discours présente autrement.

On touche ici à ce que l’éloquence ne peut pas faire à elle seule : la qualité rhétorique et la cohérence doctrinale d’un discours ne garantissent pas que son interprétation restitue l’ensemble des contraintes politiques du texte sur lequel il s’appuie. Le discours d’Ahmed Attaf est cohérent ; il l’est en accordant toute sa place à ce que la résolution préserve, et beaucoup moins à ce qu’elle structure. Le point de friction n’est donc pas l’existence du droit à l’autodétermination, que personne ne nie dans l’enceinte du Conseil, mais le point de départ de la négociation : pour le Conseil, une solution mutuellement acceptable à partir de l’autonomie (dans le cadre de la souveraineté marocaine ); pour Alger, la garantie que la ligne d’arrivée reste ouverte. Tout le travail du discours consiste à maintenir vivante cette seconde lecture à l’intérieur du texte qui consacre la première.

Des constantes à l’approche de l’échéance

Cette pondération éclaire la suite du discours, qui en est la conséquence logique. Si l’autodétermination est « la constante des constantes », tout ce qui s’en écarterait devient une menace : toute « déviation de ces constantes, tout contournement de ces garde-fous, toute mise à l’écart de ces références » ne ferait que « nous éloigner du but recherché », à savoir une solution politique juste, durable et acceptable pour les deux parties. Le ministre s’attarde ensuite sur les camps de réfugiés pour refuser que la question soit réduite à un dossier humanitaire. Ces personnes ne sont, dit-il, ni des réfugiés d’une guerre civile, ni des réfugiés climatiques, ni économiques, ni victimes de catastrophes naturelles, ni religieux ; elles sont, selon les termes d’Alger, le résultat de l’occupation de leur terre, titulaires d’un droit qui « ne prescrit pas par la longueur de l’occupation, ne se perd pas par la complicité, n’est pas relégué à l’oubli, ne s’efface pas en gagnant du temps pour imposer le fait accompli ». L’énumération négative, déjà vue, fonctionne ici à plein : elle épuise toutes les catégories administratives pour ne laisser subsister que la catégorie politique.

L’avertissement vient en forme ternaire. L’Algérie met en garde contre toute tentative de contourner la légalité internationale et la doctrine onusienne de décolonisation ; contre toute tentative de léser le droit du peuple sahraoui à disposer de lui-même ; contre toute tentative de « figer et de légitimer un fait accompli imposé » sur le territoire. Le vocabulaire est lui-même un indice. « Constantes », « garde-fous », « références » : trois substantifs du champ lexical de la fixité, choisis pour dire ce qui ne peut pas bouger. Le ministre ne défend pas une position, il trace un périmètre.

Cette nuance prend toute sa portée quand on relit le discours prononcé un an plus tôt, le 8 octobre 2025, vingt-trois jours avant le vote de la résolution. Le texte disait alors que la cause ne pouvait être réglée « en contournant la légalité internationale » et que les politiques du fait accompli n’avaient pas réussi, et ne réussiraient jamais, à éteindre la flamme des droits nationaux légitimes : « la braise du droit peut faiblir, mais elle ne s’éteint jamais ». En 2025, le fait accompli était une entreprise vouée à l’échec, objet d’une assurance quasi prophétique. En 2026, il est devenu un risque à prévenir : on ne proclame plus qu’il échouera, on met en garde contre sa légitimation. Le verbe a changé de registre, de la certitude à la précaution, et cette évolution dit quelque chose de la perception algérienne du terrain diplomatique.

Que faire de la proximité avec le 31 octobre ? Le programme provisoire du Conseil de sécurité prévoyait deux réunions consacrées au dossier les 7 et 8 octobre, avant les discussions sur un projet de renouvellement. La résolution 2797 avait en outre demandé une revue stratégique de l’avenir du mandat de la mission, ce qui donne à l’échéance de cette année un caractère moins routinier. Le discours est tombé dans cette fenêtre. Trois lectures s’offrent. La première, doctrinale, veut que le ministre répète des principes qui existaient avant toute échéance ; elle explique la fermeté du ton, mais pas l’apparition d’un vocabulaire nouveau ni la place accordée au sujet. La deuxième, celle de la pression, voit dans les avertissements une tentative d’influer sur les rédacteurs du projet et sur les membres du Conseil ; elle se heurte au fait que les avertissements ne visent personne en particulier, que le ministre ne nomme aucun État et qu’il présente la résolution comme porteuse de « transformations positives ». La troisième, celle de l’anticipation, suppose qu’Alger redoute une évolution qui renforcerait encore la place de la proposition marocaine ; elle reste plausible, mais le discours ne désigne aucune disposition précise, aucune date, aucun acteur.

La lecture la mieux étayée combine les deux premières. Le discours réaffirme une doctrine, mais il fixe aussi publiquement les conditions dans lesquelles Alger entend rester engagée dans un processus qu’elle a rejoint, et il parle à trois publics à la fois : le Conseil, qui prépare une nouvelle étape ; les partenaires du Polisario, que la présence algérienne aux discussions et les propos récents du président ont pu troubler ; et l’opinion intérieure, à qui l’on rappelle que la ligne n’a pas bougé. Un exercice d’équilibre entre les pressions de l’administration américaine et la nécessité de rassurer les voix les plus radicales de Tindouf. Que le ministre ne nomme pas ce qu’il craint, et se contente de borner le périmètre, suggère moins une menace identifiée qu’un territoire à défendre.

Le président Abdelmadjid Tebboune tient la même ligne, avec un accent différent. Sur le Sahara occidental marocain, Attaf parle en son nom propre et ne cite pas le chef de l’État ; sur le Sahel, il fait l’inverse, et se réclame d’une « analyse pertinente » du président, dont les développements récents auraient confirmé la justesse. Le 30 décembre 2025, devant les deux chambres du Parlement, Tebboune a justifié la position de l’Algérie par la nécessité de « se conformer au droit international », assuré que le pays n’avait « aucun intérêt territorial » et lancé : « Nous ne sommes pas plus Sahraouis que les Sahraouis eux-mêmes. » Il n’avait pas repris sa formule habituelle (« je ne vais pas abandonner le peuple du Sahara occidental ») et qu’il s’était gardé de commenter la résolution 2797. Cinq jours avant le discours d’Attaf, lors de sa « rencontre périodique avec les médias », il a déclaré qu’après cinquante ans, le peuple sahraoui a « besoin de nouveaux horizons », et que le jeune né en 1975 ne peut pas continuer « à vivre et à mourir sous une tente », reprenant des termes de responsables américains et du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares.

Faut-il y voir une contradiction ? Rien ne l’établit. Les deux responsables tiennent la même doctrine : la consultation des populations, le respect du droit international, la négociation plutôt que l’imposition. Ce qui varie, c’est l’objet qu’ils mettent en scène. Le président parle du temps humain, de ce que cinquante ans d’attente font à une génération, et laisse l’horizon indéterminé. Le ministre parle d’architecture juridique et fixe ce que l’horizon ne peut pas exclure. L’un ouvre une porte, l’autre précise les gonds. La répartition des rôles est cohérente avec la situation d’un État qui doit signaler à ses partenaires qu’il est prêt à discuter sans donner l’impression de céder. Elle expose aussi à un risque : plus le président évoque de « nouveaux horizons », plus le ministre est tenu de marteler les « constantes », au point de laisser entendre que quelque chose, en effet, bouge.

Ce que valent les moyens

Un discours de puissance se juge aussi aux ressources dont il dispose, et celles de l’Algérie sont réelles. Le ministre prend soin de les rappeler : la présidence du Conseil économique et social des Nations unies en 2026, le rapport national volontaire présenté en juillet sur les objectifs de développement durable, la tête du classement régional de l’indice de développement humain. Sur le Sahel, le message est celui d’une puissance d’infrastructures : achèvement de la route transsaharienne par des entreprises algériennes, inauguration, « il y a seulement deux jours », d’une liaison en fibre optique avec le Niger, participation au projet de gazoduc transsaharien. Ces annonces dessinent un outillage concret, très différent du registre juridique employé sur le Sahara occidental marocain.

Les chiffres du Fonds monétaire international (FMI), publiés le 21 septembre 2026 à l’issue de la consultation de 2026 au titre de l’article IV, tracent un tableau nuancé. La croissance réelle est estimée à 3,9 % en 2025, après 3,7 % en 2024, et projetée à 3,8 % en 2026. Mais cette vigueur s’accompagne de déséquilibres : le déficit budgétaire a certes reculé à 10,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2025, contre 14,0 % en 2024, mais il demeure très élevé, et le Fonds juge les marges budgétaires épuisées. Les réserves officielles brutes sont passées de 68,9 milliards de dollars en 2024 à 51,0 milliards en 2025, avec une projection à 46,5 milliards en 2026, sous l’effet d’importations en forte hausse et d’exportations d’hydrocarbures en baisse. Le FMI attend cependant une embellie : le prix unitaire du brut exporté passerait de 69,4 dollars le baril en 2025 à 92,6 en 2026, ce qui améliore, selon l’institution, les perspectives à court terme et donne l’occasion de reconstituer des marges. La dette publique brute, de 52,1 % du PIB en 2025, atteindrait 79,0 % en 2031 si les déficits restaient aussi élevés.

Que signifie ce portrait pour la capacité d’action extérieure ? Il ne dit pas que l’Algérie manque de moyens. Il dit que ses moyens sont sensibles au prix des hydrocarbures, et que la fenêtre ouverte en 2026 permet de financer à court terme des engagements coûteux, mais pas de soutenir indéfiniment une stratégie régionale à large spectre sans consolidation. Entre la capacité de financer des projets d’infrastructure au Sahel et celle de maintenir durablement une posture de puissance sur plusieurs fronts, la différence se mesure dans les réserves, et celles-ci ont fondu de plus d’un quart en un an.

L’effort militaire dessine une autre dimension. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires algériennes ont atteint 25,4 milliards de dollars en 2025, en hausse de 11 % en termes réels, soit environ le quart des dépenses publiques, deuxième ratio mondial après l’Ukraine. Le Maroc, deuxième dépensier du continent, a consacré 6,3 milliards de dollars, en hausse de 6,6 %. Ces données mesurent un effort, non un rendement : elles ne disent rien de la disponibilité opérationnelle des forces, de leur capacité de projection ni de leur traduction en influence diplomatique. Le Conseil de sécurité en offre une illustration. En 2024, lors du renouvellement du mandat de la MINURSO, deux amendements déposés par l’Algérie alors qu’elle siégeait au Conseil ont été rejetés, et elle n’a pas pris part au vote ; en 2025, elle s’est de nouveau abstenue d’y participer. Un effort de défense quatre fois supérieur à celui du voisin n’a pas suffi à modifier les paramètres que le Conseil a retenus.

Le Sahel fournit un autre terrain d’évaluation, plus ambigu. Le 25 janvier 2024, le gouvernement de transition du Mali a annoncé la fin, avec effet immédiat, de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, signé en 2015. Bamako invoquait notamment « l’incapacité de la médiation internationale à assurer le respect des obligations incombant aux groupes armés signataires » et des « actes d’hostilité et d’instrumentalisation de l’Accord » de la part des autorités algériennes, chef de file de la médiation. Ce sont les griefs d’un gouvernement, non des faits établis de manière indépendante, mais l’épisode marque la limite d’un rôle de médiateur que l’Algérie revendique de longue date. Le discours du 8 octobre parle de dialogue et de réconciliation, et de solutions « construites de l’intérieur de la région », sans nommer un seul État sahélien hors l’allusion au Niger. L’omission du Mali est parlante : l’outil que l’Algérie met en avant n’est plus la médiation mais l’infrastructure. Cela ne prouve pas pour autant un effondrement de son influence ; la liaison en fibre optique inaugurée avec Niamey deux jours avant le discours montre au contraire que des canaux restent ouverts.

La puissance se mesure à ses effets

Existe-t-il donc un décalage entre la puissance que proclame la diplomatie algérienne et sa réalité stratégique ? La réponse est oui, mais pas là où on le cherche d’ordinaire, et c’est la solidité même du discours qui permet de le situer. Le décalage ne se trouve pas entre un discours exalté et des moyens inexistants : l’Algérie dispose de ressources énergétiques, d’un appareil diplomatique rodé, d’un effort militaire considérable et d’une légitimité historique réelle dans l’enceinte onusienne. Il ne se trouve pas non plus dans la qualité de la construction, que l’on a reconnue : le ministre sait ce qu’il défend, il le défend avec une cohérence qui ne s’est pas démentie depuis un an, et il en a fait un édifice dont les étages se soutiennent.

Le décalage tient à la conversion. Le premier écart oppose le principe revendiqué aux paramètres retenus. Alger plaide pour un droit universel et indivisible, et le Conseil de sécurité, dont elle respecte l’autorité, a choisi de bâtir le processus sur la proposition d’autonomie du Maroc. La diplomatie algérienne ne peut ni récuser cette décision sans fragiliser sa doctrine, ni l’accepter sans renoncer à une partie de ce qu’elle défend ; le discours du 8 octobre est l’exercice qui consiste à habiter ce dilemme, et il le fait avec talent. Le second écart oppose les ressources aux résultats : un effort de défense quatre fois supérieur à celui du voisin, des réserves en baisse, deux amendements rejetés en 2024, aucune participation au vote en 2025. Le troisième oppose l’ambition régionale à la capacité de préserver certains mécanismes : le Sahel en donne un exemple avec la fin de l’Accord d’Alger, quoique l’épisode ne résume pas l’ensemble de la politique sahélienne du pays.

Reste ce que le discours ne permet pas d’affirmer. Il ne dit pas ce que l’Algérie redoute précisément à l’approche du 31 octobre, ni si les « garde-fous » invoqués traduisent la crainte d’un texte plus contraignant ou la simple volonté de se ménager une marge de lecture. Il ne permet pas non plus de conclure que la présence d’Alger aux discussions annonce une inflexion de fond ; elle atteste seulement que l’Algérie a préféré être à la table plutôt que d’en être absente. Ce choix est en soi un acte de puissance : ne pas quitter la scène quand la scène a changé de règles suppose des ressources et de la lucidité.

Le verdict ne peut donc être ni l’effondrement ni l’efficacité pleine. L’Algérie reste une puissance dotée de moyens et de principes ; elle découvre que la légitimité ne se substitue pas au pouvoir de fixer les termes d’une négociation. Entre les deux se joue l’essentiel : la puissance ne se proclame pas, elle se mesure à la capacité d’un État à convertir ses ressources en influence, ses principes en résultats et ses avertissements en effets diplomatiques. Le 31 octobre dira, à sa manière, dans quelle mesure les constantes de l’Algérie ont trouvé leur traduction dans le texte que le Conseil adoptera.

Sources : ministère algérien des Affaires étrangères, allocution d’Ahmed Attaf, 8 octobre 2026 (version arabe) et allocution du 8 octobre 2025 ; Conseil de sécurité, résolution 2797 (2025) ; FMI, communiqué n° 26/290 du 21 septembre 2026 ; SIPRI, World Military Expenditure 2025 ; Morocco World News, avril 2026 (données marocaines du SIPRI) ; gouvernement de transition du Mali, communiqués n° 064 et 065 du 25 janvier 2024 ; ambassade d’Algérie à Santiago, entretien d’Ahmed Attaf avec AL24 News ; APA News, renouvellement de 2024.
Les extraits du discours d’Ahmed Attaf et de la résolution 2797 sont des traductions de travail de l’IGH, établies à partir de la version arabe publiée par le ministère algérien des Affaires étrangères, recoupée avec la transcription de l’enregistrement audiovisuel, et du texte anglais des Nations unies ; la page française du ministère n’était pas consultable en texte intégral au 9 octobre 2026, et ces traductions ne se substituent pas à une version française officielle.
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Un centre d’expertise indépendant dédié à l’analyse géopolitique des régions du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique atlantique. Fondé pour répondre aux besoins croissants de compréhension des dynamiques régionales, notre institut s’engage à produire des analyses rigoureuses et à favoriser le dialogue entre les acteurs de ces territoires.

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