Institut Géopolitique Horizons
SM Mohammed VI : Fierté sans triomphalisme, plus d’efforts et plus de résilience stratégique
Souveraineté économique, cohésion territoriale et réciprocité des partenariats : les exigences d’une nouvelle étape pour le Maroc.
Institut Géopolitique Horizons (IGH) · Note d’analyse stratégique · IGH-AS-2026-10-09-02 · 9 octobre 2026
Auteur
Abdelhakim Yamani
Président-Fondateur – Institut Géopolitique Horizons (IGH)
Tanger, le 9 octobre 2026
Résumé exécutif
Le discours royal du 9 octobre 2026, prononcé à l’ouverture de la première session de la première année législative de la 12ᵉ législature, est bref, mais il obéit à une construction rigoureuse : presque chaque séquence s’achève sur une exigence adressée à quelqu’un, et aucune ne se contente de dresser un bilan. Cette note en propose une lecture d’ensemble. Sous la diversité des sujets, un même critère opère : ce que le Maroc est en mesure de faire par lui-même, et avec qui, quand l’environnement international se durcit.
Cette question de capacité se décline en trois dimensions. La première est productive : eau, énergie, alimentation, industrie, numérique et intelligence artificielle forment des composantes interdépendantes d’une capacité à maintenir les fonctions essentielles et à préserver des marges de décision. La deuxième est d’exécution : le passage le plus impératif du texte ne porte pas sur les grandes stratégies mais sur la déconcentration et le pouvoir de décision des régions, où le discours situe « l’enjeu réel de la prochaine étape ». La troisième est relationnelle : la fiabilité du Maroc fonde une exigence de réciprocité, qui s’exprime avec l’Espagne dans la contestation d’un cadre de coopération et non de la relation elle-même, et dans l’annonce d’un document d’orientation destiné aux partenaires.
Sur le fond, la fierté nationale est mobilisée comme une dette plutôt que comme un acquis : elle est « le catalyseur qui transforme l’appartenance en responsabilité, l’assurance en devoir national ». Le discours relève le niveau d’exigence sans annoncer de rupture doctrinale : il fixe un cap, que le gouvernement, les administrations et le Parlement ont à décliner dans l’exercice de leurs compétences respectives, et que l’IGH suivra dans sa traduction institutionnelle, économique et territoriale. Le mot « résilience » n’appartient pas au texte : c’est la grille d’interprétation choisie par l’auteur de cette note.
Ces orientations appellent une traduction institutionnelle cohérente, la mobilisation de moyens appropriés et une capacité d’exécution à la hauteur des ambitions : le suivi de l’IGH portera sur cette dynamique. Les véritables incertitudes documentaires sont d’une autre nature : la nature exacte du document annoncé aux partenaires, son éventuelle articulation avec le futur traité franco-marocain, que le discours n’établit pas, et le sens de l’absence du Sahara dans le texte, qui ne permet à lui seul aucune conclusion.
Problématique et hypothèse de lecture
La question posée est la suivante : comment le discours articule-t-il la fierté nationale, l’intensification de l’effort collectif, la transformation économique, la cohésion territoriale et la réciprocité des partenariats autour d’une même exigence, celle de capacités nationales durables ?
L’hypothèse défendue est que ces thèmes, apparemment distincts, répondent à une même interrogation, qui touche à trois capacités : produire et sécuriser, exécuter dans les territoires, nouer et défendre des partenariats. La résilience stratégique, au sens retenu ici, désigne la capacité d’un pays à absorber des chocs, à réduire ses dépendances critiques, à maintenir ses fonctions essentielles et à préserver sa marge de décision. Ce n’est pas une expression du Souverain, mais l’instrument de lecture choisi par l’auteur ; sa valeur se mesure à ce qu’il éclaire dans le texte et à ce qu’il laisse inexpliqué.
Cette lecture a ses limites. Rien dans le discours ne la formule, et plusieurs passages – la fierté, la jeunesse, le mandat parlementaire – ont une logique propre qui ne s’y réduit pas. Elle peut être contestée à partir du texte, ce qui la distingue d’une simple opinion.
Méthodologie
La source primaire est le texte intégral du discours, tel que publié par l’Agence Maghreb Arabe Presse (MAP) le 9 octobre 2026. Toutes les citations du discours ont été vérifiées sur cette version et sont reproduites sans modification.
La démarche consiste à lire le texte comme un ensemble, en s’attachant à l’ordre des séquences, au degré d’exigence des verbes, aux acteurs nommés ou omis, et à ne retenir une observation de vocabulaire que lorsqu’elle éclaire une orientation, une hiérarchie ou une difficulté d’exécution. Trois niveaux sont distingués : ce que le Souverain dit, ce que la lecture en comprend, ce qu’il est possible d’en déduire sous forme d’hypothèse.
Encadré analytique
Neuf minutes pour fixer un cap : continuité, effort et responsabilité
En moins de neuf minutes, le discours royal du 9 octobre 2026 relie des enjeux qui pourraient, à eux seuls, constituer autant de politiques distinctes : sécurité des approvisionnements, développement industriel, investissement privé, emploi des jeunes, cohésion territoriale et partenariats internationaux. Sa portée ne tient pas seulement à cette diversité, mais à la cohérence que leur rapprochement permet de dégager.
Le fil conducteur apparaît dès l’ouverture. La conjoncture est présentée comme une fenêtre d’opportunité qu’il faut saisir, tandis que le nouveau mandat législatif et gouvernemental est appelé à constituer un « véritable tournant ». Pourtant, le discours ne proclame pas de rupture avec la trajectoire suivie. Il demande de poursuivre la dynamique engagée, mais avec davantage d’exigence et une attention renforcée aux résultats.
C’est dans cette tension entre continuité et accélération que s’inscrit la suite du propos. La fierté nationale doit devenir responsabilité ; les ambitions économiques doivent se traduire en capacités productives ; les investissements doivent ouvrir des perspectives aux jeunes ; et les stratégies nationales doivent trouver leur prolongement dans des territoires capables de décider et d’agir. À l’extérieur, la fiabilité du Maroc fonde une attente de réciprocité dans ses partenariats.
La lecture défendue ici est que ces orientations convergent vers une même question : le Maroc dispose-t-il des capacités nécessaires pour transformer ses acquis en résultats durables et préserver sa marge de décision dans un environnement international incertain ? C’est à cette question que renvoie la notion de résilience stratégique, utilisée dans cette note comme grille d’interprétation et non comme une expression du discours royal.
La difficulté centrale se situe alors moins dans la définition des ambitions que dans leur exécution. Le discours le souligne explicitement à propos de l’action territoriale, qu’il désigne comme « l’enjeu réel de la prochaine étape ». Les orientations annoncées ne prendront toute leur portée que si les compétences, les moyens et les responsabilités permettent de les traduire en réalisations concrètes.
Partie I — De la fierté nationale à la résilience stratégique
Chapitre 1. La fierté nationale : de l’appartenance à la responsabilité
Le discours ne commence pas par ses annonces, mais par une filiation. « En 2014, à cette même tribune, J’avais déclaré que : “le sentiment qui M’est le plus cher dans la vie, c’est celui d’être fier de Ma marocanité” […] Aujourd’hui encore, le même sentiment demeure intact, et les années passant, il ne fait que croître et s’enraciner davantage. » La fierté n’est donc pas une nouveauté ; ce qui change, c’est l’usage qui en est fait. Pour le préparer, le texte élargit la perspective avant de la resserrer : il part de la très longue durée – « l’une des nations les plus prestigieuses et les plus anciennement constituées du monde » –, passe par l’identité religieuse et la « singulière richesse » d’une civilisation « aux affluents divers et multiples », puis aboutit aux « acquis politiques et diplomatiques » et aux « niveaux de développement qui ont changé la physionomie du Maroc ». La fierté est légitimée du plus ancien au plus récent, et ce dernier maillon, celui des réalisations, prépare le basculement.
Ce basculement tient en deux phrases : « La fierté nationale, ici, n’est pas une forme de vanité, ni l’expression d’une autosatisfaction. Elle est plutôt le catalyseur qui transforme l’appartenance en responsabilité, l’assurance en devoir national. » Un catalyseur accélère une réaction sans s’y consumer : la fierté n’est pas ce qui doit être dépensé, mais ce qui rend l’effort possible. Dans les deux couples de termes, ce qui est reçu devient ce qui est dû, et les paragraphes suivants le confirment, puisqu’ils n’ajoutent aucun motif de fierté et n’énumèrent que des tâches. La reconnaissance des acquis fonctionne ainsi comme une légitimation de l’exigence : parce que le pays a réussi, il peut demander davantage, et non parce que le succès serait acquis.
Le mot « triomphalisme », qui donne son titre à cette note, est celui de l’IGH et non du Souverain, qui parle de « vanité » et d’« autosatisfaction ». La nuance est utile : la vanité est un défaut moral, l’autosatisfaction un risque politique. L’avertissement vise moins l’orgueil que l’immobilisme que peut produire la réussite, et il ne désigne aucun acteur en particulier. On peut y lire, sans que le texte l’affirme, une mise en garde discrète à la nouvelle majorité, placée juste après l’annonce d’un « véritable tournant ». Reste à savoir à quoi s’applique cette responsabilité. Le texte répond sans transition, en nommant la contrainte qui la rend urgente : l’environnement international et l’économie.
Chapitre 2. La résilience stratégique comme grille de lecture
Le pivot du discours est une phrase en apparence anodine : « Dans un contexte international marqué par l’accélération des mutations géoéconomiques, Notre pays s’est engagé, avec une vision claire, dans une nouvelle dynamique de réformes et de grands chantiers. » Elle ne nomme ni événement, ni acteur, ni crise. Mais elle qualifie les mutations de « géoéconomiques » plutôt que géopolitiques : la pression que décrit le texte tient aux chaînes d’approvisionnement, à la compétition industrielle, aux flux de capitaux et de technologies. Et le pays « s’est engagé » : l’accélération extérieure est présentée comme un contexte face auquel une trajectoire est déjà choisie, ce qui cadre avec un relèvement d’exigence plutôt qu’avec une réorientation.
La suite fournit la clé de lecture. Le discours rapproche dans une même phrase l’eau, l’énergie, l’alimentation, l’industrie, le numérique et l’intelligence artificielle, puis ajoute les réserves stratégiques et les produits de première nécessité. Ces domaines relèvent de trois logiques que le vocabulaire permet de distinguer. La sécurisation concerne « la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire », c’est-à-dire des flux sans lesquels l’économie et la société s’arrêtent. La construction concerne l’« émergence industrielle », l’« économie numérique » et l’intelligence artificielle, soit ce que le pays sait faire et produire. L’amortissement concerne les « réserves stratégiques » : une réserve ne produit rien, elle gagne du temps. Sécuriser, construire, amortir ne sont pas des verbes du discours, mais ils décrivent assez exactement ce que recouvre la capacité de maintenir les fonctions essentielles, de réduire la dépendance par la capacité propre et de tenir pendant la perturbation.
Ces six domaines sont aussi techniquement liés, ce que leur rapprochement suggère : le dessalement requiert de l’énergie, l’alimentation dépend de l’eau, l’industrie de l’eau et de l’énergie, le numérique et l’intelligence artificielle de l’énergie et des compétences. Sécuriser un domaine sans penser les autres peut créer une vulnérabilité ailleurs, ce qui plaide pour une approche systémique des stratégies annoncées. Il s’agit d’une déduction analytique, non d’une orientation formulée.
La grille impose de ne pas confondre souveraineté (capacité de décider et d’agir de manière autonome), résilience (capacité d’absorber un choc et de maintenir l’essentiel), sécurisation (limiter le risque de rupture) et diversification (réduire l’exposition à un fournisseur, une route ou un marché unique). Le texte est ici plus prudent que ses commentaires ne le sont souvent. Il ne parle ni d’autonomie ni d’indépendance, mais de « sécurisation de l’approvisionnement » et de « réserves » : on ne constitue pas de réserves de ce que l’on produit seul. Il maintient l’ouverture en demandant au secteur privé de développer ses « capacités d’investissement et d’exportation », et le seul emploi du mot « souverain » dans tout le discours concerne les partenariats : « un choix souverain et un engagement volontaire ». La souveraineté économique que dessine le texte est une souveraineté d’interdépendance maîtrisée, celle de choisir ses dépendances.
Un fil lexical traverse enfin le texte et donne à la grille sa consistance : celui des « capacités ». Celles du Royaume, pour les réserves ; celles des entreprises, pour investir et exporter ; celles des jeunes, qui doivent pouvoir « monter dans l’échelle sociale » ; celles des régions, dotées d’un « pouvoir de décision et d’exécution ». L’État, l’entreprise, l’individu et le territoire sont décrits par ce qu’ils sont en mesure de faire, et c’est ce qui autorise à parler, avec les réserves méthodologiques posées plus haut, de résilience.
Chapitre 3. Une nouvelle génération de stratégies : de l’intention à la capacité nationale
La phrase décisive est la suivante : « Aujourd’hui, outre l’activation des projets d’infrastructures à l’ordre du jour, une nouvelle génération de grandes stratégies doit être lancée, notamment dans les secteurs de la sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, de l’émergence industrielle, de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. » Elle distingue l’exécution de projets déjà décidés et une étape ultérieure, dont le mot « génération » inscrit les nouvelles stratégies dans le prolongement des cycles précédents. Trois sens sont plausibles : le renouvellement de cycles sectoriels arrivés à terme, le passage d’une logique sectorielle à une logique systémique, ou le déplacement de l’objet de la production vers la sécurité. L’emploi du mot « sécurité » pour trois des six domaines plaide modestement pour la troisième lecture, sans permettre de trancher.
Ce que le discours attend est net. « Nous appelons de nouveau à une plus grande célérité dans le développement des capacités du Royaume en matière de constitution des réserves stratégiques et de sécurisation de l’approvisionnement en produits de première nécessité. » Le « de nouveau » signale que la question figure à l’agenda depuis un certain temps, et la « célérité » que le problème, tel que le texte le pose, n’est pas la direction mais la vitesse. Ce qui est critiqué, implicitement, est un rythme.
Le discours fixe ainsi des priorités dans des secteurs dont l’importance stratégique est évidente, et il appelle à accélérer le développement des capacités nationales. Leur cohérence tient à leurs interdépendances, analysées plus haut : l’eau conditionne l’alimentation et l’industrie, l’énergie conditionne le dessalement, l’industrie et le numérique, et les réserves stratégiques protègent l’ensemble contre une rupture d’approvisionnement. C’est pourquoi ces domaines forment, pour la résilience stratégique du Royaume, un tout plutôt qu’une juxtaposition. Un discours d’orientation n’a pas vocation à détailler la gouvernance, le financement ou le calendrier de chaque stratégie : leur déclinaison sectorielle relève du travail du gouvernement et des administrations compétentes, dans le cadre des prérogatives budgétaires et de contrôle du Parlement. Le suivi de l’IGH portera sur la cohérence des stratégies adoptées, leur articulation entre elles, les moyens effectivement mobilisés et leur mise en œuvre ; le calendrier budgétaire de l’automne en constituera un premier lieu d’observation. Quelles que soient les stratégies, leur efficacité dépendra de deux relais que le discours aborde ensuite : l’initiative des entreprises, qui doivent les prolonger, et la capacité de l’État à les exécuter sur le terrain.
Partie II — Accélérer la transformation économique et sociale
Chapitre 4. Le secteur privé comme acteur stratégique
« Nous exhortons le secteur privé à renforcer son rôle en tant qu’acteur stratégique de la transformation qui s’opère dans notre pays à la faveur de son développement. Nous l’engageons aussi à se montrer plus entreprenant, plus créatif et plus apte à créer des opportunités d’emploi et à développer ses capacités d’investissement et d’exportation. » Le qualificatif « stratégique » opère un déplacement : dans le vocabulaire du texte, ce qui est stratégique relève d’ordinaire de l’État, comme les « grandes stratégies » ou les « réserves stratégiques ». L’appliquer au secteur privé lui reconnaît une fonction qui dépasse la création de richesse, celle de porter, aux côtés de l’État, des fonctions d’intérêt national. Le verbe « renforcer » indique que ce rôle existe déjà ; ce qui est demandé, c’est d’en changer l’échelle, sans que le texte y voie un reproche.
Cette orientation est lourde de sens pour la politique économique. Elle articule l’initiative privée et les priorités nationales : le secteur privé est appelé à renforcer le tissu productif, à créer de la valeur ajoutée, à exporter, à créer des emplois pour les jeunes et à contribuer au développement des territoires. La question pertinente est de savoir comment les institutions compétentes – gouvernement, administrations, régions, dans le cadre fixé par le Parlement – créeront les conditions qui permettent à l’entreprise de contribuer à ces objectifs. Les leviers possibles relèvent de la politique publique : cadre réglementaire, instruments fiscaux et financiers, dispositifs d’accompagnement, commande publique. Ils sont évoqués ici à titre analytique, comme des pistes d’observation, et non comme des mesures annoncées.
L’articulation avec la grille de lecture est ici la plus féconde. Dès lors que le discours cherche à réduire des dépendances critiques, l’investissement privé change de nature : il n’est plus seulement un moteur de croissance, il devient le moyen de bâtir des capacités nationales, en production et stockage d’énergie, en transformation agroalimentaire, en logistique ou en composants industriels. Cette déduction comporte une condition : l’investissement ne produit de résilience que s’il crée des capacités productives durables, de l’emploi et de la valeur ajoutée localisée ; sinon il augmente le chiffre d’affaires sans réduire la vulnérabilité. C’est de l’emploi créé, enfin, que dépend la crédibilité de ce que le texte dit ensuite à la jeunesse.
Chapitre 5. La jeunesse : de la priorité déclarée à l’insertion économique
« Il convient également de placer les questions liées à la jeunesse en tête des politiques publiques et des préoccupations des instances de gouvernance, à travers l’élaboration d’une vision intégrée garantissant l’égalité des chances et couvrant l’éducation, la qualification et l’insertion économique. » Tous les autres domaines du discours sont énumérés sans ordre ; la jeunesse est la seule à recevoir un rang, ce qui indique où le texte situe son critère de réussite. La chaîne énoncée – éducation, qualification, insertion économique – se referme sur l’emploi : il est question non de trois politiques, mais d’une « vision intégrée ».
Le lien avec le secteur privé n’est pas formulé, mais un mot le porte de séquence en séquence : « opportunités ». La conjoncture est « riche en opportunités » ; les entreprises doivent « créer des opportunités d’emploi » ; les jeunes auront confiance « dans les opportunités qui leur sont offertes pour bâtir un avenir meilleur ». Le mot change trois fois d’échelle – fenêtre nationale, offre des entreprises, perspective individuelle – et dessine une chaîne dont chaque maillon dépend du précédent : une fenêtre d’opportunité ne vaut que si elle devient des débouchés pour ceux qui entrent sur le marché du travail. La croissance, en d’autres termes, ne se traduit pas automatiquement en mobilité sociale, et c’est ce que cette chaîne suppose de vérifier.
Le discours définit d’ailleurs le résultat attendu par des états de confiance : des jeunes « plus assurés de leur capacité à monter dans l’échelle sociale » et ayant « davantage foi dans les institutions de leur pays », dans « un cadre garant de liberté, de dignité et de stabilité ». La perception de mobilité et la confiance institutionnelle constituent une forme de résilience sociale : un pays résiste mieux aux chocs lorsque sa jeunesse croit que l’effort paie. La chaîne stratégique est ainsi complète : investissement productif, création d’emplois, qualification, perspectives offertes aux jeunes, confiance dans les institutions. Pour donner corps à la priorité accordée à la jeunesse, les politiques publiques auront à traiter plusieurs enjeux que cette chaîne rend visibles : l’adéquation entre formations et besoins des entreprises, le délai entre investissement et emplois effectifs, l’accès inégal aux services selon les territoires. Ce dernier enjeu annonce le thème suivant : une opportunité n’existe jamais dans l’abstrait, elle se présente dans une ville, un bassin d’emploi, une région.
Partie III — La cohésion territoriale comme condition de résilience nationale
Chapitre 6. L’enjeu réel : l’action territoriale
« L’enjeu réel de la prochaine étape est l’action territoriale qui devra être menée sur le terrain pour identifier les vrais problèmes de chaque région et pour leur trouver des solutions réalistes. » Dans un discours qui énumère sans hiérarchiser, cette phrase fait exception : tout ce qui précède – stratégies, secteur privé, jeunesse – dépend, pour produire des effets, de ce qui se passe « sur le terrain ». La fenêtre d’opportunité de l’ouverture est donc aussi une fenêtre d’exécution : des opportunités qui « pourraient ne pas se renouveler » sont des opportunités que l’appareil d’exécution risque de laisser passer. Les opportunités ne bénéficient pas également aux territoires si leurs capacités administratives et leurs moyens d’exécution restent inégaux : la capacité d’exécution territoriale est donc une condition stratégique de l’efficacité des politiques publiques, et non un simple volet de leur mise en œuvre.
Le vocabulaire du réel dépasse ce seul passage : « vrais problèmes », « solutions réalistes », « préoccupations réelles des citoyens », puis, dans la séquence espagnole, « décisions judiciaires éloignées de la réalité ». Cette récurrence dessine une critique de l’écart entre la norme et le réel. L’administration qui ne déconcentre pas et la justice qui statue hors des conditions pratiques ne sont pas accusées d’illégalité mais de distance, ce qui relie la politique intérieure et la politique extérieure du discours.
La séquence tient aussi une promesse de l’ouverture, qui évoquait « une justice sociale et spatiale renforcée ». Le texte ne développe pas la justice spatiale ; il l’opérationnalise : identifier ce qui est propre à chaque région, c’est refuser une politique uniforme appliquée d’en haut. L’expression « Maroc à deux vitesses » est celle de l’analyse et n’apparaît pas dans le discours ; elle nomme le risque d’une dynamique nationale qui profiterait inégalement aux territoires. Le texte lie explicitement « la promotion du développement intégré, l’amélioration de la qualité des services publics et l’encouragement de l’investissement productif » au « processus de régionalisation avancée » et à « la déconcentration administrative ». La hiérarchie est claire : la capacité territoriale est une condition de la capacité nationale.
Chapitre 7. Régionalisation avancée, déconcentration et capacité d’exécution de l’État
Le diagnostic est sans fard : « le retard et les dysfonctionnements qui freinent toujours l’opérationnalisation de la décentralisation et de la déconcentration affectent les programmes de développement socio-économique et empêchent de répondre aux préoccupations réelles des citoyens ». Vient alors la phrase la plus catégorique du discours : « Nous soulignons avec force qu’aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration, avec ce que cela implique en termes de transfert des compétences et de réaffectation des ressources humaines et financières nécessaires du Centre vers les provinces et les régions. »
Cette phrase prend son sens dans la gradation des exigences que le texte organise. Le secteur privé est exhorté puis engagé ; l’appel sur les réserves stratégiques est renouvelé ; la souveraineté des partenariats est affirmée ; la jeunesse et les relations entre l’État et les régions sont traitées par des tournures impersonnelles (« il convient », « il devient indispensable »). Le registre le plus fort est réservé à l’exécution administrative, et il ne vise pas un adversaire extérieur mais un fonctionnement interne : c’est le degré d’exigence politique le plus élevé du texte. La « Charte » étant un texte existant, ce qui est en cause n’est pas l’architecture mais sa mise en œuvre, et la direction est nommée sans détour, « du Centre vers les provinces et les régions ».
Le discours précise ensuite l’objectif : lever « les obstacles qui continuent d’entraver le fonctionnement des institutions de la Région », en définissant « plus clairement les compétences » et en renforçant « leurs effectifs humains et leurs ressources matérielles », afin de « mieux organiser les relations entre l’État et les régions » et d’« instaurer les mécanismes de coordination et de contractualisation nécessaires pour doter celles-ci du pouvoir de décision et d’exécution des projets ». Les derniers mots comptent : il s’agit de doter les régions d’un pouvoir, et non de moyens seulement, et la « contractualisation » indique que la relation entre le Centre et les territoires doit reposer sur des engagements réciproques plus que sur la seule hiérarchie.
Il convient ici de distinguer trois plans. Le premier est celui des orientations exprimées par le discours : la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration, le transfert des compétences, la réaffectation des ressources humaines et financières, la clarification des compétences régionales et la coordination contractuelle entre l’État et les régions. Le deuxième est celui des difficultés institutionnelles documentées par des sources externes : la Cour des comptes relevait, dans sa synthèse de 2023 sur la régionalisation, que les compétences transférées de l’État n’avaient fait l’objet d’aucun transfert depuis la publication des lois organiques de 2015 et que l’exercice des compétences partagées n’était pas encadré par un cadre réglementaire ; cette source est ancienne et ne décrit pas la situation actuelle, qui n’a pas été vérifiée pour cette note. Le troisième est celui des modalités futures de mise en œuvre, qui devront être observées et vérifiées.
La portée de l’orientation est considérable : renforcer la capacité de décision et d’exécution des régions, clarifier les compétences, coordonner l’action de l’État et des territoires, et ajuster les responsabilités aux ressources. Les stratégies de l’eau, de l’énergie ou de l’industrie s’exécuteront pour une large part dans les territoires, et c’est pourquoi le texte fait de leur capacité de décision une condition de l’efficacité d’ensemble. Les questions de mise en œuvre et de responsabilité qui en découlent – calendrier des transferts, vérification de leur effectivité, répartition des rôles entre administrations centrales, services déconcentrés et institutions régionales – sont les dimensions opérationnelles que les institutions compétentes auront à traiter, dans le cadre constitutionnel existant, et que l’IGH suivra.
Chapitre 8. Cohésion territoriale, Sahara et cadre international
Un fait textuel doit être posé sans ambiguïté : le discours du 9 octobre 2026 ne mentionne pas le Sahara. Il ne mentionne pas non plus l’autonomie ni les « provinces du Sud » ; le mot « provinces » n’y apparaît que dans son sens administratif général, dans l’expression « du Centre vers les provinces et les régions ». Cette absence est un fait de texte, et rien de plus : elle ne permet d’établir ni une intention, ni une inflexion doctrinale, ni une stratégie de communication. Un discours consacré aux orientations nationales n’a pas vocation à traiter tous les dossiers de politique étrangère, et aucune comparaison avec les discours d’ouverture précédents n’a été conduite ici.
Le contexte extérieur mérite néanmoins d’être posé avec précision, en distinguant trois niveaux. Le premier est documentaire. La résolution 2797 (2025), adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2025 par onze voix pour, aucune contre et trois abstentions (Chine, Pakistan, Russie), le texte ayant été rédigé par les États-Unis, prolongeait le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) jusqu’au 31 octobre 2026. Elle contient, dans son préambule, la formule suivante : « affirming that genuine autonomy under Moroccan sovereignty could constitute a most feasible solution » (traduction de l’IGH : une autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables), ainsi qu’une mention du « support expressed by many Member States for Morocco’s Autonomy Proposal ». Son paragraphe 3 évoque la possibilité que « genuine autonomy could represent a most feasible outcome » et appelle les parties à négocier en prenant pour base la proposition marocaine d’autonomie.
Le deuxième niveau est celui de la portée politique, qui relève d’une lecture de l’IGH et non du texte. La formulation retient explicitement la souveraineté marocaine comme cadre de l’autonomie envisagée, et la place donnée à ce cadre dans la résolution lui confère une portée politique nouvelle. Elle peut être analysée comme une reconnaissance implicite, de facto sur le plan politique, de ce cadre de référence.
Le troisième niveau est la position propre des États-Unis, qui ne se confond pas avec la formulation onusienne. Par la proclamation présidentielle n° 10126, signée le 4 décembre 2020 et rendue publique le 10 décembre, les États-Unis ont reconnu explicitement la souveraineté marocaine sur l’ensemble du territoire du Sahara occidental marocain : « the United States recognizes Moroccan sovereignty over the entire Western Sahara territory ». Ce texte a été transmis au Conseil de sécurité par une lettre américaine du 15 décembre 2020 (S/2020/1210). Les États-Unis ne sont donc pas de simples adhérents à un plan d’autonomie : ils ont posé une reconnaissance bilatérale explicite, antérieure de cinq ans à la résolution, puis rédigé celle-ci. Cette distinction – reconnaissance bilatérale américaine depuis 2020, formulation du Conseil de sécurité en 2025, interprétation politique de l’IGH – est celle qu’il convient de conserver.
Le lien avec le discours est ténu et doit le rester. Régionalisation avancée et plan d’autonomie sont deux objets juridiquement distincts : l’une est une architecture de droit interne applicable à toutes les régions, l’autre une proposition de statut pour des provinces particulières, inscrite dans un cadre international. Le discours ne les relie nulle part. Il existe seulement une proximité conceptuelle, signalée comme piste d’analyse et non comme allusion : dans les deux cas se pose la question du pouvoir de décision entre l’État central et les institutions territoriales.
Partie IV — Partenariats internationaux, migration et réciprocité
Chapitre 9. Le Maroc comme partenaire fiable : engagements et réciprocité
« Le Royaume a pu conforter sa position à l’international, en tant que partenaire responsable, fiable, soucieux d’honorer ses engagements et parfaitement fondé, par voie de conséquence, à recevoir le même traitement de la part de ses partenaires. » L’expression « par voie de conséquence » établit un lien de cause à effet : parce que le Maroc est fiable et tient ses engagements, il est fondé à attendre l’équivalence. La réciprocité n’est pas présentée comme une demande mais comme la suite logique d’une conduite, formulée depuis une position que le verbe « conforter » dit déjà acquise.
L’adjectif « fiable » relie en outre deux registres que l’on dissocie d’ordinaire. Il qualifiait, à l’ouverture, la « puissance économique émergente et fiable » ; il qualifie ici le partenaire. La fiabilité est à la fois ce qui fonde la croissance, auprès des investisseurs et des partenaires commerciaux, et ce qui fonde le droit à la réciprocité diplomatique : un seul capital, utilisé sur deux fronts. La réciprocité est ici une orientation stratégique en matière de partenariats, dont la validité tient au principe posé par le discours ; les modalités concrètes des relations bilatérales relèvent des institutions compétentes et pourront faire l’objet d’un suivi ultérieur. C’est ce qui donne à la séquence extérieure sa place dans la démonstration : elle porte sur la troisième des capacités, la capacité relationnelle, c’est-à-dire l’aptitude à proposer des contributions utiles, à défendre ses intérêts et à préserver sa liberté d’action dans un environnement incertain.
Ce passage n’est pas un rejet de la coopération internationale. Le texte parle de « partenaires » au pluriel et de co-développement ; la logique est celle d’une renégociation des conditions, non d’un retrait. L’affirmation selon laquelle un partenariat est « un choix souverain et un engagement volontaire » est cependant à double tranchant : elle protège contre toute pression, mais suggère aussi qu’un choix souverain peut être révisé. Le texte ne le dit pas et laisse l’implication ouverte, sans en faire une menace.
Chapitre 10. La coopération migratoire avec l’Espagne : résultats, limites et tensions
La séquence se lit dans son ordre. Elle commence par un constat général : « l’approche équilibrée que notre pays a adoptée dans la gestion du phénomène migratoire a abouti à des résultats concrets ». Puis vient la réserve : « Cependant, nous devons reconnaître, avec courage et objectivité qu’en la matière, le modèle actuel de coopération a atteint ses limites, comme en attestent clairement les crises récurrentes. » Le constat vise ainsi le modèle de coopération en général, et l’Espagne n’arrive qu’ensuite, comme une application : « La même analyse est valable pour notre voisine, l’Espagne ». Le texte reconnaît d’abord – le partenariat « a connu d’importantes avancées dans les différents domaines, y compris dans la lutte contre l’immigration irrégulière » – avant le « Néanmoins » : la critique s’exerce à l’intérieur d’une relation qui demeure.
Cette critique est précisément délimitée : « cette coopération se heurte aujourd’hui à des défis majeurs, liés à certaines dispositions légales dépassées et à des décisions judiciaires éloignées de la réalité. Malheureusement, un tel attelage entrave le rapatriement des mineurs et des personnes usurpant le statut de réfugié, et aiguise l’appétit des réseaux criminels ». Les mots sont pesés : « certaines » dispositions, non l’ensemble du droit ; « dépassées », ce qui évoque l’obsolescence plutôt que l’illégalité. Le discours ne nomme pas les décisions visées, ce qui commande la prudence dans leur identification, et la qualification « personnes usurpant le statut de réfugié » est propre au discours ; son fondement factuel devrait être établi indépendamment.
Ce qui peut être vérifié de l’extérieur est limité et doit être distingué de ce que dit le discours. Selon la notice officielle du Conseil général du pouvoir judiciaire (CGPJ), publiée le 22 janvier 2024 (identifiant européen de jurisprudence, ECLI:ES:TS:2024:114), la chambre du contentieux administratif du Tribunal suprême espagnol a rejeté les recours de l’Abogacía del Estado et de la Ville autonome de Ceuta contre des décisions d’un tribunal de Ceuta et du Tribunal supérieur de justice d’Andalousie, qui avaient jugé irrégulières les reconduites de mineurs marocains opérées depuis Sebta en août 2021. D’après cette notice, le Tribunal suprême relève une « absoluta inobservancia » des exigences de la loi sur les étrangers (procédure administrative individuelle, information sur la situation de chaque mineur, audition si le mineur est assez mûr, intervention du ministère public), une atteinte à l’intégrité physique et morale des mineurs faute d’examen de leur intérêt supérieur, et une expulsion collective prohibée par l’article 4 du protocole n° 4 à la Convention européenne des droits de l’homme. Il juge en outre que l’accord hispano-marocain de 2007 ne suffit pas à lui seul à fonder les retours, car il « no contempla ningún trámite ni requisito procedimental », et que l’acceptation apparente du retour par le Maroc ne dispense pas les autorités espagnoles de respecter la loi.
Le rapprochement entre ces décisions et le passage du discours reste une hypothèse. Il serait plausible que ces arrêts soient l’une des « décisions judiciaires éloignées de la réalité » que le texte évoque, mais la phrase peut aussi viser d’autres jurisprudences, les procédures d’asile ou le cadre européen. Il faut aussi éviter un contresens : ces décisions fondent leur raisonnement sur la protection des mineurs et l’interdiction des expulsions collectives, et critiquer leurs effets pratiques n’est pas contester l’État de droit espagnol. Le discours ne le fait pas.
La suite de la séquence demeure elle aussi définie. Les « déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques » et leur « instrumentalisation flagrante de la situation » ne désignent personne, et l’affirmation la plus ferme vise la méthode et non la relation : « Nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage. » Le discours vise la méthode sans désigner d’acteur, et il maintient le partenariat. L’enchaînement – reconnaissance des acquis, limite du cadre, critique des obstacles juridiques et politiques, affirmation de souveraineté, puis offre d’un document – n’est pas celui d’une séquence qui s’achèverait par une menace. La lecture retenue est que le discours cherche à maintenir la coopération en contestant les conditions de son fonctionnement ; elle ne permet pas d’attribuer au Souverain une intention personnelle ni d’anticiper les suites.
Dans la réciprocité attendue, il faut enfin distinguer les attentes marocaines (retours plus rapides, lutte contre les réseaux, reconnaissance de l’effort fourni), les obligations du droit espagnol et européen (examen individualisé, intérêt supérieur de l’enfant, interdiction des expulsions collectives) et les évolutions possibles de la coopération. Sur ce dernier point, le pacte européen sur la migration et l’asile, adopté en 2024, s’applique depuis le 12 juin 2026 selon le Conseil de l’Union européenne : il recompose le cadre européen et pourrait offrir un espace d’ajustement, mais c’est une hypothèse de contexte que le discours ne mentionne pas.
Chapitre 11. Vers une nouvelle architecture des partenariats ?
« Dans ce cadre, le Maroc présentera à ses partenaires un document dans lequel sera exposée une vision stratégique, claire et pratique, porteuse d’une orientation nouvelle visant à promouvoir le co-développement, la compétitivité économique et la stabilité régionale. » « Dans ce cadre » relie le document à la séquence migratoire et espagnole qui précède : il est présenté comme une réponse, non comme une initiative indépendante. Mais ses destinataires sont « ses partenaires », au pluriel, et non l’Espagne seule, de sorte que l’annonce dépasse le cas espagnol. Le futur « présentera » exprime un engagement, et les adjectifs « claire et pratique » sont ceux d’un document opérationnel plutôt que déclaratoire.
Il est remarquable que la migration ne figure pas parmi les trois piliers annoncés. Co-développement, compétitivité économique, stabilité régionale dessinent une approche où elle est traitée comme un résultat de conditions plus larges, non comme un objet autonome de négociation. L’ensemble ressemble à un échange : le Maroc apporte une plateforme industrielle et logistique, une coopération migratoire et de la stabilité, et il attend de la réciprocité. Cette lecture est celle de l’analyse, le texte ne formule pas cet échange ; elle éclaire cependant le lien avec le reste du discours, puisque c’est la fiabilité du pays qui donne de la valeur à ce qu’il met sur la table. La fonction stratégique de l’annonce se lit dans la logique de réciprocité, de clarté et de défense des intérêts du Maroc : formuler une vision « claire et pratique » à l’intention des partenaires, c’est fixer les termes dans lesquels le Royaume entend désormais conduire ses relations.
Le discours ne se réfère à aucun traité. L’hypothèse d’une articulation avec la France repose sur des éléments externes, qui doivent être attribués. Le 16 juillet 2026, à l’issue de la 15ᵉ Réunion de haut niveau (RHN) franco-marocaine à Rabat, le Premier ministre français Sébastien Lecornu a déclaré, selon la transcription publiée par le gouvernement français, que le traité serait « le premier que la France signera avec un pays hors de l’Union européenne » (UE), et que la visite d’État du Roi en France « devrait pouvoir aboutir et déboucher sur un traité d’amitié hors normes ». Le Petit Journal (5 octobre 2026) rapporte pour sa part, en citant La Tribune Dimanche et une source diplomatique de l’Élysée, que la visite est attendue vers la fin de janvier 2027 et que le texte serait « quasiment parachevé » ; ces derniers éléments relèvent de la presse et n’ont pas été confirmés par une source officielle.
Deux niveaux relèvent donc du discours et de son interprétation : l’annonce d’un document destiné aux partenaires, qui est un fait, et l’analyse de sa fonction possible, qui structurerait plus précisément la politique extérieure du Maroc. Deux autres relèvent de l’hypothèse : l’articulation de ce document avec un futur traité franco-marocain, plausible parce qu’un document de doctrine unilatéral et un traité bilatéral sont des instruments complémentaires, mais étayée par aucun élément du discours ; et, plus lointaine, la transposition éventuelle de ce cadre à d’autres partenaires, qui est purement prospective. Le document pourrait aussi bien être adressé d’abord à l’Union européenne ou à l’Espagne, selon un calendrier distinct de celui du traité français.
Partie V — Responsabilité politique, exécution et perspectives
Chapitre 12. Le mandat parlementaire comme engagement politique et contrat moral
« Ainsi que vous le savez, le mandat parlementaire est un engagement politique et un contrat moral qui vous lie aux citoyens. Soyez donc, que Dieu vous garde, à la hauteur de cette responsabilité nationale dont vous répondez devant Dieu, les citoyens et l’histoire. » Cette conclusion donne sa forme à tout ce qui précède. Le discours est prononcé devant les parlementaires, mais il ne leur parle que dans sa dernière séquence : jusque-là, le Parlement est le lieu et non le destinataire, et le texte évoque des tiers – secteur privé, jeunes, régions, partenaires – plus qu’il n’interpelle. Le seul impératif de tout le discours, « Soyez donc… à la hauteur », leur est adressé, tout à la fin.
Cette position a un sens institutionnel. Le discours fixe le cap ; le gouvernement et les administrations préparent et mettent en œuvre les politiques, les stratégies et les arbitrages budgétaires ; le Parlement exerce ses prérogatives constitutionnelles, législatives, budgétaires et de contrôle. L’emploi du passif et de l’impersonnel, qui domine le texte (« doit être lancée », « il convient »), est celui d’un discours d’orientation : il laisse aux institutions compétentes le soin de décliner chaque priorité, et c’est aux parlementaires que le texte s’adresse en dernier lieu pour rappeler le niveau d’exigence qui s’attache à leur mandat. Le discours s’ouvre sur l’« appartenance » qui devient « responsabilité » et s’achève sur « cette responsabilité nationale » : tout ce qui est demandé entre-temps au secteur privé, aux régions, à l’administration et aux partenaires constitue le contenu de cette responsabilité, et la conclusion rappelle à ceux qui votent la loi et le budget et contrôlent l’action publique ce que leur mandat engage.
Le vocabulaire est celui de la reddition de comptes : « vous répondez devant Dieu, les citoyens et l’histoire ». Les citoyens sont la seule de ces trois instances qui dispose d’un mécanisme concret, l’élection. Un « contrat moral » se juge par la confiance, critère que le texte avait précisément retenu pour les jeunes, qui doivent avoir « davantage foi dans les institutions de leur pays ». Les deux séquences se répondent : les citoyens doivent avoir foi dans les institutions, et les élus doivent mériter cette foi. La question qui en résulte est celle de la manière dont les institutions exercent leurs compétences et rendent compte de leur action dans le cadre constitutionnel existant ; elle appelle un suivi de l’action publique, non l’annonce d’un dispositif nouveau.
Chapitre 13. Scénarios exploratoires, grille de suivi et implications stratégiques
Le discours établit des orientations ; la grille de l’IGH vise à suivre leur traduction institutionnelle, administrative, économique et territoriale. Trois trajectoires prospectives de mise en œuvre peuvent être distinguées, à titre de scénarios exploratoires auxquels aucune probabilité n’est affectée, et qui portent sur l’action institutionnelle qui fait suite au discours et non sur le discours lui-même. La première est celle d’une traduction cohérente et coordonnée : les stratégies sont déclinées en articulation les unes avec les autres, les moyens sont mobilisés et la déconcentration progresse de manière observable. La deuxième est celle d’une mise en œuvre différenciée selon les secteurs ou les territoires : certaines stratégies avancent plus vite que d’autres, ou certains pôles bénéficient davantage que d’autres de leur déclinaison, ce qui ferait réapparaître le risque d’écart territorial que le discours cherche à réduire. La troisième est celle d’un décalage persistant entre les orientations et leur concrétisation, que l’exigence de célérité et le refus de tout « retard » ou « atermoiement » affichés par le texte visent précisément à prévenir.
La grille ci-dessous est un outil de veille élaboré par l’IGH : elle recense les signaux observables de cette traduction et ce que chacun permettrait ou non de conclure. Ses indicateurs ne sont pas des engagements annoncés par le Souverain.
| Domaine | Signal à observer | Ce qu’il pourrait confirmer | Ce qu’il ne permettrait pas de conclure à lui seul | Sources de vérification |
|---|---|---|---|---|
| Stratégies nationales | Publication de stratégies pour l’eau, l’énergie, l’alimentation, l’industrie, le numérique, l’intelligence artificielle ; budgets ; structures de pilotage | Que la « nouvelle génération » prend forme et avec quels moyens | Que les objectifs seront atteints, ni que la logique est systémique plutôt que sectorielle | Communiqués du Cabinet royale, Conseil des ministres, projet de loi de finances, Bulletin officiel |
| Souveraineté et résilience | Mesures sur les réserves stratégiques, diversification des approvisionnements, capacités industrielles et numériques | Que la sécurisation des approvisionnements devient un critère de politique publique | Que la dépendance a réellement diminué | Données ministérielles, Haut-Commissariat au Plan, Office des changes, rapports sectoriels |
| Entreprises et emploi | Nouveaux instruments de financement, incitations, dispositifs d’accompagnement, mesures d’emploi ; articulation formation-besoins | Que l’appel au secteur privé est suivi d’outils concrets | Que l’investissement se traduit en emplois durables | Loi de finances, textes sur l’investissement publiés, statistiques d’emploi du Haut-Commissariat au Plan |
| Régionalisation et déconcentration | Textes d’application, transferts de compétences et de moyens, contrats État-régions, moyens des institutions régionales | Que le « pouvoir de décision et d’exécution » des régions se renforce effectivement | Que les disparités entre territoires diminuent | Textes publiés au Bulletin officiel, budgets régionaux, rapports de la Cour des comptes |
| Migration et Espagne | Évolution du cadre de coopération ; traitement des dossiers de mineurs ; décisions de justice ; accords bilatéraux | Que la coopération est maintenue avec un cadre ajusté | Que la tension est dissipée, ni qu’elle s’aggrave | Décisions publiées du Tribunal suprême (notices du CGPJ), communiqués des deux gouvernements |
| Partenariats | Publication du document annoncé ; contenu et calendrier du traité franco-marocain s’ils sont confirmés | Que le document structure la démarche extérieure du Maroc | Qu’un modèle uniforme existe pour tous les partenaires | Ministère des Affaires étrangères, sites officiels français et de l’UE |
Les implications se déduisent de cette grille. Pour les décideurs publics, la question porte sur la chaîne d’exécution, de l’orientation royale à la politique publique. Pour les acteurs économiques, le discours dessine un terrain où les investissements alignés sur la sécurisation de l’approvisionnement, la création d’emplois et l’ancrage territorial auront vraisemblablement une légitimité supplémentaire, inférence à confirmer par les instruments qui suivront. Pour les partenaires étrangers, la réciprocité est posée comme principe d’orientation ; sa traduction relève des relations bilatérales et fera l’objet de suivi.
Conclusion générale
Le discours du 9 octobre 2026 fixe une orientation cohérente, qui articule la fierté nationale, l’effort collectif, les capacités productives, l’emploi des jeunes, la cohésion territoriale et la réciprocité des partenariats. Sa portée tient à cette cohérence : il donne au nouveau mandat un cap et un niveau d’exigence, sans rupture avec la trajectoire suivie. Trois idées en résument la lecture : la responsabilité, l’exécution et les résultats.
La responsabilité d’abord. La fierté n’y vaut que si elle oblige, et l’exigence qui en découle s’adresse à chaque acteur selon sa place : le secteur privé, appelé à devenir un acteur stratégique de la transformation ; les institutions, chargées de décliner les priorités dans l’exercice de leurs compétences ; les parlementaires, rappelés au caractère d’engagement politique et de contrat moral de leur mandat. L’exécution ensuite : la mise en œuvre territoriale, par la déconcentration et le pouvoir de décision des régions, conditionne la transformation des orientations nationales en réalisations concrètes. Les résultats enfin : la fiabilité du Maroc dans ses partenariats nourrit une exigence de réciprocité, dont la traduction relève des relations bilatérales et dont le document annoncé fixera les termes.
Le principal enjeu stratégique est ainsi la capacité des institutions à traduire cette orientation en action publique cohérente et en résultats durables. C’est à ce stade que s’exerce le rôle de l’IGH : suivre les progrès accomplis, identifier les écarts éventuels entre objectifs et réalisations, et en apprécier les conséquences pour la résilience stratégique du Royaume. Cette notion demeure la synthèse analytique de l’auteur, qui relie capacité productive, capacité d’exécution et capacité relationnelle ; elle n’est pas une expression du discours royal.
Une question orientera ce suivi : les institutions parviendront-elles à convertir cette orientation en capacités nationales mesurables, durables et effectivement mobilisables face aux chocs futurs ?
Sources et références
Source primaire. Agence Maghreb Arabe Presse (MAP), « SM le Roi adresse un discours au Parlement à l’occasion de l’ouverture de la 1ère session de la première année législative de la 12e Législature (Texte intégral) », 9 octobre 2026, rubrique Activités royales.
Sahara et cadre onusien et américain.
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2797 (2025), https://digitallibrary.un.org/nanna/record/4093660/files/S_RES_2797_%282025%29-FR.pdf?withWatermark=0&withMetadata=0®isterDownload=1&version=1
- Nations unies, communiqué de presse SC/16208, 10030ᵉ séance du Conseil de sécurité (vote : 11 voix pour, aucune contre, 3 abstentions ; texte rédigé par les États-Unis) : https://press.un.org/en/2025/sc16208.doc.html
- Président des États-Unis, Proclamation 10126, « Recognizing the Sovereignty of the Kingdom of Morocco Over the Western Sahara », signée le 4 décembre 2020 (diffusée le 10 décembre ; publiée au Federal Register le 15 décembre 2020) : https://www.govinfo.gov/content/pkg/DCPD-202000886/html/DCPD-202000886.html
- Nations unies, lettre du représentant permanent des États-Unis du 15 décembre 2020 au président du Conseil de sécurité, S/2020/1210 : https://digitallibrary.un.org/record/3897804
Retour des mineurs et Espagne.
- Conseil général du pouvoir judiciaire (Espagne), « El Tribunal Supremo confirma que la devolución de menores desde Ceuta a Marruecos en agosto de 2021 fue ilegal al no seguir el procedimiento previsto en la Ley de Extranjería », 22 janvier 2024 (ECLI:ES:TS:2024:114) : https://www.poderjudicial.es/cgpj/es/Poder-Judicial/Noticias-Judiciales/El-Tribunal-Supremo-confirma-que-la-devolucion-de-menores-desde-Ceuta-a-Marruecos-en-agosto-de-2021-fue-ilegal-al-no-seguir-el-procedimiento-previsto-en-la-Ley-de-Extranjeria
- El Faro de Ceuta, « El Tribunal Supremo declara ilegales otras doce devoluciones de menores », 26 janvier 2024 (presse) : https://elfarodeceuta.es/tribunal-supremo-declara-ilegales-otras-doce-devoluciones-menores/
- Conseil de l’Union européenne, « EU pact on migration and asylum » : https://www.consilium.europa.eu/en/policies/eu-pact-migration-asylum/
Traité franco-marocain.
- Gouvernement français, « Renforcer les liens entre la France et le Maroc » (15ᵉ RHN, transcriptions des propos de Sébastien Lecornu, 16 juillet 2026) : https://www.info.gouv.fr/actualite/sebastien-lecornu-au-maroc-pour-la-15e-reunion-de-haut-niveau-franco-marocaine
- Le Petit Journal, « La venue du roi marocain Mohammed VI en France en 2027 : un futur traité bilatéral ? », 5 octobre 2026 (citant La Tribune Dimanche) : https://lepetitjournal.com/maroc/actualites/venue-roi-marocain-mohammed-vi-france-2027-futur-traite-bilateral-455276
Régionalisation et déconcentration.
- Cour des comptes du Royaume du Maroc, synthèse sur la régionalisation, octobre 2023 : https://www.courdescomptes.ma/wp-content/uploads/2023/10/Synthese-Regionalisation-fr.pdf
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