Il est des traités dont la portée dépasse largement la cérémonie de leur signature. Le futur traité d’amitié entre le Maroc et la France appartient à cette catégorie.
Né de la dynamique de la visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024 et du « partenariat d’exception renforcé » alors proclamé, il a été confirmé le 16 juillet 2026 à Rabat par le Premier ministre français Sébastien Lecornu, lors de la 15ᵉ Réunion de haut niveau. Il serait, a-t-il dit, le premier traité de ce type que Paris conclurait avec un pays situé hors de l’Union européenne. La presse évoque désormais une visite d’État du roi Mohammed VI en France en janvier 2027, à l’occasion de laquelle il serait signé. Aucune date n’a toutefois été officiellement confirmée par le Palais ou l’Élysée.
Or l’élection présidentielle française se tiendra en avril 2027, et le mandat d’Emmanuel Macron s’achèvera en mai. La question se pose donc : le Maroc a-t-il intérêt à sceller un accord de long terme avec un président dont l’horizon politique se compte en mois ? Elle ne porte pas sur la capacité juridique d’un chef d’État français à engager son pays. Elle porte sur ce que vaut politiquement un engagement dont la mise en œuvre reviendra à d’autres.
Ma réponse tient en une ligne. Le Maroc n’a pas à renoncer à un traité avec la France, mais il n’a pas à laisser le calendrier français se substituer à l’évaluation de ses propres intérêts. L’intérêt d’un cadre durable entre Rabat et Paris est évident. Il ne dit rien de la date à laquelle ce cadre doit être scellé, ni des conditions auxquelles il doit l’être. Le Royaume peut dire oui à un partenariat sans accepter qu’on lui dicte le moment de sa conclusion.
Un traité nécessaire, mais pas à n’importe quelles conditions
Personne, à Rabat comme à Paris, ne conteste sérieusement l’épaisseur de ce qui unit les deux pays. Les entreprises françaises sont installées de longue date au Maroc, les chaînes industrielles sont imbriquées, la coopération sécuritaire est dense et les liens humains, entre diaspora, étudiants et familles, n’ont pas d’équivalent dans la région. Cette interdépendance justifie un cadre stable, capable de structurer la relation au-delà des séquences politiques. L’histoire récente montre assez à quel point elle en a besoin : brouilles, malentendus, restrictions de visas, froids diplomatiques se sont succédé, et chacun a rappelé que la proximité ne protège pas de l’incompréhension.
Mais un cadre durable ne vaut que par son équilibre. Ce que le traité institutionnalisera dépendra de ce qu’il dira, de ce qu’il engagera et de la manière dont les deux États le liront. L’histoire invite ici à la précision. Les accords et déclarations de La Celle-Saint-Cloud, en novembre 1955, ouvraient la sortie du protectorat. Ils appartiennent à la séquence qui conduit à l’indépendance et n’avaient rien d’un traité d’amitié entre États souverains égaux. La relation franco-marocaine a parcouru depuis plus de soixante-dix ans de chemin. La question est de savoir si l’architecture qui la formalisera aujourd’hui en tire toutes les conséquences, ou si elle prolonge, sous des habits neufs, des automatismes hérités d’un autre temps.
L’égalité souveraine n’est pas une formule diplomatique. Elle signifie que les obligations sont réciproques, que les bénéfices attendus sont identifiables des deux côtés, que les mécanismes de coopération sont précis et que le suivi est organisé. Un accord essentiellement symbolique, dont la substance dépendrait de rapports de force du moment, ne serait pas un traité d’amitié : ce serait un communiqué solennel. Voilà pourquoi la nécessité du traité et l’exigence de ses conditions ne s’opposent pas. Elles forment une seule et même position.
Pourquoi le calendrier français change la nature de la décision
Distinguons soigneusement les choses. Un traité signé par un président français engage la France, et non Emmanuel Macron à titre personnel. Il survit à l’alternance, sous réserve de ses propres dispositions et des règles applicables. Prétendre qu’une alternance remettrait mécaniquement le texte en cause serait une erreur d’analyse, et je ne la commettrai pas.
Le vrai risque est ailleurs. La continuité juridique n’est pas la continuité politique. Un exécutif qui hérite d’un traité qu’il n’a ni négocié ni arbitré doit en reconstituer le contexte, en comprendre les compromis et décider de la vigueur qu’il consacrera à son application. Un traité de cette ambition n’est pas un texte qui s’exécute seul. Il suppose des administrations mobilisées, des comités de suivi installés, des responsables désignés, des échéances tenues, des arbitrages rendus quand les intérêts divergent. Tout cela se construit dans la durée, et le temps dont dispose l’actuel exécutif français pour l’installer est précisément ce qui lui manque.
Le texte lui-même, selon la presse française, serait « quasiment parachevé » : les comités chargés de sa préparation auraient tenu leur dernière séance de travail le 21 septembre. L’Élysée aurait proposé la troisième semaine de janvier 2027 pour la visite royale, sous réserve de validation par le cabinet royal. Ces informations sont rapportées par la presse et ne constituent pas des annonces officielles. Elles dessinent pourtant une logique : celle d’une séquence qui se resserre autour d’un calendrier politique français, avec un président qui souhaite inscrire une réalisation majeure dans son bilan avant l’échéance. Ce souhait est légitime. Il ne saurait devenir le critère de la décision marocaine.
Car, entre signer un traité et le rendre opérant, il y a la même distance qu’entre une cérémonie et une politique. Un accord spectaculaire à l’inauguration, insuffisamment préparé à l’exécution, serait un mauvais accord, et le Maroc n’a aucun intérêt à en être cosignataire. Il appartient à Rabat de se demander non pas si la signature sera belle, mais si le dispositif qui la suivra tiendra. Ce n’est pas l’échéance de Paris qui répond à cette question, c’est la solidité du texte et celle de ses mécanismes.
Deux trajectoires de puissance qui ne relèvent plus des paramètres du passé
Le Maroc de 2026 n’est plus celui que les chancelleries européennes avaient l’habitude de décrire. Il a bâti en un peu plus de vingt ans une infrastructure portuaire, logistique et de transport qui en fait un acteur de premier plan sur la façade atlantique et en Méditerranée occidentale, Tanger Med en étant l’emblème. Il a installé des filières industrielles, dans l’automobile et l’aéronautique, qui l’insèrent dans les chaînes de valeur mondiales. Il a investi dans les énergies renouvelables, commencé à construire des capacités industrielles de défense, diversifié ses partenaires économiques, technologiques et diplomatiques, et déployé une présence africaine qui n’a cessé de croître, en Afrique de l’Ouest comme sur la façade atlantique du continent.
Cette évolution a une conséquence directe sur sa diplomatie : Rabat compare désormais les offres. Il peut arbitrer entre partenaires, différer une décision, en tester une autre. Cette liberté de choix est une ressource de négociation, et il serait surprenant qu’un État qui l’a patiemment construite y renonce pour accélérer le calendrier d’un partenaire.
La France, de son côté, reste une puissance majeure. Il serait inexact, et d’ailleurs peu sérieux, de la décrire en déclin généralisé : elle conserve des capacités diplomatiques, industrielles, technologiques, financières et militaires considérables. Mais elle fait face à des contraintes réelles : difficultés budgétaires, instabilité politique et gouvernementale, revers d’influence dans plusieurs pays du Sahel, concurrence accrue d’autres partenaires sur le continent africain. Elle ne peut plus présumer que le poids historique de sa relation avec Rabat suffira à déterminer les termes du partenariat.
Il ne s’agit pas de prétendre que les capacités soient identiques dans tous les domaines, ni de remplacer une asymétrie ancienne par une asymétrie inversée. Il s’agit de reconnaître que le rapport de force bilatéral a changé suffisamment pour qu’une négociation fondée sur les intérêts présents remplace une négociation fondée sur des habitudes héritées d’un passé révolu. Un traité d’égal à égal suppose des partenaires qui se voient comme tels.
Une grille de lecture héritée du protectorat : la conviction marocaine
C’est ici qu’il faut parler très franchement, et en toute amitié. Au Maroc, une conviction est solidement ancrée : la France continue d’appréhender le Royaume à travers une grille de lecture héritée du protectorat. Elle ne relève pas de la perception marginale ni de l’humeur d’un jour. Elle s’est construite au fil des comportements diplomatiques, des prises de parole et des méthodes de négociation qui, vus de Rabat, trahissent une reconnaissance encore incomplète de la transformation concrète du pays.
Il ne s’agit pas de nier la diversité des positions françaises. Beaucoup de responsables, de diplomates et d’entrepreneurs français connaissent le Maroc d’aujourd’hui et le traitent comme tel. Le problème est ailleurs : il tient aux réflexes institutionnels et politiques qui persistent dans la relation. Cet écart entre la réalité stratégique contemporaine et certaines représentations françaises nourrit une défiance. Le traité devrait précisément permettre de la dépasser, en instituant une relation entre partenaires souverains. À condition, bien sûr, qu’il ne reconduise pas cette défiance.
Les méthodes diplomatiques françaises à l’épreuve de l’égalité souveraine
Cette conviction s’appuie sur des épisodes précis, qu’il faut examiner sans leur prêter une intention unique ni les confondre avec une stratégie concertée. Après le séisme d’Al Haouz, en septembre 2023, le président français s’est adressé directement aux Marocains pour exprimer la solidarité de la France et offrir son aide, alors que Rabat n’avait retenu qu’un nombre limité d’offres d’aide internationale et que celle de Paris n’en faisait pas partie. Le geste pouvait se lire comme de la compassion ; il a aussi été lu, au Maroc, comme une manière inacceptable de s’adresser au peuple par-dessus ses institutions. En octobre 2024, c’est devant les deux chambres du Parlement marocain, honneur réservé à une poignée de dignitaires étrangers, que le chef de l’État français a prononcé un discours dans lequel il a évoqué la perspective d’un traité et celle d’une visite royale en France. La portée symbolique d’une annonce sur le calendrier d’un chef d’État partenaire, formulée dans l’enceinte parlementaire de ce partenaire, n’a pas échappé aux observateurs marocains. Dans l’usage diplomatique, une telle annonce fait l’objet d’un communiqué conjoint ou approuvé par au moins l’une des parties, qui peut accorder ainsi à l’autre la primeur de l’annonce.
Je ne prête à ces épisodes aucune intention cachée. Je constate un problème récurrent de méthode. Une relation entre états souverains et égaux suppose que les annonces sensibles, les échéances et les engagements soient traités dans un cadre de concertation. Lorsqu’un partenaire donne le sentiment de vouloir maîtriser à lui seul le rythme de la relation, il nourrit la défiance, même quand ses intentions sont présumées bonnes.
Les limites d’une lecture française dépassée
Le problème n’est pas que Paris cherche à influencer Rabat : tous les États le font. Le problème est que Paris persiste parfois à le faire avec dans des registres anachroniques et qui ne correspondent plus au partenaire qu’il a en face de lui. Sous-estimer les marges de manœuvre économiques, diplomatiques et stratégiques du Maroc conduit à mal apprécier ce qui est acceptable à Rabat, donc à échouer à construire un accord durable. On ne bâtit pas un partenariat de long terme avec un interlocuteur dont on mesure mal les options et les principes fondamentaux.
La critique que je formule porte sur des pratiques et sur leurs effets. Elle n’attribue pas d’intention privée à tel responsable, et elle ne conteste pas la sincérité du désir français d’approfondir le partenariat. Elle dit simplement qu’une lecture dépassée du Maroc est un handicap stratégique pour la France elle-même, et qu’elle expose le futur traité à un risque réel : celui de devenir le révélateur de cette même défiance qu’il était censé dissiper.
Le test de la réciprocité
Un partenariat se mesure aussi à la manière dont les parties traitent leurs interdépendances. Des dossiers bilatéraux sensibles existent, et ils pèsent inévitablement sur le climat d’une négociation. La question n’est pas de savoir s’ils existent, mais de savoir s’ils sont traités selon leurs mérites propres ou s’ils deviennent des leviers dans une négociation distincte. Je ne désignerai pas ces dossiers, et je n’avancerai aucune accusation que je ne pourrais étayer publiquement, sous peine de rompre un engagement de confidentialité. Je me borne ici au principe : aucun partenaire ne doit pouvoir croire obtenir des concessions sur un sujet en faisant dépendre artificiellement l’avancement d’un autre.
Les choix d’équipement militaire illustrent ce principe sans qu’il soit nécessaire de prêter à quiconque des intentions. Le Maroc doit acquérir le matériel qui répond à ses besoins opérationnels, à son coût global sur le cycle de vie, aux conditions de soutien et de disponibilité, aux transferts de compétences et aux retombées industrielles qu’on lui propose. S’agissant du Rafale, je n’affirme pas qu’une décision serait prise, ni qu’une condition politique aurait été posée : rien de public ne l’établit. Je dis seulement ce qui doit aller de soi : une coopération industrielle crédible doit produire des bénéfices identifiables pour les deux parties, et elle ne doit pas être confondue avec une obligation d’achat dictée par la seule relation politique. La souveraineté d’acquisition est la condition d’une coopération saine, pas son obstacle.
Il en va de même pour le traité lui-même. Sa signature ne saurait constituer la contrepartie implicite de décisions qui relèvent de la souveraineté marocaine. Aucun accord durable ne repose sur la contrainte, qu’elle soit explicite ou indirecte. Le Maroc doit évaluer le texte à partir de son contenu réel, non de promesses, d’attentes ou de signaux politiques. La réciprocité se vérifie dans les actes, pas dans les déclarations d’amitié.
La « coïncidence d’une séquence médiatique »
Il faut aborder un dernier élément, avec toute la prudence qu’il exige. Depuis le début de 2026, la presse, l’édition et l’audiovisuel français ont multiplié les contenus critiques consacrés au Maroc, à sa monarchie, au roi Mohammed VI, aux réseaux d’influence, à Pegasus et à différents aspects de la relation bilatérale : livres, entretiens, enquêtes, documentaires. Certaines de ces publications sont intervenues à proximité d’étapes diplomatiques sensibles, notamment autour de la Réunion de haut niveau de juillet.
Appelons cela, sans en dire davantage que ce que les faits autorisent, la « coïncidence d’une séquence médiatique ».
Je ne soutiens pas qu’il y ait coordination entre des médias et des pouvoirs publics. La proximité temporelle n’est pas une preuve, la convergence d’effets n’est pas une orchestration, et réduire des rédactions, des auteurs et des lignes éditoriales distincts à un acteur unique serait à la fois injuste et faux. La liberté de la presse est un principe que le Maroc, comme la France, a intérêt à défendre, y compris lorsqu’elle déplaît. Je dis autre chose : cette séquence fait partie de l’environnement dans lequel le traité est négocié, et on ne peut l’ignorer dans l’appréciation du climat de confiance. Des publications répétées, dont le calendrier croise celui de la diplomatie, influencent les perceptions réciproques, contaminent les opinions et pèsent sur les marges de manœuvre des négociateurs.
La réponse de Rabat n’a pas à être émotionnelle. Elle consiste à distinguer la liberté d’informer des conséquences diplomatiques d’une séquence éditoriale, et à y répondre par la maîtrise des faits, la cohérence stratégique et la solidité des positions. Une négociation qui se tient dans un climat dégradé n’est pas une négociation qu’il faut précipiter.
L’Équilibre de Mogador : préserver la liberté d’action du Maroc
C’est pourquoi la décision marocaine doit se penser à partir d’un cadre doctrinal strict que j’appelle l’Équilibre de Mogador. Il ne s’agit pas d’une doctrine officielle proclamée, mais d’une grille de lecture stratégique, conceptualisée par l’IGH, que je propose ici pour penser la liberté d’action du Royaume dans un environnement de partenariats multiples. Elle repose sur quelques principes simples : ne pas dépendre exclusivement d’un partenaire, diversifier les relations économiques, diplomatiques, industrielles et militaires, conserver la faculté de comparer les offres et de choisir les coopérations les plus conformes à l’intérêt national, distinguer la relation privilégiée de l’obligation d’alignement, et préserver la capacité de négocier, de reporter ou de refuser lorsque les conditions ne sont pas réunies.
Cette approche n’est ni une rupture avec la France ni un refus du traité. Elle exprime au contraire la condition de sa crédibilité. Un Maroc dépendant d’un seul partenaire négocierait en position de faiblesse ; un Maroc qui diversifie ses relations peut approfondir sa coopération avec Paris précisément parce qu’il n’y est pas contraint. La France y gagne d’ailleurs un partenaire plus solide, car un engagement consenti librement vaut mieux qu’un engagement obtenu sous l’effet d’une échéance.
Cette logique est cohérente avec la vision stratégique de long terme du Royaume. Le discours prononcé par Sa Majesté Mohammed VI le 9 octobre 2026 à l’ouverture de la nouvelle législature a insisté sur une conjoncture exceptionnelle, riche d’opportunités qui pourraient ne pas se renouveler et qu’il convient de saisir. Je me garderai bien de lui attribuer une quelconque position sur le traité, qu’il n’évoque pas explicitement à ma connaissance. Je retiens seulement que la qualité d’un engagement de long terme ne se sacrifie pas à un résultat protocolaire immédiat, et que le Maroc doit conserver la capacité de maintenir les négociations sans se soumettre à une échéance symbolique, de signer plus tard si les conditions l’exigent, et de ne pas considérer ce report comme un échec lorsqu’il protège la qualité de l’accord.
Le Maroc doit-il signer ?
Oui, si les conditions sont réunies. Non, s’il s’agit de signer pour que le président français referme une séquence diplomatique avant la fin de son mandat.
Le Maroc a intérêt à une relation structurée avec la France. Cet intérêt ne justifie ni une signature précipitée ni un accord déséquilibré. La décision doit dépendre du contenu du traité, de l’équité des engagements, de la reconnaissance explicite de l’égalité souveraine, de l’absence de conditionnalité implicite entre des dossiers distincts, de la crédibilité du dispositif de mise en œuvre et de la compatibilité du tout avec les priorités de long terme du Royaume. Si ces conditions sont réunies avant la fin du mandat d’Emmanuel Macron, la signature sous sa présidence est envisageable, et elle serait alors une bonne nouvelle pour les deux pays. Si elles ne le sont pas, le report est une décision souveraine et rationnelle, que personne n’a à justifier.
La maturité d’un partenariat ne se mesure pas à la rapidité avec laquelle il est signé, mais à l’équité de ses termes et à la solidité de son application. Pour le Maroc, la véritable réussite ne serait pas de signer sous Macron ; elle serait de signer un traité qui demeure pertinent après Macron.
Comme le dit le proverbe marocain :
« لي زرب، تعطل » —
Celui qui se précipite finit par prendre du retard.










