Institut Géopolitique Horizons 21 avril 2025
Contexte et enjeux géopolitiques
Le Qatar et le Maroc, deux monarchies aux ambitions régionales distinctes, se livrent une bataille d’influence où l’information devient une arme stratégique. Cette confrontation s’inscrit dans un contexte régional marqué par plusieurs évolutions majeures:
– La normalisation des relations entre le Maroc et Israël depuis 2020, perçue comme un tournant majeur dans les équilibres régionaux
– L’expansion de l’influence marocaine en Afrique de l’Ouest, zone traditionnellement négligée par les puissances du Golfe
– Le développement accéléré d’infrastructures stratégiques comme Tanger Med, modifiant les flux logistiques en Méditerranée occidentale
« La rivalité entre le Qatar et le Maroc reflète une reconfiguration plus large des alliances au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où les lignes de fracture traditionnelles sont remises en question, » explique Karim Mezran, chercheur senior au Rafik Hariri Center for the Middle East, dans son rapport sur les nouvelles dynamiques régionales publié en janvier 2025.
Pour le Qatar, dont l’influence repose largement sur sa capacité de projection médiatique et financière, le développement de l’influence marocaine représente un défi stratégique, particulièrement dans un contexte où le royaume chérifien renforce ses liens avec des puissances rivales du Qatar comme l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis.
Mécanismes et techniques de la guerre cognitive qatarie
La stratégie médiatique déployée par Al Jazeera contre le Maroc et plus spécifiquement contre Tanger Med se manifeste à travers plusieurs techniques sophistiquées:
Construction narrative ciblée
« Al Jazeera ne se contente pas de rapporter des faits, elle élabore des narratifs complets visant à façonner la perception du public sur certains sujets stratégiques, » observe Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, dans une analyse publiée par l’Institut de relations internationales et stratégiques en 2023.
Ces narratifs suivent généralement une structure bien définie:
– Présentation du Maroc comme aligné sur des intérêts occidentaux au détriment de la solidarité arabe
– Suggestion d’une fracture entre les positions officielles marocaines et les aspirations populaires
– Remise en question de l’indépendance réelle des décisions stratégiques marocaines
Amplification sélective des tensions
Al Jazeera utilise systématiquement une approche de couverture sélective concernant les événements au Maroc:
« La chaîne qatarie applique ce que les spécialistes des médias appellent ‘l’agenda setting’ – elle ne dicte pas directement ce que le public doit penser, mais sur quels sujets il doit se concentrer, » explique Mohammed El Oifi, spécialiste des médias arabes à l’Université Paris III, dans un article publié dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée en 2024.
Cette stratégie s’est notamment manifestée lors de la couverture:
– Des manifestations sociales au Maroc, présentées comme des signes d’instabilité politique
– Des relations maroco-israéliennes, systématiquement dépeintes sous l’angle de la trahison des causes arabes
– Des projets d’infrastructure comme Tanger Med, associés à des supposées ingérences étrangères
Tanger Med: épicentre de la confrontation informationnelle
Tanger Med occupe une place centrale dans cette guerre cognitive pour plusieurs raisons fondamentales:
Un symbole de l’ambition marocaine
« Tanger Med ne représente pas seulement une infrastructure portuaire, mais la matérialisation de la vision géoéconomique marocaine centrée sur son rôle de pivot entre l’Europe, l’Afrique et le monde atlantique, » analyse Larabi Jaïdi, économiste marocain et Senior Fellow au Policy Center for the New South, dans un Policy Paper publié en décembre 2024.
Avec une capacité de traitement de plus de 9 millions de conteneurs par an, Tanger Med s’est imposé comme:
– Premier port à conteneurs d’Afrique
– Hub majeur en Méditerranée occidentale
– Point d’ancrage des stratégies « Sud-Sud » marocaines vers l’Afrique subsaharienne
Une cible stratégique pour la désinformation
Les reportages d’Al Jazeera concernant Tanger Med suivent généralement plusieurs angles d’attaque:
– La remise en question de la souveraineté marocaine sur cette infrastructure stratégique
– Des allégations concernant son utilisation supposée au profit d’intérêts israéliens ou occidentaux
– Des questionnements sur l’impact environnemental et social du port
Rachid Tlemçani, professeur de relations internationales à l’Université d’Alger, note dans un entretien accordé à Al Jazeera en février 2025 que « Tanger Med représente un instrument d’influence considérable pour le Maroc en Afrique occidentale, ce qui explique pourquoi cette infrastructure est tant contestée par certains acteurs régionaux. »
Ce commentaire illustre la façon dont la chaîne qatarie sélectionne soigneusement ses intervenants pour construire un narratif cohérent avec ses objectifs géopolitiques.
Les manifestations d’avril 2025: manipulation médiatique en action
Les manifestations pro-palestiniennes d’avril 2025 au Maroc offrent un cas d’étude particulièrement révélateur des mécanismes de cette guerre cognitive.
Réalité des événements
« Des milliers de manifestants se sont rassemblés à Rabat le 6 avril 2025 pour exprimer leur solidarité avec Gaza et dénoncer les opérations militaires israéliennes. Les forces de l’ordre ont encadré le cortège, permettant aux manifestants d’exprimer leurs opinions dans un cadre pacifique, » rapportait l’Agence France-Presse le jour même.
Le journal marocain Le Matin précisait dans son édition du 7 avril que « les manifestations se sont déroulées sans incidents majeurs, les autorités ayant opté pour une gestion mesurée permettant l’expression des opinions tout en maintenant l’ordre public. »
Traitement médiatique par Al Jazeera
La couverture de ces mêmes événements par Al Jazeera présentait une réalité sensiblement différente:
« Des manifestations massives secouent le Maroc alors que la colère populaire contre la normalisation avec Israël atteint son paroxysme, » titrait Al Jazeera Arabic le 6 avril 2025, mettant l’accent sur « la profonde fracture entre la position officielle du régime et les aspirations du peuple marocain. »
Cette divergence de traitement s’articule autour de plusieurs techniques:
– Utilisation de plans serrés sur les manifestants les plus virulents pour suggérer une atmosphère de tension
– Surreprésentation des slogans hostiles à la normalisation par rapport aux messages de solidarité avec Gaza
– Interviews sélectives de participants critiques de la politique étrangère marocaine
La réponse marocaine: une stratégie multidimensionnelle
Face à cette guerre cognitive, le Maroc a développé une approche composite qui évite la confrontation médiatique directe:
Gestion équilibrée des manifestations
« La gestion des manifestations pro-palestiniennes par les autorités marocaines reflète une volonté d’équilibre entre respect de la liberté d’expression et maintien de l’ordre public, » souligne Mohammed Benhammou, président du Centre marocain des études stratégiques, dans une analyse publiée par la revue Politique Internationale en mai 2025.
Cette approche s’est caractérisée par:
– L’autorisation des manifestations dans un cadre défini
– Un encadrement sécuritaire proportionné
– L’absence de répression significative malgré certains slogans hostiles à la politique gouvernementale
Diplomatie active et communication institutionnelle
Plutôt que de s’engager dans une guerre médiatique frontale avec Al Jazeera, le Maroc a privilégié:
« Une stratégie de diplomatie active visant à démontrer par les faits la valeur ajoutée de ses initiatives stratégiques, notamment Tanger Med, » comme l’explique Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères, lors d’une conférence de presse en mars 2025 rapportée par l’agence MAP.
Cette stratégie comprend:
– Le renforcement des partenariats économiques liés à Tanger Med
– La promotion de données tangibles sur l’impact positif du port sur l’économie régionale
– Une communication institutionnelle mesurée soulignant l’équilibre entre soutien à la cause palestinienne et choix souverains en matière de politique étrangère
Implications régionales plus larges
Cette guerre cognitive entre le Qatar et le Maroc révèle des dynamiques régionales plus profondes:
Compétition pour l’influence en Afrique occidentale
« La rivalité entre le Maroc et le Qatar en Afrique de l’Ouest constitue l’un des sous-textes majeurs de cette guerre cognitive, » analyse Pierre Vermeren, historien spécialiste du Maghreb, dans son article pour la revue Politique étrangère de décembre 2024.
Les deux monarchies poursuivent des stratégies d’influence distinctes dans cette région:
– Le Maroc mise sur des liens économiques structurels, des formations académiques et des projets d’infrastructure
– Le Qatar privilégie les investissements ciblés, l’influence médiatique et les réseaux religieux
### Reconfiguration des équilibres au Moyen-Orient
La normalisation maroco-israélienne a profondément modifié les alliances traditionnelles dans la région:
« Le rapprochement entre le Maroc et Israël a créé une nouvelle configuration géopolitique où les lignes de fracture traditionnelles sont brouillées, obligeant des acteurs comme le Qatar à ajuster leur positionnement stratégique, » note Frédéric Charillon, professeur de relations internationales, dans la Revue Défense Nationale de janvier 2025.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large:
– Les Accords d’Abraham ont redéfini les alignements régionaux
– La compétition entre les monarchies du Golfe pour l’influence régionale s’est intensifiée
– La question palestinienne reste un levier d’influence majeur dans l’opinion publique arabe
Perspectives et évolutions possibles
L’évolution de cette guerre cognitive dépendra de plusieurs facteurs:
« L’intensité des campagnes médiatiques qataries contre le Maroc fluctuera probablement en fonction des développements régionaux et des calculs stratégiques de Doha, » prédit Khadija Mohsen-Finan, politologue spécialiste du Maghreb, dans sa tribune au Monde Diplomatique de février 2025.
Plusieurs scénarios pourraient se dessiner:
– Une escalade des tensions médiatiques en cas de nouvelle crise régionale impliquant Israël
– Un apaisement relatif si les priorités stratégiques du Qatar se réorientent vers d’autres théâtres
– L’émergence de nouveaux fronts dans cette guerre cognitive, potentiellement autour des enjeux énergétiques ou des questions migratoires
Conclusion
La guerre cognitive menée par le Qatar via Al Jazeera contre le Maroc et Tanger Med illustre l’évolution des formes de confrontation internationale dans un monde où l’information devient un enjeu de puissance majeur.
Cette confrontation informationnelle dépasse largement le cadre médiatique pour affecter directement les relations diplomatiques et les équilibres régionaux. Elle témoigne de l’émergence d’un nouveau paradigme de compétition stratégique où la capacité à façonner les perceptions devient aussi importante que les leviers d’influence traditionnels.
Comme le souligne Mohammed Tawfik Mouline, directeur général de l’Institut Royal des Études Stratégiques (IRES), dans son rapport annuel de janvier 2025: « Les guerres cognitives représentent la nouvelle frontière des confrontations géopolitiques, exigeant des États qu’ils développent des capacités de résilience informationnelle aussi robustes que leurs capacités militaires ou économiques. »









