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L’EXCEPTION MAROCAINE

La capacité à gérer des contradictions apparemment inconciliables

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
23 septembre 2026
in Actualités, Documents, Maroc, Tribunes du Conseil scientifique et stratégique
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L’EXCEPTION MAROCAINE

Institut Géopolitique Horizons — Tribune géostratégique

L’EXCEPTION MAROCAINE

La capacité à gérer des contradictions apparemment inconciliables

La singularité de la diplomatie marocaine ne réside pas dans l’absence de contradictions, mais dans sa capacité à les assumer, à les différencier et à les gérer au service de ses intérêts fondamentaux.

IGH-TRIBUNE-2026-09 · Par Abdelhakim Yamani · Président fondateur de l’IGH

« L’exception marocaine ne réside pas dans l’absence de contradictions. Elle réside dans la capacité à gérer des contradictions apparemment inconciliables. »

Il existe une manière simple de lire la politique étrangère d’un État : lorsqu’il entretient simultanément des relations avec des acteurs qui s’opposent, lorsqu’il coopère avec un partenaire tout en contestant certaines de ses positions, ou lorsqu’il défend une cause tout en développant une relation avec l’un de ses adversaires, il serait nécessairement incohérent.

Cette lecture repose sur une conception binaire des relations internationales.

Elle suppose qu’un désaccord doit conduire à la rupture, qu’un contentieux doit contaminer l’ensemble d’une relation, ou qu’une coopération implique nécessairement un alignement politique global.

L’expérience marocaine invite à regarder les choses autrement.

Elle ne montre pas un État dépourvu de contradictions. Elle montre, au contraire, un État confronté à des contradictions parfois profondes — historiques, territoriales, stratégiques ou politiques — qui cherche à les gérer sans nécessairement les transformer en ruptures globales.

C’est, à nos yeux, l’une des caractéristiques les plus intéressantes de la politique étrangère marocaine.

Cette capacité repose notamment sur une pratique de différenciation et de dissociation des dossiers : un désaccord sur une question donnée n’est pas nécessairement transformé en obstacle à l’ensemble de la relation.

I. Avec l’Algérie : de l’affrontement à la possibilité d’une normalisation

Le cas algérien est probablement le plus difficile à comprendre dans une lecture strictement binaire.

Les relations entre le Maroc et l’Algérie ont connu, depuis l’indépendance algérienne, des phases de confrontation qui ont parfois atteint le niveau militaire.

La guerre des Sables de 1963 a opposé directement les deux États nouvellement indépendants. En 1976, les affrontements d’Amgala ont de nouveau impliqué des forces marocaines et algériennes.

La relation a ensuite connu plusieurs décennies de tensions, de fermeture des frontières et, en 2021, une rupture des relations diplomatiques décidée par Alger.

Et pourtant, même dans ce contexte, Rabat n’a jamais totalement fermé la porte à l’hypothèse d’une normalisation.

Dans son discours du Trône de 2022, Mohammed VI réaffirmait ainsi que les frontières entre les deux pays ne devaient pas devenir des barrières et exprimait la volonté de favoriser le rapprochement, la communication et la compréhension entre les deux peuples.

Il ne s’agit pas ici de déterminer qui porte la responsabilité de la dégradation de la relation.

Le fait intéressant est ailleurs.

Une conflictualité stratégique durable n’a pas conduit le Maroc à considérer que la confrontation devait nécessairement devenir le seul horizon de la relation.

Le conflit peut donc exister sans faire disparaître la possibilité d’un autre avenir.

Le contentieux demeure. La possibilité d’une normalisation demeure également. C’est déjà une forme de gestion du contradictoire.

II. Avec l’Espagne : un contentieux de souveraineté qui n’empêche pas la coopération

Le cas espagnol relève d’une autre contradiction.

Ici, elle est territoriale.

Le Maroc maintient ses revendications concernant Sebta, Mellilia et certains îlots. L’Espagne, de son côté, maintient sa position sur sa souveraineté sur ces territoires.

Le différend est réel. Il n’est pas réglé.

Mais il n’a pas empêché la construction, parallèlement, d’une coopération substantielle dans de nombreux domaines : migration, sécurité, commerce, économie, infrastructures et coordination politique.

Les deux États peuvent donc défendre des positions opposées sur une question fondamentale tout en coopérant sur d’autres dossiers qui répondent à leurs intérêts respectifs.

Le différend territorial n’est pas effacé par la coopération. La coopération n’efface pas davantage le différend territorial.

Un contentieux de souveraineté non résolu n’empêche donc pas nécessairement l’existence d’une relation bilatérale dense.

Là encore, la contradiction n’est pas supprimée. Elle est gérée.

III. Avec la France : de l’histoire conflictuelle à l’interdépendance

La relation franco-marocaine relève d’une autre forme de contradiction : celle de l’histoire.

Le Maroc a été placé sous protectorat français en 1912 avant de recouvrer son indépendance en 1956.

La fin du protectorat n’a cependant pas entraîné la disparition de tous les liens construits pendant cette période.

La relation s’est transformée. D’une relation de domination coloniale, elle est devenue une relation entre deux États souverains, tout en conservant des dimensions humaines, économiques, culturelles et politiques considérables.

Cette histoire continue évidemment de peser sur les perceptions et sur les relations entre les deux pays.

Mais elle n’a pas empêché la construction d’une interdépendance durable.

Là encore, deux réalités peuvent coexister : la mémoire d’une histoire conflictuelle et la nécessité d’une relation contemporaine.

IV. Le Mali : une divergence sur le Sahara qui n’a pas empêché la coopération

Le cas malien est particulièrement instructif.

Pendant de nombreuses années, Bamako a maintenu une position différente de celle de Rabat sur la question du Sahara et reconnaissait la République arabe sahraouie démocratique.

Cette divergence n’a pourtant pas empêché le développement des relations maroco-maliennes.

La coopération militaire entre les deux pays est ancienne. Dès 1961, le Maroc proposait au Mali une assistance technique comprenant notamment la formation de sous-officiers et d’officiers maliens dans les écoles militaires marocaines.

Cette coopération a connu des prolongements bien après cette période.

En février 2025, alors même que Bamako reconnaissait encore la RASD, le Maroc et le Mali ont tenu leur première Commission militaire mixte. Les discussions portaient notamment sur la formation, la logistique et la coopération sécuritaire.

Une divergence sur une question de souveraineté n’a pas nécessairement constitué une condition préalable à l’ensemble de la relation militaire ou sécuritaire.

La position malienne a ensuite évolué en 2026.

Mais cette évolution ultérieure ne doit pas effacer ce que la période précédente permettait déjà d’observer : la coopération et le désaccord pouvaient fonctionner simultanément.

V. Le Nigeria : une divergence politique qui n’empêche pas un projet continental

Le Nigeria fournit un autre exemple particulièrement révélateur.

Abuja a longtemps maintenu une position distincte de celle de Rabat sur la question du Sahara.

Cette divergence n’a pourtant pas empêché le développement d’une relation maroco-nigériane portant sur des intérêts économiques et énergétiques de très grande ampleur.

L’exemple le plus spectaculaire est le gazoduc Nigeria–Maroc.

Le projet African Atlantic Gas Pipeline, porté conjointement par le Maroc et le Nigeria, vise à établir une infrastructure énergétique de dimension continentale reliant le Nigeria au Maroc et, à terme, au réseau gazier européen.

Le projet dépasse donc largement la seule relation bilatérale. Il répond à des intérêts énergétiques, économiques et d’intégration régionale.

Ainsi, une divergence politique sur une question majeure n’empêche pas deux États de construire ensemble un projet stratégique de très grande ampleur.

Le désaccord n’a donc pas été érigé en préalable à toute coopération.

C’est précisément ce que permet la dissociation des dossiers.

VI. Et Israël–Palestine ?

C’est dans cette perspective qu’il faut désormais regarder la relation entre le Maroc, Israël et la Palestine.

Le 16 septembre 2026, le Maroc et Israël ont confirmé, en présence des États-Unis, leur engagement à élever leurs représentations diplomatiques au niveau des ambassades et à procéder à un échange d’ambassadeurs.

Dans une lecture binaire, l’équation paraît immédiatement contradictoire.

Comment approfondir une relation avec Israël tout en maintenant une position constante en faveur de la Palestine ?

Comment développer une coopération bilatérale avec Israël tout en continuant à considérer Al-Qods comme une question particulière pour le Maroc ?

Comment concilier le pragmatisme géopolitique et une constante historique et populaire profondément ancrée ?

C’est précisément là que se trouve le cœur du sujet.

Le 22 septembre 2026, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita a réaffirmé que la question palestinienne demeurait une priorité constante de la politique étrangère du Maroc.

Il a réaffirmé la perspective d’un État palestinien indépendant, souverain et viable, sur la base des frontières du 4 juin 1967, avec Al-Qods-Est pour capitale, vivant aux côtés d’Israël dans la paix et la sécurité.

Il a appelé au respect du cessez-le-feu et à l’acheminement sans entrave de l’aide humanitaire.

Il a confirmé le soutien marocain à l’Autorité palestinienne et le rôle de l’UNRWA.

Il a également confirmé la participation marocaine à la force internationale de stabilisation de Gaza.

Mais la position exprimée devant les Nations unies ne s’est pas limitée à ces éléments.

Bourita a également dénoncé les évolutions en Cisjordanie, notamment les mesures affectant le statut juridique des territoires palestiniens, l’expansion de la colonisation et les violences commises par des colons contre des civils palestiniens.

Il a également exprimé la préoccupation du Maroc face aux mesures unilatérales et aux violations visant Al-Aqsa, dans le cadre du rôle du Roi en tant que président du Comité Al-Qods et de l’action de Bayt Mal Al-Qods.

La contradiction est donc réelle. Elle n’est ni théorique, ni artificiellement construite.

D’un côté, le Maroc développe sa relation avec Israël.

De l’autre, il maintient une position politique, diplomatique, institutionnelle et humanitaire substantielle en faveur de la Palestine et d’Al-Qods.

Il ne faut donc pas nier la contradiction. Il faut comprendre comment elle est gérée.

VII. Deux volets d’une même réalité

La première dimension est celle du pragmatisme géopolitique.

Le Maroc poursuit ses intérêts diplomatiques, économiques, sécuritaires et stratégiques. La relation avec Israël répond à une histoire propre, à des intérêts propres et à une évolution du contexte régional.

La seconde dimension est celle d’une constante historique et populaire à l’égard de la Palestine et d’Al-Qods, dont les racines s’inscrivent dans la longue durée de l’histoire marocaine — de la période almohade au XIIe siècle, sous laquelle s’inscrit la séquence de 1187, jusqu’à la période mérinide du XIVe siècle, notamment avec le waqf d’Abou Madyan établi en 1320 — avant de trouver, à l’époque contemporaine, une traduction institutionnelle avec la création du Comité Al-Qods en 1975.

Cette profondeur historique ne doit évidemment pas être comprise comme une continuité institutionnelle inchangée à travers les siècles.

Elle renvoie à la permanence d’un lien historique entre le Maroc et Al-Qods, exprimé à différentes périodes par la présence marocaine, les fondations pieuses, les liens religieux, les mobilisations politiques et, à l’époque contemporaine, par une politique d’État.

Cette constante ne commence donc pas en 2020.

Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue, dans une relation particulière à Al-Qods, dans le rôle institutionnel du Roi comme président du Comité Al-Qods, dans l’action de Bayt Mal Al-Qods, dans la diplomatie marocaine et dans une sensibilité populaire profondément enracinée.

Les deux dimensions ne s’annulent pas. Elles coexistent. Et c’est précisément cette coexistence qui constitue le problème intéressant à analyser.

VIII. 2020 n’est pas le commencement : c’est une reconfiguration

Une autre lecture binaire consiste à considérer que la relation Maroc–Israël serait née en 2020.

Ce n’est pas exact.

La relation possède une histoire antérieure, faite de contacts politiques, de canaux diplomatiques, de rencontres de haut niveau et d’une expérience de coopération qui remonte à plusieurs décennies.

La reprise officielle des relations en 2020 doit donc être comprise comme une reconfiguration et non comme une naissance ex nihilo.

Le Maroc n’a pas davantage abandonné, en 2020, ses constantes concernant la Palestine et Al-Qods.

La reprise des relations avec Israël et la continuité de la position marocaine sur la Palestine ne constituent donc pas deux histoires parallèles qui s’ignorent. Elles constituent deux dimensions d’une même politique étrangère que l’État marocain cherche à faire fonctionner simultanément.

IX. La dissociation des dossiers comme instrument diplomatique

C’est ici que la notion de gestion de la contradiction devient centrale.

Gérer une contradiction ne signifie pas la nier.

Cela ne signifie pas non plus nécessairement la résoudre.

Cela signifie être capable de différencier les dossiers, les temporalités, les intérêts et les niveaux de relation.

Un État peut avoir un différend territorial avec un partenaire et continuer à commercer avec lui.

Il peut être en désaccord avec un autre État sur une question de souveraineté et maintenir une coopération militaire.

Il peut avoir des divergences politiques profondes avec un partenaire et néanmoins construire avec lui une infrastructure stratégique.

Il peut enfin développer une relation avec Israël tout en maintenant une position constante sur la Palestine et Al-Qods.

La dissociation des dossiers permet d’éviter qu’un désaccord ne devienne automatiquement une rupture globale.

Elle préserve des canaux.

Elle maintient des marges de manœuvre.

Elle permet de défendre un intérêt sur un dossier sans renoncer à un autre intérêt sur un autre dossier.

Elle donne ainsi à la politique étrangère une profondeur que la lecture binaire ne permet pas de saisir.

X. L’exception marocaine

L’expression « exception marocaine » ne signifie donc pas que le Maroc serait un État sans contradictions.

C’est exactement l’inverse.

Elle désigne une capacité à faire fonctionner ensemble des réalités qui, dans une lecture simplifiée des relations internationales, devraient conduire à choisir entre deux positions exclusives.

Confrontation et dialogue.

Contentieux et coopération.

Mémoire historique et pragmatisme.

Divergence politique et intérêts communs.

Relation avec Israël et constante palestinienne.

Ces couples ne sont pas nécessairement appelés à se résoudre l’un au détriment de l’autre.

Ils peuvent être administrés.

C’est cette capacité d’articulation qui permet au Maroc de conserver plusieurs portes ouvertes là où une approche strictement binaire conduirait à les fermer.

Elle ne garantit évidemment ni l’absence de tensions, ni le succès de chaque politique, ni la résolution des différends. Elle constitue cependant une manière particulière d’organiser l’action extérieure de l’État.

XI. Une diplomatie qui protège ses marges de manœuvre

La question fondamentale n’est donc peut-être pas de savoir comment le Maroc parvient à être parfaitement cohérent.

Elle est de comprendre pourquoi il accepte parfois de maintenir simultanément plusieurs registres qui semblent, vus de l’extérieur, contradictoires.

La réponse se trouve dans une conception de la politique étrangère qui privilégie la préservation des marges de manœuvre.

Ne pas transformer chaque désaccord en rupture.

Ne pas transformer chaque coopération en alignement.

Ne pas confondre proximité et convergence totale.

Ne pas considérer qu’un partenariat sur un dossier oblige à abandonner une position sur un autre.

Et surtout, ne pas permettre qu’une contradiction particulière compromette les intérêts fondamentaux du pays.

C’est cette logique qui donne son sens à la gestion du contradictoire.

Cette capacité à gérer le contradictoire, à faire coexister des réalités qui peuvent apparaître, de l’extérieur, comme inconciliables, n’est pas une fin en soi.

Elle répond à une logique plus fondamentale : préserver les marges de manœuvre du Royaume, défendre ses intérêts, protéger ses constantes et saisir les opportunités qui peuvent renforcer sa position.

Autrement dit, il ne s’agit pas de résoudre toutes les contradictions.

Il s’agit de faire en sorte qu’elles ne compromettent pas l’essentiel.

Et l’essentiel, c’est l’Intérêt Supérieur du Royaume.

Abdelhakim Yamani

Président fondateur de l’Institut Géopolitique Horizons (IGH)

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