Par Abdelakim Yamani, Président de l’Institut Géopolitique Horizons 05 mai 2025
Il faut le dire franchement : analyser l’évolution géopolitique de l’Algérie relève du casse-tête pour tout institut spécialisé. Et pourtant, nos sources sont solides, nos canaux d’information fiables, notre suivi constant. Mais malgré cela, chaque tentative de projection ressemble à une navigation dans le brouillard.
Il y a un peu plus de deux ans, un analyste chevronné travaillant pour une grande puissance occidentale me confiait avec un éclat de rire de soulagement et une joie non-feinte : « Dis-moi félicitations !!! On vient de me retirer le dossier Algérie. Un véritable casse-tête dont on vient de me libérer ». Tout était dit. Même les meilleurs spécialistes y perdent leur latin. Non pas par manque d’outils ou de compétence, mais parce que l’objet d’étude lui-même refuse toute lecture rationnelle.
La meilleure définition de l’Algérie nous vient peut-être du roi Mohammed VI du Maroc qui, lors de son dernier discours de la Marche Verte, a qualifié ce pays d’« Autre Monde ». Il ne s’y est guère trompé puisque depuis, cette expression a fait florès. Elle capte parfaitement cette réalité géopolitique qui semble obéir à des lois différentes du reste de la région.
Un pouvoir qui cherche sa boussole dans un tiroir fermé à clé
Le pouvoir algérien ne suit ni logique stratégique cohérente, ni doctrine identifiable. Il agit au jour le jour, selon des tactiques improvisées dictées par la conjoncture immédiate : une actualité régionale, une pression intérieure, une tension diplomatique. Les décisions tombent souvent sans cohérence apparente, parfois même en contradiction avec des positions précédentes, comme si le grand orchestre du régime jouait chaque matin une partition différente sans chef d’orchestre.
Cette absence de vision stratégique se manifeste tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Sur le plan intérieur, l’État verrouille sans réformer, parle sans agir, accuse sans convaincre. Sur le plan international, la diplomatie alterne entre gesticulations hostiles, replis tactiques et alliances circonstancielles, rendant impossible toute lecture linéaire.
L’art du rétropédalage comme stratégie diplomatique
Mais ce qui rend l’analyse particulièrement complexe, c’est cette formidable capacité du pouvoir algérien à opérer des rétropédalages spectaculaires, sans jamais reconnaître ses erreurs d’appréciation. Les exemples récents avec l’Espagne et la France sont édifiants.
Dans le cas espagnol, après avoir rompu un traité d’amitié vieux de vingt ans et suspendu les échanges commerciaux en réaction au soutien de Madrid à la position marocaine sur le Sahara, l’Algérie a fini par reprendre ses relations en novembre 2023, sans obtenir le moindre changement de position de l’Espagne. Comme le notait un diplomate, ce rétropédalage n’a réussi qu’à révéler « l’absence totale d’arguments du régime algérien »pour justifier ce retour en arrière aussi soudain qu’inexpliqué.
Avec la France, le même scénario s’est reproduit en 2024. Face à la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara, Alger a d’abord envisagé des sanctions économiques similaires à celles imposées à l’Espagne, avant de faire marche arrière rapidement, conscient des conséquences potentiellement catastrophiques pour sa propre économie et pour les intérêts personnels des élites du régime en France, et Tebboune de déclarer le plus tranquillement du monde « ça ne nous dérange absolument pas que la France puisse soutenir la position marocaine », oubliant les communiqués de son ministre des affaires étrangères au lendemain du 30 juillet 2024 dénonçant le soutien français à la souveraineté marocaine sur le Sahara.
Ces volte-face répétées transforment l’Algérie en un acteur imprévisible sur la scène internationale, conduisant même des journalistes algériens à déplorer que ces rétropédalages « ruinent la crédibilité morale de l’État algérien ».
Le règne de l’hyperbole et du déni de réalité
L’Algérie se distingue également par un décalage saisissant entre le discours officiel et la réalité, porté au plus haut niveau de l’État. Les déclarations du président Tebboune en sont l’illustration parfaite.
Lors d’un discours à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2023, le président Tebboune a annoncé avec un aplomb extraordinaire que l’Algérie produirait « 1,3 milliard de m3 d’eau potable par jour grâce au dessalement de l’eau de mer » d’ici fin 2024. Un chiffre totalement délirant puisqu’il signifierait que l’Algérie produirait seule « plus de 11 fois la production mondiale d’eau dessalée » selon les statistiques de l’Association internationale de désalinisation.
Plus récemment, lors d’un meeting à Oran en août 2024 dans le cadre de sa campagne pour un second mandat présidentiel, Tebboune a proclamé avec la même assurance que l’Algérie était « la troisième économie mondiale », une affirmation « totalement déconnectée de la réalité économique mondiale ». Ses partisans l’ont néanmoins applaudie, et certains commentateurs ont tenté d’expliquer qu’il s’agissait d’un lapsus, le président ayant voulu dire « troisième économie africaine » – ce qui reste d’ailleurs sujet à caution.
Ce type de déclarations, qui dans d’autres pays provoquerait une tempête médiatique et des rectifications immédiates, passe en Algérie comme une lettre à la poste, sans que personne dans l’entourage présidentiel n’ose corriger le chef de l’État, « à moins qu’ils ne cherchent sciemment à le ridiculiser davantage devant la communauté internationale ».
L’instabilité institutionnelle en chiffres
L’instabilité chronique du système de gouvernance algérien se traduit par des chiffres éloquents. Depuis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune à la présidence en décembre 2019, le gouvernement algérien a connu au moins sept remaniements ministériels jusqu’en 2023, soit un rythme de changement tous les 7 à 8 mois environ. À ce rythme, les ministres ont à peine le temps de trouver l’emplacement des toilettes dans leur ministère avant d’être remplacés.
Plus révélateur encore est le ballet incessant à la tête des services de renseignement. En 2025, en l’espace de trois semaines seulement, trois des principaux services de renseignement ont changé de responsables : la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), et la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE).
Cette valse des responsables a été particulièrement marquée par la marginalisation progressive des services secrets traditionnels, notamment l’ancien Département du renseignement et de la sécurité (DRS), au profit de la police nationale (DGSN), qui a vu ses prérogatives considérablement élargies.
Un centre de décision qui joue à cache-cache
Cette imprévisibilité n’est pas le fruit du hasard. Elle découle d’une réalité profonde : un système de gouvernance fragmenté, sans centre clairement identifié. En Algérie, le pouvoir ne s’exerce pas depuis un lieu unique et identifiable, mais à travers un réseau complexe d’acteurs – militaires, sécuritaires, politiques, économiques – dont les intérêts divergent souvent.
Cette diffusion du pouvoir, couplée à une culture du secret héritée de la guerre d’indépendance et des années de conflit interne, crée un environnement où la prise de décision devient opaque même pour les observateurs les plus avertis. Ce flou est entretenu. Il devient même un outil de pouvoir. À l’intérieur, il déstabilise les oppositions. À l’extérieur, il désoriente les partenaires.
Une multitude de crises convergentes
L’Algérie fait face simultanément à plusieurs crises qui amplifient cette illisibilité :
– Une crise économique structurelle, aggravée par la dépendance aux hydrocarbures et l’incapacité à diversifier véritablement l’économie
– Une crise sociale manifestée par un chômage endémique des jeunes et des tensions intergénérationnelles
– Une crise institutionnelle marquée par le manque de légitimité populaire des institutions et le verrouillage du champ politique
– Une crise diplomatique avec des tensions multiples : avec le Maroc sur le Sahara occidental, avec la France sur les questions mémorielles, avec l’Union européenne sur les migrations et l’énergie
Cette convergence de crises crée un environnement où les décisions semblent souvent dictées par l’urgence du moment plutôt que par une vision à long terme.
Une analyse nécessairement prudente
Nous sommes donc contraints de produire des analyses très factuelles. Nous retraçons les événements, nous les contextualisons, nous les comparons, mais dès qu’il s’agit de projection, nous devons systématiquement émettre des réserves. Rien ne garantit que la direction prise aujourd’hui sera maintenue demain.
Nous ne sommes pas en face d’un État qui avance en ligne droite, mais d’un appareil qui zigzague, qui recule, qui bondit, parfois dans le vide – comme un navigateur ivre qui tiendrait la barre d’un navire en pleine tempête.
Cette réalité impose une humilité particulière à tout analyste sérieux. Alors oui, nous continuons à suivre. Oui, nous publions. Oui, nous analysons. Mais toujours avec la même honnêteté intellectuelle : traiter de l’Algérie, c’est traiter d’un pays qui déjoue les grilles de lecture classiques. Un pays qui fait de l’imprévisibilité une méthode. Un véritable « Autre Monde » comme l’a si justement qualifié le souverain marocain. Et pour les analystes que nous sommes, c’est sans doute le plus grand défi.








