Institut Géopolitique Horizons 15 avril 2025
Le discours prononcé hier par Staffan de Mistura devant le Conseil de sécurité, dont nous avons pu consulter le texte intégral, offre une lecture stratégique du dossier saharien à un moment charnière de son évolution. L’analyse approfondie de ce briefing révèle plusieurs éléments structurants qui redessinent les contours diplomatiques de ce conflit vieux d’un demi-siècle.
Les deux développements bilatéraux mis en exergue
L’Envoyé personnel place d’emblée au premier plan « deux développements bilatéraux récents » qu’il considère comme fondamentaux pour les perspectives de résolution du conflit :
1. La visite de Nasser Bourita à Washington (8 avril) – De Mistura relève que cette rencontre a donné lieu à une « réaffirmation claire de la proclamation du président Trump de 2020 » sur la souveraineté marocaine, accompagnée d’une référence à « l’autonomie authentique » et d’un engagement américain à « faciliter activement » une solution.
2. La visite du ministre français Barrot en Algérie (6 avril) – Bien que plus discrète et « sans référence directe au dossier du Sahara occidental », cette démarche française est présentée comme significative dans un contexte de tensions régionales.
Cette mise en parallèle des initiatives américaine et française suggère l’émergence d’une diplomatie occidentale coordonnée, potentiellement décisive pour l’avenir du dossier.
La triple lecture du message américain
L’Envoyé personnel propose une lecture en trois points du message américain qui mérite une attention particulière :
1. « L’autonomie authentique » est interprétée comme une demande de précision : le plan d’autonomie marocain « doit être expliqué avec beaucoup plus de détails » pour clarifier « les prérogatives qui seraient dévolues à un Sahara occidental véritablement autonome ». Cette exigence de contenu substantiel pourrait constituer un défi pour Rabat.
2. « Une solution mutuellement acceptable » implique selon De Mistura que « des négociations réelles sont nécessaires entre les parties concernées » et qu’une solution « inclurait aussi inévitablement, au moment opportun, une forme crédible d’autodétermination ». Cette réintroduction subtile de la notion d’autodétermination représente une nuance significative.
3. « L’engagement direct américain » est accueilli favorablement, mais avec une précision importante : cette implication doit se faire « en gardant à l’esprit les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et sous la direction de ce Conseil et du Secrétaire général ». De Mistura tente ainsi de préserver le cadre onusien face à un possible processus parallèle piloté par Washington.
Le diagnostic sévère des relations algéro-marocaines
Le tableau dressé par De Mistura concernant la situation régionale est sans concession : « il n’y a pas eu d’amélioration dans les relations algéro-marocaines, bien au contraire ». Il énumère plusieurs facteurs préoccupants :
– « Tensions constantes »
– « Absence de contact diplomatique »
– « Fermeture des frontières »
– « Augmentation substantielle récente des acquisitions d’équipements militaires avancés »
Cette évaluation établit clairement le risque d’un « conflit régional » si aucune désescalade n’intervient, liant explicitement la résolution du dossier saharien à la stabilité du Maghreb dans son ensemble.
La tournée régionale : positions figées mais nuances diplomatiques
De Mistura rapporte ses visites à Rabat, Nouakchott, Tindouf et Alger où il a constaté :
– La « réitération des préoccupations respectives et bien connues » du Maroc et du Front POLISARIO
– Une Mauritanie attentive à la « délicate situation régionale », maintenant sa « neutralité positive »
– Des rencontres avec la société civile et des organisations de femmes dans les camps, révélant une « impatience et angoisse » croissantes
Le témoignage poignant d’une jeune femme née dans les camps qui déclare ne pas vouloir y être enterrée constitue un élément narratif puissant que De Mistura utilise pour illustrer l’urgence humanitaire de la situation.
Le plaidoyer inattendu pour la MINURSO
De manière significative, l’Envoyé personnel consacre un passage entier à défendre la MINURSO malgré « les défis sur le terrain et des contraintes financières persistantes ». Sa formulation selon laquelle « quand nous abolissons quelque chose à l’ONU, il devient très difficile de le rétablir » révèle une préoccupation quant à l’avenir de cette mission.
De Mistura suggère que la MINURSO pourrait « être très utile pour soutenir la phase initiale d’une éventuelle solution mutuellement acceptable », plaidant pour sa préservation comme outil d’accompagnement d’une future solution politique.
Les trois horizons temporels identifiés
L’Envoyé personnel structure son calendrier autour de trois horizons temporels précis :
1. Un « sentiment d’urgence » immédiat face aux risques d’escalade régionale et à la détérioration de la situation humanitaire
2. « Les trois prochains mois » identifiés comme période test pour vérifier si « une nouvelle impulsion basée sur un engagement renouvelé et actif » peut produire des résultats tangibles
3. La « session d’octobre 2025 » présentée comme « une occasion très importante pour ce Conseil », suggérant une échéance potentielle pour des avancées significatives
De Mistura souligne également la dimension symbolique de l’année 2025, qui « marque 50 ans depuis que la question du Sahara occidental est à l’ordre du jour des Nations Unies ».
L’urgence humanitaire mise en avant
Un accent particulier est mis sur la situation dans les camps de Tindouf, avec l’alerte concernant « la réduction des rations alimentaires, qui risquent, dans le pire des cas, d’être complètement interrompues cet été sans nouveaux financements ». Cette focalisation sur l’aspect humanitaire s’inscrit dans une approche pragmatique visant à créer des avancées concrètes à court terme.
Les omissions significatives et formulations prudentes
Aussi révélateur que ce que De Mistura dit est ce qu’il choisit de ne pas mentionner :
– Aucune référence directe à la souveraineté marocaine, bien qu’il évoque la proclamation américaine de 2020
– Absence de mention explicite des mouvements sahraouis alternatifs au Polisario
– Aucune allusion à la possible classification terroriste du Polisario
– Formulation prudente sur l’autodétermination (« une forme crédible ») sans préciser sa nature exacte
Ces omissions et formulations prudentes témoignent d’une volonté de maintenir un équilibre diplomatique minimal, tout en prenant acte des nouvelles réalités du terrain.
Les perspectives : un processus à deux vitesses
En conclusion de son briefing, De Mistura esquisse un processus à deux vitesses :
1. Une « désescalade régionale » comme objectif immédiat, reflet d’une préoccupation croissante face aux tensions algéro-marocaines
2. Une « feuille de route redynamisée vers la résolution du conflit » comme objectif parallèle mais distinct
Cette distinction suggère une approche pragmatique visant à découpler la stabilisation sécuritaire de la résolution politique définitive, permettant des avancées sur le premier front même en cas de blocage sur le second.
La formulation finale de De Mistura, affirmant que sa « détermination […] à faciliter un tel résultat reste intacte », témoigne d’une volonté de poursuivre sa mission malgré les obstacles considérables qui demeurent.
Conclusion : Un tournant diplomatique sous contraintes
Le briefing de Staffan de Mistura confirme l’évolution fondamentale du cadre diplomatique autour du dossier saharien, avec un rôle accru des puissances occidentales, une focalisation sur l’autonomie comme solution privilégiée, et une urgence nouvelle liée aux risques d’escalade régionale.
S’il maintient certaines ambiguïtés tactiques, notamment sur la forme que prendrait l’autodétermination dans le cadre d’une solution d’autonomie, l’orientation générale s’inscrit clairement dans une approche pragmatique visant à dépasser les blocages historiques.
Les trois prochains mois détermineront si cette nouvelle configuration diplomatique permettra effectivement une percée dans ce conflit, avec la session d’octobre 2025 comme possible moment de cristallisation d’une solution définitive.








