Le 25 août, Pedro Sánchez a activé, par le Real Decreto 681/2026, le dispositif prévu par la loi 36/2015 de sécurité nationale pour Sebta. Publiée le lendemain au Boletín Oficial del Estado, la déclaration d’une « situation d’intérêt pour la sécurité nationale » porte la gestion d’une crise migratoire ouverte depuis le 30 juillet au niveau le plus symbolique de l’appareil d’État espagnol. Le Consejo de Seguridad Nacional ne constitue pourtant ni une déclaration de confrontation avec le Maroc, ni une simple décision bureaucratique : il marque surtout la transformation d’une crise migratoire exceptionnelle en problème de sécurité nationale intérieure espagnole. La décision répond à une nécessité opérationnelle réelle, mais le choix d’activer le cadre de la sécurité nationale possède également une forte valeur politique et symbolique à destination de l’opinion espagnole.
Une décision spectaculaire dans un climat espagnol sous tension
La décision intervient près d’un mois après l’entrée massive du 30 juillet, lorsque, selon le gouvernement espagnol, plus de 70 000 personnes sont entrées à Sebta — plus de 90 % d’entre elles ayant depuis regagné le Maroc. Ce délai a lui-même nourri la polémique : une partie de la presse espagnole a relevé que Madrid instaurait un « mando único » près d’un mois après avoir longtemps écarté cette option, alors que le précédent comparable — la crise migratoire de mai 2021 — avait donné lieu à une convocation du même organe en quarante-huit heures (voir encadré).
Cette temporalité compte. Pendant plusieurs semaines, la séquence a été investie par une partie de l’opposition et de l’espace médiatique espagnol d’un vocabulaire radical — invasion, guerre, attaque, perte de contrôle du territoire, faiblesse de Pedro Sánchez face au Maroc. Ce registre a progressivement déplacé le débat : il ne portait plus seulement sur les capacités d’accueil ou la gestion opérationnelle, mais sur la capacité même du gouvernement à tenir sa frontière. C’est dans cet environnement que la réunion extraordinaire du Consejo de Seguridad Nacional, le 25 août, prend tout son sens politique.
Le Consejo de Seguridad Nacional : la fermeté comme réponse à la pression intérieure
Sur le plan juridique, l’article 15 de la loi 36/2015 attribue au président du gouvernement la compétence pour déclarer une situation d’intérêt pour la sécurité nationale ; l’article 24 exige que le décret précise la nature de la crise, son périmètre, sa durée, l’autorité fonctionnelle et les moyens mobilisés. Le Real Decreto 681/2026 remplit ce cadre pour Sebta, son territoire, sa frontière terrestre, ses postes-frontières, ses côtes et ses eaux adjacentes.
Il importe toutefois de mesurer précisément la portée de cette activation. Le texte ne déclare ni état d’alarme, ni état d’exception, ni état de siège. Il ne suspend aucun droit fondamental. Son article 6 précise que les directives de l’autorité fonctionnelle ne modifient ni la titularité des compétences, ni les relations organiques entre administrations : la police, l’armée, la justice, les autorités migratoires et la ville autonome conservent leurs prérogatives. Ce que crée le décret, c’est une coordination renforcée — la possibilité de fixer des objectifs communs, de hiérarchiser l’affectation des moyens et d’intégrer, sous un pilotage unique, des administrations qui agissaient jusque-là séparément.
Le décalage entre la portée du vocabulaire mobilisé — « sécurité nationale », « autorité fonctionnelle », « mando único » — et le contenu, plus modeste sur le plan juridique, d’un mécanisme de coordination interadministrative, est la clé de lecture de cette séquence. Le dispositif répond à un besoin réel de coordination entre administrations ; son activation relève tout autant d’un choix politique, destiné à démontrer publiquement que l’État reprend la main sur une crise devenue explosive dans le débat espagnol. Les deux dimensions coexistent, sans que l’une ne réduise l’autre à une simple opération de communication ni à une simple formalité administrative.
Le Consejo de Seguridad Nacional n’est pas une création de circonstance. Il a été institué par le Real Decreto 385/2013 du 31 mai 2013, publié au Boletín Oficial del Estado le 1er juin et entré en vigueur le lendemain, qui a modifié le régime des commissions déléguées du gouvernement pour ériger le Conseil en Comisión Delegada del Gobierno para la Seguridad Nacional. Il a alors absorbé les fonctions de la Comisión Delegada del Gobierno para Situaciones de Crisis, le « gabinete de crisis » créé en 1986, qui se trouvait simultanément supprimée. Sa création coïncide avec l’adoption, le même jour, de l’Estrategia de Seguridad Nacional 2013, et sera consolidée deux ans plus tard par la loi 36/2015 du 28 septembre, dont le Titre II institue le Sistema de Seguridad Nacional dans son architecture actuelle.
Le Conseil s’est réuni pour la première fois le 11 juillet 2013. Sa vocation, définie par ces textes, est d’assister le président du gouvernement dans la direction de la politique de sécurité nationale, de superviser le Sistema de Seguridad Nacional, de réviser et d’approuver les stratégies successives (2013, 2017, 2021), d’approuver le rapport annuel de sécurité présenté aux Cortes, et de créer les organes d’appui nécessaires — dont le Comité de Situación, le Consejo Nacional de Ciberseguridad et le Consejo Nacional de Seguridad Marítima, tous trois institués dès 2013. Il se réunit en principe tous les deux mois ; la convocation extraordinaire relève de la seule initiative du président du gouvernement.
Le rythme de ces convocations extraordinaires donne la mesure du niveau de gravité auquel l’exécutif associe habituellement cet organe : le déclenchement de la pandémie de Covid-19 en mars 2020, l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, ou le grand blackout électrique d’avril 2025. Selon la presse espagnole, le Conseil s’est réuni 24 fois entre sa création en 2013 et février 2022, puis 31 fois depuis l’arrivée de Pedro Sánchez à la Moncloa en 2018 — un décompte arrêté à la veille de la réunion du 25 août 2026, qui en constitue donc la 32e sous ce gouvernement.
Un précédent mérite ici une attention particulière. Lors de la précédente crise migratoire de Sebta, en mai 2021, plus de 10 000 personnes étaient entrées en l’espace de quelques jours : le gouvernement avait alors convoqué le Consejo de Seguridad Nacional en quarante-huit heures. En 2026, pour un afflux d’une ampleur nettement supérieure, il aura fallu près d’un mois pour que le même mécanisme soit activé. Cet écart ne s’explique pas par la nature du dispositif — identique dans les deux cas — mais éclaire, par contraste, le temps qu’il a fallu à l’exécutif pour transformer une crise de gestion en décision politique visible.
Derrière la rhétorique sécuritaire, une crise de gestion et de saturation
Le Real Decreto 681/2026 rattache explicitement la déclaration à l’entrée irrégulière et simultanée du 30 juillet, ainsi qu’à la présence prolongée des personnes demeurant à Sebta dans l’attente d’un traitement administratif, d’une décision d’asile, d’un retour ou d’une prise en charge. Le texte reconnaît que la situation a dépassé les capacités ordinaires de gestion dans une série de domaines très concrets : identification et documentation, hébergement et accueil, assistance humanitaire, protection des mineurs, santé publique, transports et transferts, continuité des services publics, et coopération avec le Maroc et les institutions européennes.
La composition du Comité de situation, organe d’appui présidé par Ángel Víctor Torres, illustre cette transversalité. Y siègent, aux côtés des Affaires étrangères et de l’Intérieur, les ministères de la Défense, de la Santé, de l’Éducation, de l’Économie, de l’Égalité, de l’Inclusion et des Migrations, de la Jeunesse et de l’Enfance, ainsi que le CNI, le gouvernement de Sebta et la délégation du gouvernement sur place. Un second texte, le Real Decreto 705/2026 du 26 août, précise les ressources mobilisables : capacités logistiques et sanitaires de la Défense, moyens de l’Intérieur pour la frontière et l’identification, dispositifs d’accueil humanitaire, ressources de protection des mineurs, moyens économiques pour la reprise de Sebta — et l’identification de sites potentiels (terrains de la Défense, Loma Margarita, l’Hípica, l’ancienne fabrique de farine, l’ancien quartier de cavalerie, l’esplanade du Guano, le quartier Coronel Fiscer), dont l’usage reste soumis à des principes de nécessité et de proportionnalité.
Ce niveau de détail administratif indique une chose : la fonction concrète du dispositif est moins de préparer une confrontation extérieure que de résoudre une crise de saturation à la fois humanitaire, logistique et institutionnelle — une crise qui, un mois après son déclenchement, continue de produire des effets sur le fonctionnement quotidien de la ville.
Pourquoi Madrid ne transforme pas la séquence en confrontation avec Rabat
La dimension marocaine de la crise est réelle, mais elle reste contenue. Le 21 août, un membre du gouvernement marocain — le ministre de la Justice — a réactivé la revendication marocaine sur Sebta et Mellilia en évoquant le « droit historique et géographique » du Royaume, rapporte El Mundo. Le ministère espagnol des Affaires étrangères a répliqué par un rejet qualifié de « catégorique », réaffirmant que les deux villes sont espagnoles, frontières de l’Espagne et de l’Union européenne, composantes de l’intégrité territoriale du pays, selon Europa Press et l’EFE.
Cette opposition de principe est réelle et politiquement significative. Elle ne s’est cependant traduite, à ce stade, par aucune des mesures qui signaleraient une véritable rupture bilatérale : ni rappel d’ambassadeur, ni convocation de l’ambassadrice marocaine, ni suspension de la coopération, ni sanctions. El Español relève qu’Albares a évité de convoquer l’ambassadrice marocaine malgré les déclarations territoriales de Rabat ; El Debate souligne que Madrid n’a pas rappelé son ambassadeur pour consultations, contrairement à ce qu’elle avait fait avec l’Argentine après les propos de Javier Milei sur Begoña Gómez. Les échanges quotidiens entre José Manuel Albares et Nasser Bourita se poursuivent, le chef de la diplomatie espagnole continuant, selon Europa Press, à qualifier son homologue d’« ami ». Pedro Sánchez lui-même, tout en qualifiant l’entrée massive du 30 juillet d’atteinte à l’intégrité territoriale, a remercié la coopération marocaine dans la gestion des retours et des réadmissions, selon La Moncloa.
La formule la plus fidèle à ces éléments est donc celle d’une crise de Sebta à dimension diplomatique, mais qui ne constitue pas, en l’état des indicateurs disponibles, une véritable crise bilatérale ouverte entre Rabat et Madrid. Les deux capitales expriment des positions incompatibles sur la souveraineté ; elles ne rompent pas, pour autant, les canaux qui leur permettent de gérer ensemble une frontière commune.
Un autre indice, interne cette fois, mérite d’être noté : les versions divergentes données par la ministre de la Défense, Margarita Robles, et le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, sur les alertes préalables du CNI — présentées par RTVE comme deux récits différents d’un même épisode — suggère qu’une partie de la « fermeté » affichée vise aussi à répondre à une crise de coordination interne à l’appareil espagnol. Sánchez a lui-même demandé à comparaître devant le Congrès pour rendre compte de la gestion de la crise, selon Infobae.
Le choix d’Ángel Víctor Torres : coordonner plutôt que militariser
La désignation de Torres comme autorité fonctionnelle confirme cette lecture. Philologue de formation, ancien enseignant, maire d’Arucas puis président du gouvernement des Canaries de 2019 à 2023, Torres a dirigé l’archipel pendant la crise migratoire de 2020-2021 — dont le port d’Arguineguín est resté le symbole d’une saturation des capacités d’accueil — ainsi que pendant l’éruption du volcan de La Palma. Depuis novembre 2023, ministre de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique, il préside la Commission interministérielle de l’immigration et a été directement associé à la réforme du système de réinstallation des mineurs non accompagnés : son ministère indiquait en mars 2026 que 1 143 mineurs avaient été réinstallés depuis Sebta, les Canaries et Mellilia, dont 437 sur 571 dossiers finalisés pour la seule Sebta, soit un taux de 76,5 %. Il a par ailleurs coordonné les commissions interministérielles de reconstruction après la DANA de 2024 dans la région valencienne.
Ce profil n’est pas celui d’un gestionnaire de crise sécuritaire ou militaire, mais celui d’un coordinateur territorial rompu à la négociation entre administrations. Ses fonctions, telles que définies par le décret, confirment cette orientation : diriger l’emploi des ressources, fixer des priorités communes, intégrer les dimensions humanitaire, sociale, sanitaire et administrative de la crise, informer en continu le Conseil de sécurité nationale. Torres ne dispose en revanche d’aucune autorité hiérarchique sur les forces de sécurité, ne se substitue ni à l’Intérieur ni à la Défense, et ne peut imposer seul de solution aux autorités locales de Sebta : sa réussite dépendra largement de sa capacité à obtenir des arbitrages rapides entre ministères, ainsi que de sa coopération avec le délégué du gouvernement, Juan Jesús Vivas. Le choix de Torres est, en ce sens, un indice supplémentaire que Madrid a préféré une logique de pilotage administratif à une logique de confrontation extérieure.
Une évolution implicite : l’Espagne assume davantage sa propre responsabilité frontalière
Un point mérite d’être souligné avec prudence, comme lecture analytique plutôt que comme fait revendiqué par le gouvernement espagnol. Une partie du débat public espagnol a longtemps présenté la maîtrise de la pression migratoire comme dépendante, pour l’essentiel, de la capacité ou de la volonté du Maroc à empêcher les départs. En mobilisant ses propres administrations, ses capacités logistiques et sanitaires, ses moyens de protection de l’enfance et ses ressources de relance économique pour Sebta, Madrid semble reconnaître qu’une partie de cette responsabilité relève aussi de l’État qui administre la frontière.
Cette évolution ne signifie pas un désengagement de la coopération avec Rabat : celle-ci demeure, selon les propres déclarations du gouvernement espagnol, indispensable pour les retours, les réadmissions et le contrôle en amont. Mais il existe une différence entre solliciter cette coopération et faire reposer sur elle l’essentiel de la responsabilité politique de la sécurisation de la frontière. La crise du 30 juillet a montré qu’une coopération étroite avec le Maroc réduit le risque sans l’annuler : c’est précisément cette limite que le dispositif du 25 août semble tirer, en dotant l’Espagne de ses propres capacités d’anticipation, d’absorption et de gestion.
Conclusion : une exacerbation de la réponse espagnole plus qu’une exacerbation de la crise bilatérale
La réunion du Consejo de Seguridad Nacional constitue une décision institutionnelle majeure — un changement d’échelle réel dans la gestion espagnole de la crise de Sebta. Mais son effet immédiat n’est pas d’ouvrir un front diplomatique contre Rabat. Il est de permettre à Pedro Sánchez de reprendre l’initiative politique face à une opinion publique inquiète, de répondre aux accusations de faiblesse, d’organiser une réponse interministérielle à une crise de saturation devenue trop lourde pour les structures ordinaires, et d’assumer plus directement la part espagnole de la responsabilité frontalière.
Le paradoxe central de la séquence tient dans cet écart entre le registre et le contenu : plus le langage institutionnel espagnol devient spectaculaire, plus il faut distinguer sa puissance symbolique de la nature réelle du dispositif activé. Ce dernier ne rompt ni avec le dialogue diplomatique ni avec la coopération opérationnelle. Ce que la crise du 30 juillet a peut-être davantage provoqué, ce n’est pas une rupture entre Madrid et Rabat, mais une inflexion dans la manière dont Madrid conçoit sa propre responsabilité : coopérer avec le Maroc pour prévenir l’immigration irrégulière, tout en cessant de laisser entendre que la sécurité de Sebta dépendrait exclusivement de la bonne volonté de son voisin.
En définitive, le Consejo de Seguridad Nacional doit se lire comme ce qu’il est : une réponse à la fois opérationnelle et politique à une crise réelle, ni un acte de confrontation avec le Maroc, ni une simple décision bureaucratique.









