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QUI CONNAÎT LE MAROC ?

De l'exploration européenne à la souveraineté de la connaissance : La production, l'interprétation et la diffusion du savoir, enjeux de puissance

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
21 août 2026
in Actualités, Documents, Documents Stratégiques, Guerre Cognitive, Maroc
Reading Time: 28 mins read
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QUI CONNAÎT LE MAROC ?
INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
DOSSIER STRATÉGIQUE — IGH-DOS-2026-08-21-01
QUI CONNAÎT LE MAROC ?
De l’exploration européenne à la souveraineté de la connaissance : comment la production, l’interprétation et la diffusion du savoir sont devenues des enjeux de puissance
Institut Géopolitique Horizons
Direction éditoriale : Abdelhakim Yamani — 21 août 2026

Ce dossier prolonge la tribune d’ouverture de l’Institut Géopolitique Horizons, « Maroc, Marruecos, Morocco… et si la souveraineté commençait par le nom ? ». Il en développe systématiquement les fondements historiques et les implications doctrinales : comment la connaissance européenne de l’Empire marocain, entre le XVIIe et le XIXe siècle, a précédé et accompagné sa perte de souveraineté — et ce que cette histoire enseigne au Maroc contemporain sur la souveraineté de la connaissance.

Sommaire

Préambule — Introduction — I. Connaître avant d’agir — II. Les producteurs européens de connaissance — III. De l’observation à la représentation — IV. Les vecteurs — V. Connaître, influencer, intervenir — VI. Le Maroc redevient un objet majeur de connaissance — VII. Qui connaît le Maroc aujourd’hui ? — VIII. La souveraineté de la connaissance — IX. Résilience face aux guerres cognitives — Conclusion doctrinale

Préambule

Il existe aujourd’hui au Maroc un déficit stratégique encore insuffisamment pris en compte : le déficit de souveraineté de la connaissance.

Le Maroc produit de la connaissance. Il dispose de chercheurs, d’universitaires, d’experts et d’institutions qui connaissent profondément le pays, son histoire, ses territoires et ses dynamiques sociales. Le problème n’est donc pas celui de la production. Il est celui de la capacité à transformer cette connaissance en autorité et en influence.

Une connaissance confinée dans une université, une administration ou un rapport ne devient pas automatiquement une référence. Pour produire de l’influence, elle doit être interprétée, rendue accessible, diffusée et reconnue comme légitime. C’est à ce niveau que se situe une part importante de la vulnérabilité actuelle : le Maroc produit de la connaissance, mais ne dispose pas encore de vecteurs — médias, plateformes, maisons d’édition, think tanks — suffisamment puissants et reconnus pour en assurer la circulation à la hauteur de ses transformations et de ses ambitions.

Le paradoxe est particulièrement net dans le champ médiatique. Disposer de médias ne signifie pas disposer de médias capables d’exercer une autorité. La question est moins quantitative que qualitative : les médias marocains fixent-ils l’agenda, attirent-ils les meilleurs experts, produisent-ils des analyses consultées comme des références au-delà des frontières nationales ? À l’intérieur même du pays, une partie de l’opinion publique se tourne spontanément vers des médias étrangers pour comprendre les crises qui la concernent — signal, non d’une faute du public, mais d’une autorité interprétative nationale encore insuffisante.

Le problème n’est pas le regard extérieur. Un pays ouvert et important sera nécessairement observé, étudié, commenté — la réponse ne peut consister à s’en protéger. Le problème apparaît lorsque d’autres disposent d’une capacité nettement supérieure à définir publiquement la manière dont le pays doit être compris : lorsque les analyses de référence, les experts consultés et les catégories d’interprétation sont produits ailleurs. C’est cette dissociation entre connaissance et autorité interprétative qui constitue le cœur du problème.

Le Maroc est engagé dans une trajectoire de montée en puissance — influence africaine, positionnement atlantique, poids diplomatique et sécuritaire croissant. Plus il comptera, plus les autres chercheront à le connaître. Mais surtout, plus ils chercheront à l’interpréter. À l’agenda s’ajoute la temporalité : qui impose l’urgence, le rythme d’une polémique, le moment où un sujet doit être traité ? Un acteur constamment placé en position de réaction perd progressivement sa capacité d’initiative.

C’est l’alerte que formule l’Institut Géopolitique Horizons : le défi marocain ne consiste pas seulement à produire davantage de connaissance. Il consiste à construire la chaîne complète qui la transforme en influence — connaissance, interprétation, autorité, diffusion, agenda, temporalité. Chaque rupture dans cette chaîne constitue une vulnérabilité propre. La réponse ne peut être ni la fermeture, ni l’imposition d’un récit unique. Elle réside dans la construction d’un écosystème marocain autonome, pluraliste et crédible.

Un pays ne peut pas laisser durablement les autres le connaître — ou même paraître le connaître — mieux qu’il ne se connaît lui-même.

Introduction

Ce dossier reprend la thèse posée par la tribune d’ouverture de l’Institut Géopolitique Horizons — la connaissance a précédé la conquête, et la souveraineté contemporaine comporte une dimension cognitive, interprétative, narrative, de diffusion, d’agenda et temporelle — et en développe systématiquement les fondements historiques et les implications doctrinales.

Il suit neuf mouvements : (I) pourquoi le Maroc est devenu un objet d’intérêt croissant pour les puissances européennes ; (II) qui furent les producteurs de cette connaissance, par nationalité ; (III) comment l’observation a produit des représentations ; (IV) comment ces connaissances ont circulé et acquis une autorité ; (V) comment elles ont accompagné, sans la déterminer mécaniquement, la pénétration politique jusqu’au protectorat de 1912 ; (VI) pourquoi le Maroc redevient aujourd’hui un objet majeur de connaissance internationale ; (VII) qui le connaît, l’interprète et fixe l’agenda le concernant aujourd’hui ; (VIII) les six dimensions de la souveraineté de la connaissance ; (IX) leur portée comme résilience face aux guerres cognitives contemporaines.

Chaque affirmation historique s’appuie sur la qualification disponible — voyageur, agent, diplomate, correspondant — sans jamais présenter une hypothèse comme un fait établi ; les zones d’incertitude biographique sont signalées comme telles.

I. Connaître avant d’agir : l’Empire marocain comme objet d’intérêt européen

ENCADRÉ — Sous quel nom le monde vous connaît-il ?

Le Maroc se nomme lui-même المغرب — Al-Maghrib. Le monde le connaît sous d’autres noms : Maroc, Morocco, Marruecos, Marokko — dérivés, selon l’étymologie communément admise, du nom de Marrakech plutôt que d’Al-Maghrib. Le constat n’a rien d’une remise en cause : ces noms sont universellement établis. Il révèle un mécanisme plus profond — une réalité peut se nommer elle-même d’une certaine manière et être connue par le reste du monde à travers d’autres catégories. Avant d’être interprétée, une réalité doit être identifiée. Et pour être identifiée, elle doit être nommée. Qui possède l’autorité de désignation ? C’est une question qui précède toutes les autres.

La colonisation de l’Empire marocain n’a pas commencé avec l’entrée des troupes européennes sur son territoire, ni avec le traité de Fès de 1912, qui instaure le protectorat franco-espagnol. Elle a été précédée d’une longue phase de connaissance. Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, l’Empire marocain — situé face au détroit de Gibraltar, entre Méditerranée et Atlantique, à la lisière de deux mondes — attire un intérêt croissant chez les voyageurs, diplomates, militaires, médecins, orientalistes et journalistes européens.

Le Maroc n’est pourtant pas, en ce début de XIXe siècle, une terra incognita au sens strict. Seul État nord-africain à n’avoir jamais été intégré à l’Empire ottoman, il entretient depuis des siècles des relations diplomatiques et commerciales directes avec les puissances européennes, ponctuées de traités, de consulats installés à Tanger dès le XVIIe siècle, et d’épisodes de course maritime qui firent longtemps sa réputation redoutée sur l’Atlantique et la Méditerranée. Cette antériorité diplomatique explique en partie le paradoxe du siècle qui s’ouvre : le Maroc est un pays déjà connu dans ses grandes lignes — sa dynastie, sa capitale, ses ports — mais dont l’intérieur demeure, pour l’essentiel, fermé aux Européens et donc largement à découvrir.

Cet intérêt s’inscrit dans un contexte plus large : la rivalité franco-britannique en Méditerranée, la montée des ambitions coloniales espagnoles au sud, l’expansion commerciale et maritime européenne, et l’accélération, à partir des années 1880, de la compétition pour l’Afrique — dont la conférence de Berlin (1884-1885) n’est pas le point de départ, mais une étape d’accélération et de formalisation. Le Maroc, resté indépendant plus longtemps que ses voisins maghrébins, devient un enjeu à part entière de ces rivalités, précisément parce qu’il demeure, plus longtemps que la Tunisie ou l’Algérie, un territoire encore largement à connaître.

Il serait historiquement inexact de présenter l’ensemble de ces voyageurs comme les membres d’un même dispositif organisé. Leurs motivations étaient diverses : curiosité scientifique, ambition personnelle, intérêt commercial, fascination orientaliste, mission diplomatique — parfois renseignement, rarement de façon isolée d’autres finalités. Mais la diversité des intentions individuelles n’empêche pas un constat historique : l’accumulation progressive de ces connaissances — géographiques, politiques, sociales — a constitué, pour les puissances européennes, un capital cognitif dont elles ont pu, à différents moments, disposer.

Avant la pénétration politique, il y eut donc une pénétration cognitive. Ce n’est pas la connaissance, seule, qui a produit la domination : c’est la réduction progressive de l’incertitude qu’elle a permise, combinée à la montée des rivalités impériales de la fin du XIXe siècle, qui a créé les conditions d’une intervention de plus en plus difficile à contenir. Cette connaissance, une fois produite, ne restait pas cantonnée à son producteur d’origine : elle circulait entre plusieurs espaces — diplomatique, militaire, commercial, universitaire, journalistique — qui ne communiquaient pas nécessairement entre eux de façon organisée, mais qui pouvaient, ponctuellement, se nourrir les uns des autres. C’est cette porosité entre des mondes distincts, plus qu’un plan concerté, qui a permis à des connaissances dispersées de s’agréger, avec le temps, en un capital cohérent.

II. Les producteurs européens de connaissance

Ce dossier ne prétend pas à l’inventaire exhaustif des voyageurs européens de l’Empire marocain. Il retient, par nationalité, un cas représentatif — choisi non pour sa notoriété seule, mais pour ce qu’il révèle d’un mécanisme d’accès distinct : la dissimulation militaire, la dissimulation religieuse, l’autorité médiatique, l’itinérance médicale.

Espagne — la connaissance comme préparation militaire

La rivalité hispano-marocaine, ancienne et géographiquement immédiate, produit une tradition d’exploration à visée directement stratégique. Trois voyageurs espagnols du XIXe siècle en constituent la référence classique : Domingo Badía y Leblich, José María de Murga, dit « el Moro Vizcaíno », et Joaquín Gatell y Folch, dit le « Caïd Ismail ».

Le cas le plus documenté est aussi le plus ancien : celui de Domingo Badía y Leblich, qui débarque à Tanger en juin 1803 sous l’identité d’Ali Bey el-Abbassi, prince syrien musulman d’ascendance abbasside en route pour La Mecque. Le voyage, présenté comme une expédition scientifique, est en réalité financé et instruit par Manuel Godoy, principal ministre du roi Charles IV : Badía doit gagner la confiance du sultan Mulay Slimane et le convaincre d’accepter la protection espagnole — ou, à défaut, encourager un soulèvement tribal qui fournirait à Madrid un prétexte d’intervention. La mystification réussit au-delà des espérances : le sultan, impressionné par ses connaissances astronomiques — Badía lui prédit deux éclipses —, le comble d’honneurs et de biens, avant que des soupçons ne conduisent à son expulsion du royaume en octobre 1805. Godoy confirmera lui-même, dans ses mémoires publiées en 1836, avoir été le commanditaire de la mission. Badía poursuit ensuite son périple jusqu’à La Mecque, devenant l’un des premiers Européens à en laisser une description détaillée, avant de publier l’ensemble de son voyage à Paris en 1814.

Le second, José María de Murga y Mugártegui, officier de cavalerie basque ayant observé la guerre de Crimée avant de démissionner de l’armée, se rend au Maroc en 1863 sous l’identité d’un pèlerin bagdadi, « Hach Mohamed el-Bagdady » — un nom choisi, précise-t-il, pour justifier son accent arabe imparfait. Il y vit trois années durant comme guérisseur, conteur et marchand ambulant, accédant à des lieux interdits aux Européens, dont la grande mosquée de Fès, avant de publier en 1868 ses Recuerdos marroquíes del Moro Vizcaíno — texte respecté pour la qualité de ses observations ethnographiques et sociologiques.

ENCADRÉ — Joaquín Gatell, le Caïd Ismail (1826-1879)

Né à Altafulla (Tarragone), mort à Cadix. Étudiant en droit passionné d’arabe, formé à l’épigraphie arabe au British Museum de Londres, il se rend en 1859 à Fès où il feint de se convertir à l’islam pour intégrer, comme officier d’artillerie, les troupes du sultan Sidi Mohammed — position qui lui permet de transmettre des renseignements militaires au général espagnol Juan Prim, son parent. Entre 1863 et 1865, déguisé en guérisseur itinérant, il explore pour le compte du gouvernement espagnol les régions du Sus, du Nun et du Draa, avant de publier ses observations géographiques à la Société de géographie de Paris. Les sources espagnoles elles-mêmes (Real Academia de la Historia) le qualifient d’arabiste, d’explorateur — et d’espion. Son cas illustre ce que ce dossier se refuse à généraliser à l’ensemble des voyageurs : certains d’entre eux, mais non la totalité, ont bien exercé une fonction de renseignement.

Le cas de Gatell, longtemps le moins étudié des trois voyageurs espagnols, a fait l’objet ces dernières années d’une réévaluation critique qui a permis de préciser les zones d’ombre de sa biographie et les ressorts politico-diplomatiques de ses missions.

France — la connaissance comme préparation scientifique, et parfois davantage

Le cas français le plus documenté est celui de Charles de Foucauld, alors jeune officier démissionnaire de vingt-cinq ans. Entre juin 1883 et mai 1884, il parcourt onze mois durant un pays officiellement fermé aux Européens, déguisé en rabbin sous le nom de « Joseph Aleman », accompagné du rabbin marocain Mardochée Aby Serour, voyageur expérimenté originaire de la région d’Akka. Muni d’un carnet minuscule, il consigne au jour le jour ses observations géographiques, ethnographiques et linguistiques, sur un itinéraire qui le mène de Tanger à Fès et Meknès, puis vers le Sud jusqu’à Tissint et Akka, avant de regagner l’Algérie par le Tafilalet.

Publié en 1888 sous le titre Reconnaissance au Maroc, son récit — près de cinq cents pages accompagnées d’un atlas — est salué comme un événement scientifique et lui vaut la médaille d’or de la Société de géographie de Paris. La question de ses motivations réelles, entre curiosité scientifique et service rendu, sciemment ou non, aux intérêts français de l’époque, reste débattue par les historiens : les indices existent, mais, comme le notent les spécialistes de la question, ils ne permettent pas d’établir une certitude. C’est précisément la prudence que ce dossier s’impose : signaler l’ambiguïté plutôt que la trancher.

Grande-Bretagne — la connaissance comme autorité médiatique

Walter Harris illustre un mécanisme distinct : non la dissimulation militaire ou religieuse, mais la conversion d’une connaissance de terrain en autorité publique par la presse.

ENCADRÉ — Walter Harris (1866-1933)

Correspondant du Times, installé à Tanger dès 1887 à l’âge de vingt ans, il y demeure jusqu’à sa mort. Confident de trois sultans successifs, capturé puis devenu l’ami de son ravisseur, le chef rifain Ahmed er-Raisuni, il assiste en témoin direct à la chute progressive de l’autorité chérifienne jusqu’au protectorat de 1912. Son ouvrage le plus connu, Morocco That Was (1921), demeure l’un des textes les plus cités sur le Maroc de cette période — au prix, notent les chercheurs contemporains, d’une lecture marquée par les préjugés de sa classe. Son cas est retenu ici comme démonstration centrale : ce n’est pas seulement ce qu’il savait du Maroc qui compte, mais sa capacité, par la presse, à transformer cette connaissance en référence publique pour un lectorat européen qui n’avait, pour l’essentiel, aucun autre accès au pays.

Allemagne — la connaissance comme itinérance médicale

Gerhard Rohlfs (1831-1896), médecin de formation, se rend au Maroc en 1861 sur les conseils du diplomate britannique John Drummond Hay, qui lui suggère d’adopter le costume musulman pour circuler en sécurité. Devenu, sous une identité musulmane, médecin personnel d’un notable de la région d’Ouezzane, il gagne la confiance du chérif local, ce qui lui permet de parcourir librement le nord du pays. En 1862, il traverse le Maroc d’ouest en est, atteint le Draa puis le Tafilalet, où il est attaqué et laissé pour mort avant d’être secouru par des marabouts ; en 1864, il devient l’un des premiers Européens à décrire l’oasis du Touat. Ses cartes et descriptions, fondées sur l’observation directe, lui valent la médaille d’or de la Société de géographie de Paris en 1868, et ouvrent la voie à un intérêt allemand croissant pour le Maroc — intérêt qui culminera, en 1905 et 1911, dans les deux crises marocaines opposant l’Allemagne à la France.

Quatre nationalités, quatre voies d’accès — l’armée, la religion, les médias, la médecine — mais un même effet cumulatif : chacun de ces itinéraires, quelle qu’ait été l’intention initiale de son auteur, alimente un même fonds croissant de cartes, de récits et d’observations sur lequel les diplomaties européennes pourront, le moment venu, s’appuyer.

« Connaître un pays est une capacité. Faire reconnaître son interprétation comme une référence est une puissance. »

III. De l’observation à la représentation

L’observation n’est jamais entièrement neutre. Sélectionner un détail, choisir un mot, comparer une scène à une autre, c’est déjà interpréter. Les voyageurs européens ne se contentent pas de décrire l’Empire marocain : ils le classent selon des catégories héritées de l’orientalisme du XIXe siècle — le mystérieux, l’archaïque, le pittoresque, le dangereux, parfois le fascinant. Ces catégories, souvent contradictoires entre elles, partagent un point commun : elles sont produites depuis l’extérieur, pour un public qui n’a, la plupart du temps, aucun autre accès au pays que ce regard.

La production visuelle joue, dans cette construction, un rôle à part entière. Gravures, peintures, puis photographies et cartes postales diffusent, bien au-delà du cercle restreint des lecteurs de récits de voyage, une iconographie du Maroc et de ses habitants. Une partie de cette production, analysée notamment par le chercheur Malek Alloula à propos du Maghreb colonial, met en scène de manière stéréotypée les femmes maghrébines, dans des compositions qui répondent moins à une réalité observée qu’à un imaginaire européen préexistant. Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque image relevait d’un projet politique conscient : le ressort est souvent commercial et esthétique avant d’être colonial. Mais cette production culturelle a contribué, cumulativement, à façonner un cadre mental dans lequel certaines interventions ultérieures ont pu apparaître moins comme une rupture que comme un prolongement logique.

Ce mécanisme peut se résumer en une chaîne analytique, qu’il convient de lire comme un modèle heuristique et non comme une séquence automatique : curiosité, exploration, observation, production de connaissance, cartographie, interprétation, diffusion, réduction de l’incertitude, identification des acteurs et des vulnérabilités, influence, pénétration, pression politique, intervention. Aucune étape n’implique nécessairement la suivante ; mais lorsque l’ensemble de la chaîne se déploie sur plusieurs décennies et pour plusieurs puissances simultanément, comme ce fut le cas pour l’Empire marocain entre 1800 et 1912, l’effet cumulatif devient difficile à distinguer d’une stratégie délibérée — sans qu’il faille pour autant lui en prêter une.

L’épisode le plus célèbre de cette production visuelle reste le séjour du peintre Eugène Delacroix, qui accompagne en 1832 la mission diplomatique du comte de Mornay auprès du sultan Moulay Abd al-Rahman — mission destinée à rassurer le Maroc sur les intentions françaises après la conquête de l’Algérie deux ans plus tôt. Les carnets de croquis que Delacroix en rapporte nourriront, pendant plusieurs décennies, une partie de son œuvre orientaliste. Contrairement aux autres producteurs de connaissance étudiés dans ce dossier, Delacroix ne prétend à aucune expertise politique ou géographique : son apport relève du registre esthétique, et il serait erroné de le ranger dans la même catégorie que Badía ou Gatell. Mais son œuvre illustre, à sa manière, la même dynamique — celle d’un regard individuel qui, une fois diffusé, en vient à façonner durablement la perception européenne du Maroc.

Ce mécanisme reste indirect, et il faut se garder de le lire de façon déterministe. À force d’être décrit comme figé, incapable de se réformer ou traversé de rivalités ingouvernables, un pays peut cependant voir se banaliser, dans l’opinion qui le regarde, l’idée qu’une intervention extérieure serait légitime — sans qu’aucun texte, aucune image ne l’ait jamais affirmé aussi crûment. Cette accumulation de représentations n’est pas séparable de l’accumulation de connaissances plus techniques — cartes, itinéraires, rapports commerciaux. Toutes deux dépendent, pour peser sur les rapports de force, des mêmes vecteurs de circulation.

IV. Les vecteurs : comment la connaissance devient autorité

Une connaissance qui reste confinée dans un rapport diplomatique ou une bibliothèque savante ne produit qu’une influence limitée. Pour devenir une force, elle doit circuler. Les vecteurs de cette circulation, au XIXe siècle, sont nombreux : récits de voyage, cartes, gravures, presse illustrée, puis photographie et carte postale — chacun avec son propre public, sa propre vitesse de diffusion, sa propre autorité.

La presse occupe, à cet égard, une place particulière. Elle ne se contente pas de relayer une information : elle sélectionne les sujets, hiérarchise leur importance, légitime certains témoins plutôt que d’autres. C’est précisément ce mécanisme qu’illustre le cas de Walter Harris : sa position de correspondant permanent d’un grand quotidien londonien lui donne un accès à un public que ne possède aucun voyageur isolé, aussi bien informé soit-il.

Les sociétés savantes jouent un rôle comparable, à une échelle plus restreinte mais avec une autorité scientifique reconnue : la Société de géographie de Paris, en décernant sa médaille d’or à Foucauld comme à Rohlfs, ne se contente pas de récompenser une performance individuelle — elle authentifie une connaissance, et lui confère une légitimité que la publication seule ne suffit pas à produire.

Cette autorité scientifique n’est pas neutre non plus : les sociétés de géographie de Paris, Londres, Berlin et Madrid sont elles-mêmes en concurrence pour la reconnaissance des explorations de leurs ressortissants respectifs, chacune cherchant à établir la primauté de ses explorateurs sur telle région ou telle découverte. Rohlfs, explorateur allemand, publie ainsi une partie de ses observations en français dans le bulletin de la société parisienne — signe que l’autorité scientifique se construisait, au XIXe siècle, dans un espace en partie transnational, où la nationalité de l’observateur comptait parfois moins, pour la reconnaissance de ses travaux, que la société savante disposée à les publier. Ces vecteurs, pris ensemble, transforment une somme d’observations dispersées en un ensemble de textes reconnus, cités, recopiés, qui finit par constituer, pour le lecteur européen, le savoir disponible sur le Maroc.

À partir des années 1880, la photographie, puis, au tournant du siècle, la carte postale illustrée, élargissent considérablement l’audience de cette production. Contrairement au livre ou à la gravure, la carte postale circule à très grande échelle et à faible coût, touchant un public qui n’aurait jamais lu un récit de voyage savant. Des studios photographiques s’installent à Tanger et dans les principales villes côtières, produisant des séries destinées à l’exportation vers l’Europe — scènes de rue, portraits de « types » locaux, paysages — qui deviennent, pour des millions d’Européens n’ayant jamais mis les pieds au Maroc, la principale source d’image du pays.

V. Connaître, influencer, intervenir

L’accumulation de connaissances et de représentations ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la perte progressive de souveraineté de l’Empire marocain à la fin du XIXe siècle. Mais elle accompagne, et parfois facilite, un enchaînement identifiable : connaître, approcher, commercer, négocier, influencer, protéger, intervenir.

Le système des protections consulaires en offre l’illustration la plus concrète. Chaque légation européenne installée à Tanger — devenue, du fait de cette concentration diplomatique, une capitale internationale de facto — peut placer sous sa protection juridique des sujets marocains employés à son service ou entretenant des relations commerciales avec elle. Ce mécanisme, présenté comme une simple facilité administrative, produit un effet cumulatif considérable : il soustrait progressivement un nombre croissant de sujets marocains à l’autorité fiscale et judiciaire du pouvoir central, érodant, protection après protection, l’assise de l’autorité chérifienne sans qu’aucune intervention militaire n’ait encore eu lieu.

La rivalité entre puissances européennes s’intensifie parallèlement. La France, présente en Algérie depuis 1830 puis en Tunisie depuis 1881, regarde le Maroc comme le prolongement naturel de son influence maghrébine. L’Espagne revendique un rôle particulier au nord et sur la façade saharienne. Le Royaume-Uni, soucieux avant tout de la liberté de navigation dans le détroit de Gibraltar, s’oppose à toute mainmise exclusive d’une puissance continentale. L’Allemagne, arrivée plus tardivement dans la compétition coloniale, y voit un test de son statut de grande puissance : les deux crises marocaines de 1905 (visite de Guillaume II à Tanger) et de 1911 (envoi d’une canonnière allemande à Agadir) manifestent chacune une tentative de contester l’influence française grandissante — et se soldent, l’une comme l’autre, par un renforcement de la position française, négocié lors de la conférence d’Algésiras (1906) puis par un accord franco-allemand de compensations coloniales (novembre 1911).

L’Acte d’Algésiras, signé par treize puissances, illustre bien la logique du chapitre précédent : la connaissance accumulée du pays s’y traduit directement en dispositifs institutionnels. Il crée une police des ports placée sous contrôle franco-espagnol et institue la Banque d’État du Maroc, établissement financier international chargé de superviser les finances chérifiennes — une réponse à l’endettement croissant du Trésor marocain auprès de créanciers européens, lui-même issu des emprunts contractés depuis les années 1900 pour financer l’armée et l’administration. La souveraineté financière se trouve ainsi partiellement internationalisée plusieurs années avant la souveraineté politique : la connaissance précède la pénétration, la pénétration économique précède l’intervention militaire.

Le traité de Fès, signé le 30 mars 1912, instaure le protectorat français sur l’essentiel du territoire, tandis qu’un protectorat espagnol distinct s’établit dans le nord et sur la façade saharienne — sans que la souveraineté formelle du sultan ne soit juridiquement abolie, ce qui distingue le protectorat d’une annexion pure.

Il serait erroné de présenter cette issue comme le résultat mécanique et inévitable de la connaissance accumulée durant le siècle précédent. Le basculement de 1912 résulte d’une conjonction de facteurs — rivalités entre puissances, crises financières marocaines, pressions militaires, jeu diplomatique européen — dans laquelle la connaissance du pays joue un rôle facilitateur plutôt que déterminant. Ce que l’histoire montre avec plus de certitude, c’est que cette connaissance a réduit, pour les puissances européennes, l’incertitude qui aurait autrement rendu une telle intervention plus risquée, plus coûteuse, et sans doute plus tardive.

VI. Le Maroc redevient un objet majeur de connaissance

Le Maroc du XXIe siècle n’est évidemment pas celui du XIXe. Le contexte international, la nature de l’État, les rapports de force sont sans commune mesure, et il serait erroné d’y lire une répétition de la séquence coloniale. Mais un mécanisme demeure : plus un pays prend de l’importance, plus il devient un objet d’intérêt — et plus il devient un objet d’intérêt, plus les autres cherchent à l’interpréter.

Le Maroc contemporain attire une attention croissante pour des raisons évidemment différentes de celles du XIXe siècle : son positionnement entre l’Europe et l’Afrique, son rôle atlantique, son influence économique et diplomatique sur le continent africain, sa stabilité institutionnelle, ses ambitions industrielles et énergétiques, son rôle dans les recompositions sécuritaires du Sahel et de la Méditerranée occidentale. Chercheurs, journalistes, think tanks, institutions internationales produisent, chaque semaine, des analyses sur sa monarchie, ses institutions, son économie, sa diplomatie. Cette normalisation de l’intérêt s’accompagne d’un volume croissant de production savante, journalistique et institutionnelle sur le pays — signe, en creux, de son poids réel, mais aussi rappel que ce poids ne se traduit pas automatiquement par une capacité marocaine équivalente à peser sur la manière dont cette production le décrit.

Ce nouvel intérêt se concentre sur un nombre limité de dossiers récurrents : le positionnement du royaume comme point de jonction entre l’Europe, l’Afrique atlantique et le Sahel ; ses infrastructures portuaires, au premier rang desquelles Tanger Med, devenu l’un des principaux hubs de transbordement de la Méditerranée occidentale ; ses réserves de phosphates, ressource stratégique pour l’agriculture mondiale, et les ambitions industrielles qui en découlent ; ses investissements dans l’énergie solaire, éolienne et, plus récemment, l’hydrogène vert ; son réseau diplomatique et économique croissant en Afrique subsaharienne ; et son rôle, de plus en plus documenté, dans les recompositions sécuritaires du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. Chacun de ces dossiers fait l’objet d’une littérature spécialisée abondante — universitaire, journalistique, institutionnelle — dont une part croissante est produite hors du Maroc.

La question n’est pas de refuser ce regard. Un pays qui compte sera nécessairement observé, étudié, discuté. La véritable question est ailleurs : le Maroc dispose-t-il de capacités suffisantes — universités, chercheurs, think tanks, médias, maisons d’édition, plateformes — pour participer lui-même, à parts égales, à la production de la connaissance qui le concerne et à son interprétation ? Ou bien les analyses de référence, les experts consultés, les catégories d’interprétation sont-ils, pour l’essentiel, produits ailleurs ? C’est cette dissociation entre la connaissance et l’autorité d’interpréter qui constitue, aujourd’hui, l’enjeu véritable.

VII. Qui connaît le Maroc aujourd’hui ?

Le retour du Maroc au centre de l’attention internationale invite à examiner, avec précision, comment se répartit aujourd’hui la chaîne complète de la connaissance à son sujet. La question se décompose en plusieurs strates distinctes, qu’il convient de ne pas confondre.

La production. Le Maroc dispose de ses propres administrations statistiques, de ses universités, de ses centres de recherche. Cette production existe et s’est considérablement renforcée depuis deux décennies. Elle demeure cependant, pour une part significative, consultée davantage à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale — un déséquilibre qui n’est pas une fatalité, mais un état des lieux.

L’autorité interprétative. Produire une donnée n’équivaut pas à en imposer la lecture. Sur les grands sujets qui concernent le Maroc — la monarchie, les réformes institutionnelles, le dossier du Sahara, les migrations, la place des femmes dans la société —, les analyses les plus fréquemment citées dans la presse internationale proviennent, pour une part disproportionnée, d’institutions et d’experts non marocains. Ce constat n’implique aucun jugement sur la qualité de ces travaux : il porte sur la répartition de l’autorité à interpréter, non sur sa légitimité.

L’agenda. Qui décide qu’un sujet marocain devient prioritaire dans l’espace médiatique international ? Le plus souvent, ce sont des rédactions étrangères, des institutions internationales ou des think tanks non marocains qui sélectionnent les angles, les urgences et les cadrages — le Maroc se retrouvant alors en position de répondre à des questions dont il n’a pas choisi les termes.

La temporalité. Une polémique se déclenche souvent depuis l’extérieur, selon un calendrier que le pays concerné ne maîtrise pas : une publication, une déclaration, un rapport international. Répondre dans l’urgence, sous la pression d’un cycle médiatique déjà lancé, est structurellement moins favorable que produire, en amont, sa propre analyse au moment choisi.

Ces quatre strates ne sont pas indépendantes : un déficit de production alimente un déficit d’autorité, qui alimente à son tour une dépendance à l’agenda et à la temporalité fixés par d’autres. Un exemple suffit à l’illustrer : lorsqu’un rapport international ou une enquête journalistique consacrée au Maroc paraît à l’étranger, la première réaction disponible, dans les heures qui suivent, est rarement une contre-analyse marocaine déjà prête — elle est le rapport lui-même, commenté, repris, cité, avant que la production nationale n’ait eu le temps de s’organiser. C’est cette chaîne, plus qu’un maillon isolé, qui doit être renforcée — et c’est cette chaîne que la partie suivante formalise en doctrine.

VIII. La souveraineté de la connaissance

De cette histoire, il est possible de tirer une doctrine. La souveraineté d’un État ne se limite plus à ses dimensions territoriale, militaire, économique et diplomatique. Elle comporte désormais six dimensions supplémentaires, qui se répondent en chaîne.

La souveraineté cognitive, d’abord : la capacité à connaître sa propre réalité — son histoire, son territoire, sa société, ses institutions — et non la connaissance que d’autres en ont produite à sa place. Un dossier comme celui-ci en est un exemple modeste : documenter, avec la même rigueur qu’un chercheur étranger, la propre histoire du pays.

La souveraineté interprétative : la capacité à produire ses propres grilles de lecture, et à leur faire reconnaître une autorité, sans dépendre systématiquement de catégories importées — ce qui suppose des institutions capables de produire des analyses reconnues, au même titre que les think tanks occidentaux le sont pour leurs propres pays.

La souveraineté narrative : la capacité à raconter et à expliquer sa propre réalité, plutôt que de la voir racontée par d’autres.

La souveraineté de diffusion : la capacité à faire circuler ses analyses dans les espaces où se forme l’opinion et où se prennent les décisions. Publier une analyse rigoureuse dans une revue confidentielle équivaut, en pratique, à ne pas la publier.

La souveraineté d’agenda : la capacité à participer à la définition des sujets et des questions dont on parle. Celui qui impose les réponses exerce une influence. Celui qui impose les questions exerce un pouvoir plus profond.

La souveraineté temporelle, enfin : la capacité à ne pas subir uniquement le rythme, l’urgence et la polémique imposés par d’autres. Anticiper un sujet avant qu’il ne devienne une controverse est presque toujours plus efficace que d’y répondre après coup.

C’est cette conviction — que la connaissance, l’interprétation et la diffusion relèvent désormais de la souveraineté au même titre que la défense d’un territoire — qui a présidé, en 2024, à la création de l’Institut Géopolitique Horizons.

Cette maîtrise ne constitue pas seulement une capacité d’influence. Elle constitue également un antidote — partiel, jamais total — face aux mécanismes contemporains de manipulation informationnelle, qui n’opèrent pas uniquement par la désinformation, mais aussi par le contrôle des catégories, des experts légitimés et du rythme auquel l’autre est contraint de répondre.

« Sous quel nom le monde vous connaît-il — et qui a eu, le premier, l’autorité de le décider ? »

IX. La souveraineté comme résilience face aux guerres cognitives

Les guerres cognitives contemporaines ne se limitent pas à la diffusion de fausses informations. Elles opèrent tout autant par la sélection des faits jugés dignes d’attention, l’imposition de catégories d’analyse, la légitimation de certains experts au détriment d’autres, et le contrôle du rythme auquel un acteur est sommé de répondre. Un État peut être exact dans chacune de ses déclarations et néanmoins perdre, structurellement, la bataille de l’interprétation, si les catégories dans lesquelles ses déclarations sont reçues lui échappent.

Face à ce constat, aucun système n’offre d’immunité complète — la formule mérite d’être répétée, car elle évite deux écueils symétriques : la résignation, qui consiste à renoncer par avance à peser sur son propre récit, et l’illusion inverse, qui consisterait à croire qu’une communication suffisamment habile suffirait à neutraliser toute lecture défavorable. Entre ces deux écueils, la voie que ce dossier défend est celle de la capacité cumulative : construire, dimension après dimension, les conditions d’une résilience qui n’élimine pas la vulnérabilité mais la réduit sensiblement.

Cette construction suppose des choix concrets, non des déclarations d’intention : investir dans la production de connaissance vérifiable plutôt que dans la seule communication réactive ; former et faire reconnaître des interprètes nationaux de niveau international, plutôt que d’importer systématiquement des grilles de lecture étrangères ; construire des vecteurs de diffusion — médias, plateformes, maisons d’édition, revues — capables de rivaliser, sur leur propre terrain, avec les infrastructures internationales existantes ; traduire et diffuser cette production dans les langues des publics que l’on cherche à atteindre, plutôt que de se limiter à un lectorat national ; participer activement à la définition de l’agenda, plutôt que de se contenter d’y répondre ; et, enfin, cultiver la capacité d’anticiper, de préparer une réponse avant qu’une controverse n’éclate, plutôt que de la découvrir en même temps que l’opinion publique.

La dépendance cognitive n’est pas une fatalité géographique ou culturelle : elle est le produit cumulé d’un déficit d’investissement dans chacun des maillons de la chaîne identifiée dans ce dossier. Elle peut, à ce titre, être réduite — méthodiquement, dimension après dimension, sans qu’aucune d’entre elles ne suffise isolément.

Conclusion doctrinale

Connaître un pays, c’est déjà acquérir une capacité à agir sur la manière dont il sera compris. Mais connaître ne suffit pas : la connaissance doit être interprétée ; l’interprétation doit acquérir une autorité ; cette autorité doit être diffusée ; et, en amont, il faut pouvoir participer à la définition des sujets qui méritent d’être connus et du rythme auquel le débat se déroule.

La chaîne complète : agenda → connaissance → interprétation → autorité → narratif → diffusion → temporalité → influence. Chaque maillon manquant constitue une vulnérabilité propre. Sans production de connaissance, un pays dépend de celle des autres. Sans interprétation autonome, d’autres donnent un sens à sa réalité. Sans autorité reconnue, ses analyses restent marginales. Sans vecteurs de diffusion, sa parole reste confinée. Sans maîtrise de l’agenda, il répond aux questions posées par d’autres. Sans maîtrise de la temporalité, il subit leur rythme.

La souveraineté ne se limite donc plus aux dimensions territoriale, militaire, économique et diplomatique. Elle est aussi cognitive, interprétative, narrative, de diffusion, d’agenda et temporelle. Elle ne signifie ni le refus des regards extérieurs, ni l’imposition d’un récit officiel unique. Elle signifie la capacité à ne jamais abandonner entièrement à d’autres le soin de définir ce que l’on est.

Cette maîtrise constitue également un ensemble d’antidotes partiels face aux guerres cognitives, lesquelles n’opèrent pas seulement par la désinformation mais par l’imposition de catégories, la sélection des faits, la légitimation de certains experts et le contrôle du rythme auquel l’autre est contraint de répondre. Aucun système n’est totalement imperméable à ces mécanismes. Mais un pays disposant de capacités de connaissance, d’interprétation, de diffusion, d’agenda et de gestion de sa propre temporalité réduit sa dépendance aux lectures produites ailleurs.

La question qui ouvrait ce dossier — qui connaît le Maroc ? — appelle en définitive une reformulation plus large : qui décide de ce que le monde sait du Maroc ? Et au-delà : qui possède l’autorité, les vecteurs et le temps nécessaires pour l’expliquer ?

Un pays peut posséder la connaissance. Mais à quoi bon si d’autres possèdent l’autorité pour l’interpréter, les vecteurs pour la diffuser, le pouvoir de définir l’agenda et la capacité d’imposer la temporalité du débat ?

Dossier stratégique — Institut Géopolitique Horizons
IGH-DOS-2026-08-21-01 — horizons.ma
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