Par Institut Géopolitique Horizons 7 avril 2025
La stratégie française de rapprochement avec Alger, matérialisée par la visite de Jean-Noël Barrot le 7 avril dernier, s’inscrit dans une vision ambitieuse visant à restaurer l’influence française au Maghreb et, par extension, au Sahel. Cette opération d’ingénierie politique, orchestrée principalement par la DGSE, repose sur le renforcement du président Tebboune face à l’establishment militaire algérien et l’utilisation de l’Algérie comme proxy pour regagner une influence au Sahel. Pourtant, cette architecture stratégique, aussi sophistiquée soit-elle, se heurte à des contraintes structurelles qui en limitent considérablement la portée et les chances de succès.
Le facteur temps : l’horloge politique française
La première limite fondamentale de cette stratégie réside dans le calendrier politique français. Emmanuel Macron, en fin de second mandat, ne pourra constitutionnellement pas se représenter en 2027. Dès 2026, soit dans moins d’un an, la France entrera inévitablement dans une phase préélectorale qui paralysera progressivement son action diplomatique.
Cette contrainte temporelle a deux implications majeures. D’une part, les interlocuteurs internationaux, particulièrement dans les régimes autoritaires ou semi-autoritaires comme l’Algérie, entrent généralement dans une phase d’attentisme stratégique face à un dirigeant en fin de mandat. D’autre part, la continuité de cette politique n’est nullement garantie avec un successeur de Macron, qu’il soit de droite ou de gauche.
Le précédent historique de la « réconciliation » tentée par Macron en 2022 avec la « Déclaration d’Alger pour un partenariat renouvelé » est éloquent : malgré les intentions affichées, cette initiative avait été rapidement éclipsée par des considérations de politique intérieure française et des réorientations stratégiques, notamment sur le dossier du Sahara occidental.
La brièveté de la fenêtre d’opportunité disponible – environ 18 mois avant que la politique française ne soit absorbée par la campagne présidentielle – rend hautement improbable l’enracinement d’une transformation profonde des équilibres algériens comme celle envisagée par la stratégie française actuelle.
L’asymétrie des temporalités : la montre française face au temps marocain
Une limite supplémentaire, peut-être la plus fondamentale, de la stratégie française réside dans l’asymétrie structurelle des temporalités politiques entre la France et son principal concurrent régional, le Maroc. Cette différence systémique conditionne profondément la capacité des deux pays à déployer et maintenir des stratégies d’influence cohérentes dans la durée.
La France, avec son système présidentiel limité à deux mandats de cinq ans, fonctionne sur des cycles politiques courts qui contraignent naturellement sa projection stratégique. Comme le résume élégamment un diplomate africain : « Si la France a une montre, le Maroc a le temps. » Cette formule saisissante illustre parfaitement l’avantage structurel dont bénéficie le système monarchique marocain en matière de planification et d’exécution stratégique.
Le roi Mohammed VI, qui règne depuis 1999, a pu déployer une vision africaine cohérente sur plus de deux décennies sans rupture ni réorientation majeure. Cette continuité a permis l’enracinement profond des intérêts marocains sur le continent, à travers des projets structurants comme le gazoduc Nigeria-Maroc ou les investissements bancaires panafricains. La stratégie africaine du Maroc transcende les cycles électoraux et s’inscrit dans une vision générationnelle portée par une institution – la monarchie – qui assure une transmission ordonnée du pouvoir et des orientations stratégiques.
Face à ce « temps long » marocain, la stratégie française se trouve handicapée par l’inévitable fractionnement de sa vision. Emmanuel Macron a tenté d’imprimer une marque personnelle sur la politique africaine de la France, comme l’avaient fait ses prédécesseurs, mais chacune de ces « réinventions » successives a paradoxalement accentué le sentiment d’inconstance française perçue par les partenaires africains.
Cette asymétrie des temporalités politiques explique en grande partie pourquoi la France, malgré des moyens considérablement supérieurs à ceux du Maroc en termes absolus (budget diplomatique, réseau d’ambassades, aide au développement), se trouve en position de rattrapage face à la stratégie marocaine. Elle tente désormais, via l’Algérie, de contrer une influence marocaine patiemment construite année après année, dans un contexte où le temps joue structurellement contre elle.
Le paradoxe Tebboune : un allié fragile et vieillissant
Le pari français sur Tebboune comme pivot de sa stratégie présente également des fragilités intrinsèques. À 79 ans, le président algérien débutera un second mandat censé le mener jusqu’en 2029 dans des conditions physiques qui suscitent des interrogations. Sa légitimité intérieure reste contestée après une réélection en septembre 2024 marquée par une abstention massive, malgré les chiffres officiels.
Mais surtout, la stratégie française sous-estime probablement la résilience de l’establishment militaire algérien. Cette institution, véritable colonne vertébrale du régime depuis l’indépendance en 1962, a démontré une remarquable capacité d’adaptation et de survie face aux tentatives d’émancipation du pouvoir civil.
Si la France peut obtenir la mise à l’écart de certaines figures emblématiques comme le général Saïd Chengriha ou le général Abdelkader Haddad dit « Nacer El Djinn », rien ne garantit que leurs successeurs seront plus enclins à accepter une reconfiguration majeure du système qui diminuerait le poids de l’institution militaire.
L’histoire récente de l’Algérie montre que l’armée, même en acceptant des reconfigurations tactiques, maintient généralement un contrôle stratégique sur les orientations fondamentales du régime. La génération des officiers formés pendant la guerre civile des années 1990 occupe aujourd’hui des positions intermédiaires mais cruciales dans l’appareil sécuritaire et partage une méfiance viscérale envers toute influence française.
L’impasse sahélienne : deux partenaires aux relations dégradées
L’ambition française de réactiver son influence au Sahel via l’Algérie constitue peut-être la dimension la plus fragile de cette stratégie. Cette approche se heurte à une réalité implacable : tant la France que l’Algérie entretiennent aujourd’hui des relations exécrables avec la plupart des pays sahéliens.
La France a été expulsée successivement du Mali, du Burkina Faso et du Niger, subissant une défaite d’influence historique dans son ancien pré-carré. Les militaires au pouvoir dans ces pays ont développé un discours anti-français qui structure désormais leur légitimité politique interne. Tout rapprochement avec Paris, même indirect, représenterait pour eux un risque politique majeur.
Quant à l’Algérie, sa position n’est guère meilleure. Ses relations avec le Mali se sont considérablement détériorées, comme en témoigne le rappel de l’ambassadeur malien à Alger en février 2025. Le Niger a également pris ses distances avec Alger, privilégiant un axe avec Moscou et Bamako. Le Burkina Faso, autrefois proche de l’Algérie, s’est réorienté vers un bloc sahélien hostile à toute influence des anciennes puissances régionales.
Cette double impasse diplomatique rend hautement improbable la restauration d’une influence franco-algérienne coordonnée au Sahel à court ou moyen terme. L’espace laissé vacant est désormais largement occupé par la Russie, qui a su capitaliser sur le sentiment anti-occidental, et dans une moindre mesure par la Turquie et la Chine.
Les contraintes économiques : l’Algérie sans moyens de projection
La projection d’influence régionale nécessite des moyens économiques considérables que l’Algérie, malgré ses ressources énergétiques, ne possède pas actuellement. Contrairement au Maroc qui a développé une diplomatie économique offensive via ses banques, ses entreprises et ses infrastructures, l’Algérie souffre d’une économie peu diversifiée et d’une dépendance excessive aux hydrocarbures.
Les statistiques officielles algériennes elles-mêmes révèlent la modestie des investissements algériens en Afrique : moins de 600 millions de dollars cumulés depuis 2015, principalement concentrés sur quelques projets énergétiques au Niger et au Mali – des partenaires avec lesquels les relations sont aujourd’hui dégradées.
À titre de comparaison, le seul groupe bancaire marocain Attijariwafa Bank a investi plus de 1,2 milliard de dollars en Afrique subsaharienne sur la même période. Cette asymétrie des moyens limite considérablement la capacité algérienne à servir de relais efficace à une stratégie d’influence française, même avec une volonté politique affirmée.
L’absence de continuité stratégique française
Un défaut récurrent de la politique étrangère française depuis plusieurs décennies concerne la difficulté à maintenir une continuité stratégique au-delà des alternances politiques. Cette fragilité institutionnelle s’observe particulièrement dans les relations avec l’Afrique et le monde arabe, où les réorientations fréquentes ont progressivement érodé la crédibilité française.
La stratégie actuelle, orchestrée par une DGSE qui pourrait elle-même connaître une réorganisation après 2027, risque de subir le même sort que les précédentes tentatives de « refondation » des relations franco-algériennes. L’absence de consensus bipartisan sur les grandes orientations stratégiques en France fragilise toute initiative de long terme, particulièrement celles impliquant des partenaires aussi complexes que l’Algérie.
Conclusion : un pari à faible probabilité de succès
La stratégie française en Algérie s’apparente à un pari sophistiqué mais à faible probabilité de succès. Confrontée à des contraintes temporelles, institutionnelles et géopolitiques considérables, elle illustre une forme d’hubris diplomatique qui surestime la capacité d’influence française tout en sous-estimant la résilience des systèmes politiques locaux.
La fenêtre d’opportunité extrêmement réduite avant l’élection présidentielle française de 2027, combinée à la fragilité du positionnement de Tebboune face à l’establishment militaire et à l’hostilité des pays sahéliens, rend hautement improbable l’atteinte des objectifs ambitieux fixés par cette stratégie.
Cette constellation de facteurs limitants suggère que la France et l’Algérie, malgré leur réconciliation affichée, risquent de rester des acteurs secondaires dans la reconfiguration géopolitique en cours au Sahel et en Afrique de l’Ouest. L’avantage stratégique acquis par d’autres puissances – Russie, Maroc, Turquie, Chine – semble désormais trop considérable pour être neutralisé par une alliance franco-algérienne tardive et aux fondations fragiles.








