Abdelhakim Yamani Institut Géopolitique Horizons 28 avril 2025
À la suite des informations publiées par le Financial Times le 16 avril dernier, suggérant que l’administration Trump envisagerait de transférer la base navale américaine de Rota (Espagne) vers le Maroc, une vague d’inquiétude a traversé les médias et l’opinion publique espagnols. Cependant, une analyse approfondie des dynamiques stratégiques régionales et des orientations politiques des acteurs concernés révèle que cette possibilité reste hautement improbable, voire impossible. Cette analyse explore les facteurs structurels qui s’opposent à un tel transfert.
Des rumeurs persistantes mais peu fondées
Le Financial Times a rapporté que « l’administration Trump envisagerait de ‘démanteler’ la base de Rota et de transférer ses unités vers le pays africain », suscitant de vives réactions en Espagne. Ce n’est pas la première fois que de telles rumeurs circulent, alimentées par les tensions ponctuelles entre Washington et Madrid.
Toutefois, ces allégations ont été rapidement démenties par des sources américaines. Comme l’a rapporté La Razón, une source de l’ambassade américaine en Espagne a déclaré : « L’extension de l’accord de coopération en matière de défense entre les États-Unis et l’Espagne [signé le 8 mai 2023] a marqué une étape importante dans les relations entre nos deux pays. […] Les États-Unis sont reconnaissants de l’étroite coopération de nos hôtes espagnols, qui offrent une hospitalité extraordinaire aux militaires américains et à leurs familles depuis près de soixante-dix ans. »
Cette même source a assuré que l’administration américaine ne prévoit pas de réduire sa présence à Rota et à Morón, et qu’aucun transfert de la base de Rota vers le Maroc n’est à l’ordre du jour.
La géostratégie marocaine : Incompatible avec des bases étrangères permanentes
Le Maroc maintient depuis les années 1970 une position constante concernant les bases militaires étrangères sur son territoire. Cette doctrine, pilier de sa souveraineté nationale, explique en grande partie pourquoi un transfert de Rota vers le sol marocain reste improbable.
Cette frilosité marocaine concernant l’installation de bases étrangères permanentes s’explique notamment par les événements traumatisants de la tentative de coup d’État de 1972. Le 16 août de cette année, des F-5 pilotés par des officiers rebelles avaient décollé de la base aérienne conjointe américano-marocaine de Kénitra pour intercepter et abattre le Boeing royal transportant le roi Hassan II de retour de France. La neutralité « consentante » de la CIA, qui était au courant du complot sans en avoir averti le monarque, a profondément marqué la politique marocaine en matière de présence militaire étrangère. Cette expérience historique a conduit le royaume à revoir fondamentalement sa doctrine de sécurité nationale et à limiter drastiquement la présence militaire étrangère sur son sol.
Comme nous l’avions analysé dans notre rapport du 22 novembre 2024, « pendant la Seconde Guerre mondiale, les bases américaines établies dans le cadre de l’opération Torch constituaient une réponse à des circonstances exceptionnelles. Durant la guerre froide, malgré des pressions considérables, le Maroc a maintenu une coopération militaire étroite avec les États-Unis tout en évitant systématiquement depuis 1973 l’installation de bases permanentes. »
Cette position s’est maintenue lors de la création d’AFRICOM en 2007, même si le Maroc était considéré comme un site potentiel idéal pour son quartier général. La frilosité du royaume à accueillir des bases étrangères permanentes reste une constante de sa politique étrangère, directement liée à ces leçons historiques douloureuses sur les risques de compromission de sa souveraineté.
La « Doctrine d’Abidjan » : Pilier de l’influence marocaine en Afrique
L’acceptation d’une base américaine sur son territoire compromettrait sérieusement la crédibilité du Maroc dans sa promotion de la « Doctrine d’Abidjan », fondement de sa stratégie en Afrique.
Cette doctrine, énoncée par le roi Mohammed VI lors de son discours historique au forum économique ivoiro-marocain en février 2014, prône une coopération Sud-Sud pragmatique basée sur des partenariats économiques mutuellement bénéfiques et le respect de la souveraineté africaine.
Comme nous l’avions analysé dans notre rapport du 19 avril 2025, cette vision a progressivement gagné en influence dans les cercles stratégiques américains au point que « le ‘Deep State’ américain a été ‘converti’ à la ‘Doctrine d’Abidjan’ ». L’installation d’une base militaire américaine au Maroc contredirait frontalement le principe central de cette doctrine : « l’Afrique aux Africains ».
Le redéploiement américain vers l’Indo-Pacifique
La stratégie américaine de redéploiement vers l’Indo-Pacifique constitue un autre obstacle majeur à une éventuelle relocalisation de la base de Rota au Maroc.
Les États-Unis renforcent actuellement leur présence militaire dans la région Indo-Pacifique à travers des initiatives comme le Project Convergence Capstone 5, des exercices navals multinationaux comme Pacific Steller 2025, et un renforcement des capacités de dissuasion au Japon.
Cette réorientation stratégique vers l’Asie mobilise d’importantes ressources financières et logistiques, rendant peu probable un investissement majeur dans une nouvelle base en Afrique du Nord, d’autant plus que Rota remplit déjà efficacement ses fonctions.
Des investissements massifs à Rota
La base de Rota bénéficie actuellement d’un projet d’extension majeur, comme l’a annoncé le site spécialisé Infodefensa : « la marine envisage la construction de quais, d’une darse et de zones pour les installations de service » afin d’accueillir deux fois plus de navires.
Ce projet d’agrandissement, estimé à 300 millions d’euros, devrait durer environ huit ans et s’inscrit dans un accord signé en mai 2023 entre l’Espagne et les États-Unis, qui prévoit d’augmenter la capacité de la base pour lui permettre d’accueillir six destroyers d’ici 2026.
Comme l’a souligné Javier Ruiz, le maire de Rota : « Pour l’instant je ne vois pas de réelle inquiétude. Et, d’après le peu que je sais, tant de la part de la marine que de l’ambassade américaine, il n’y a aucun signe de changement. Au contraire, les projets d’élargissement se poursuivent. »
Une nouvelle stratégie américaine pour l’Afrique
L’administration Trump a adopté une nouvelle approche en Afrique qui ne nécessite pas l’établissement de bases militaires permanentes supplémentaires. Cette stratégie privilégie :
1. Une présence plus légère et flexible : Plutôt que d’établir de nouvelles bases permanentes coûteuses, les États-Unis favorisent désormais des accords d’accès temporaire et des facilités logistiques n’impliquant pas une présence militaire étrangère permanente.
2. Le renforcement des partenaires locaux : L’administration Trump mise sur le développement des capacités des partenaires africains, comme en témoignent les récents accords de coopération militaire signés par le Maroc avec plusieurs pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Cameroun).
3. Une possible fusion EUCOM-AFRICOM : Le Pentagone envisage la fusion des commandements militaires pour l’Europe (EUCOM) et l’Afrique (AFRICOM) en une seule entité basée à Stuttgart, ce qui rendrait redondante la création d’une nouvelle base majeure en Afrique du Nord.
4. Des installations marocaines autonomes : Le Maroc développe ses propres capacités navales, notamment avec le projet de grande base navale à Dakhla, qui « s’étendra sur une grande superficie et pourrait accueillir le porte-avions USS George Washington (CVN-73) », selon un colonel de la Marine royale marocaine cité par El Español.
Le testament d’Isabelle de Castille : Racines historiques d’une anxiété espagnole
Il y a une explication à ce débat sur cet impossible transfert de la base de Rota qui relève plus du psychologique et de l’inconscient populaire espagnol que d’une réalité informationnelle.
La reine Isabelle de Castille (Isabelle la Catholique) a bien laissé un testament dans lequel elle aborde explicitement la question du « péril du Sud », c’est-à-dire la menace musulmane venant d’Afrique du Nord, notamment du Maroc. Dans ce testament, elle recommande à ses successeurs de poursuivre la conquête du nord de l’Afrique et de convertir ces territoires au christianisme. Elle insiste notamment sur l’importance de maintenir la pression militaire sur les « Infidèles en Afrique » et de conserver des places stratégiques comme Gibraltar, considérée comme essentielle pour la défense du royaume contre le Maroc et les autres puissances musulmanes du sud.
Cependant, après la découverte de l’Amérique, les priorités des souverains espagnols se sont ( temporairement ? ) déplacées vers le Nouveau Monde, reléguant au second plan les ambitions africaines recommandées par Isabelle.
Cette dimension historique explique en partie pourquoi les rumeurs concernant un transfert de la base de Rota vers le Maroc suscitent des réactions aussi vives en Espagne. Elles réactivent des craintes profondément ancrées dans l’imaginaire collectif espagnol, héritées de siècles de relations complexes avec son voisin du sud.
Cette anxiété historique explique en partie pourquoi la simple évocation d’un transfert de la base de Rota vers le Maroc peut provoquer un tel émoi dans l’opinion publique espagnole, bien au-delà des considérations stratégiques contemporaines.
Conclusion : Une rumeur géopolitiquement infondée
L’analyse des facteurs stratégiques, diplomatiques, économiques et historiques démontre que le transfert de la base navale américaine de Rota vers le Maroc reste une hypothèse hautement improbable.
La doctrine marocaine de non-installation de bases militaires étrangères permanentes, issue notamment de l’expérience traumatique du coup d’État de 1972, la crédibilité de la « Doctrine d’Abidjan », le redéploiement américain vers l’Indo-Pacifique, les investissements massifs déjà engagés à Rota et la nouvelle stratégie américaine pour l’Afrique constituent autant d’obstacles structurels à une telle relocalisation.
Les rumeurs concernant ce transfert semblent davantage relever de manœuvres médiatiques visant à exercer une pression ponctuelle sur Madrid, ou d’une résurgence de craintes historiques profondément ancrées dans l’imaginaire collectif espagnol, que d’un projet stratégique sérieusement envisagé par Washington ou Rabat.
Dans ce contexte, la coopération militaire américano-marocaine continuera probablement à se développer selon des modalités respectant la souveraineté du royaume et sa doctrine stratégique pour l’Afrique, privilégiant des exercices conjoints comme « African Lion » plutôt que l’établissement de bases permanentes.








