Institut Géopolitique Horizons IGH Abdelhakim Yamani
20 juillet 2025
Résumé exécutif
Les nominations du Dr. Mamadou Tangara comme Représentant spécial de l’UA au Mali et au Sahel, et du Président Évariste Ndayishimiye comme Envoyé spécial pour le Sahel marquent une inflexion stratégique vers une appropriation africaine des solutions sahéliennes. Cette architecture diplomatique bicéphale, alliant expertise opérationnelle et autorité politique, s’inscrit dans la vision d’une sécurité souveraine prônée par l’IGH à travers le concept SIMBA. Malgré les défis persistants liés à la complexification du paysage sécuritaire et à la recomposition des groupes armés, ces désignations offrent une opportunité inédite de concrétiser une approche panafricaine crédible et durable.
Introduction
Le Sahel traverse une période de mutations géopolitiques profondes, caractérisée par l’échec relatif des interventions extérieures, la reconfiguration des alliances régionales et l’émergence de nouvelles dynamiques sécuritaires. Dans ce contexte d’incertitude stratégique, l’Union africaine (UA) a procédé en juillet 2025 à deux nominations majeures qui redéfinissent potentiellement l’architecture diplomatique sahélienne : Dr. Mamadou Tangara, ancien ministre gambien des Affaires étrangères, désigné Représentant spécial pour le Mali et le Sahel, et le Président Évariste Ndayishimiye du Burundi, nommé Envoyé spécial pour la région sahélienne.
Cette analyse examine les implications stratégiques de ces nominations dans le cadre plus large d’une quête africaine d’autonomie sécuritaire, en évaluant les défis opérationnels, les opportunités diplomatiques et les risques inhérents à cette nouvelle configuration institutionnelle, tout en proposant des scénarios prospectifs pour la stabilisation régionale.
Profils et mandats : Une complémentarité stratégique
Dr. Mamadou Tangara : L’expertise diplomatique au service de l’opérationnel
La nomination de Dr. Mamadou Tangara à la tête de la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (MISAHEL) s’inscrit dans une logique de professionnalisation des réponses africaines aux crises complexes1. Ancien ministre des Affaires étrangères de la Gambie (2017-2022), Tangara dispose d’une expérience diplomatique substantielle dans la gestion des dossiers ouest-africains et d’une connaissance approfondie des mécanismes institutionnels régionaux.
⚠️ Alerte analytique
La nomination de Tangara intervient dans un contexte de tensions accrues entre l’UA et les autorités de transition de l’Alliance des États du Sahel (AES). Sa capacité à maintenir un dialogue constructif avec Bamako, Ouagadougou et Niamey constituera un test décisif de la crédibilité de la nouvelle approche africaine.
Le mandat confié à Tangara s’articule autour de trois axes principaux : la coordination des efforts de médiation de l’UA, le dialogue avec l’ensemble des parties prenantes sahéliennes, et la supervision des activités opérationnelles de MISAHEL sur le terrain. Cette mission technique exige une approche pragmatique, capable de transcender les clivages politiques actuels tout en préservant l’autorité morale de l’UA dans la région.
Président Évariste Ndayishimiye : L’autorité politique au niveau stratégique
La désignation du Président Ndayishimiye comme Envoyé spécial de l’UA pour le Sahel répond à une logique différente mais complémentaire2. En tant que chef d’État en exercice et Champion de l’Union africaine pour la jeunesse, la paix et la sécurité, Ndayishimiye apporte une légitimité politique de haut niveau aux initiatives diplomatiques africaines. Son profil présente l’avantage d’une relative neutralité vis-à-vis des enjeux sahéliens, le Burundi n’étant pas directement impliqué dans les dynamiques conflictuelles régionales.
Cette nomination s’inscrit dans une tradition diplomatique africaine valorisant le rôle des personnalités de stature continentale dans la résolution des crises majeures. Ndayishimiye dispose notamment de l’autorité nécessaire pour engager des discussions de haut niveau avec les partenaires internationaux et mobiliser les ressources diplomatiques continentales au service de la stabilisation sahélienne.
Vers une vision africaine de sécurité intégrée
💡 Note IGH
L’Institut Géopolitique Horizons préconise une approche holistique de la sécurité africaine, intégrant dimensions militaire, diplomatique, développementale et gouvernementale. Cette vision privilégie l’appropriation continentale des solutions et la réduction de la dépendance vis-à-vis des interventions extérieures3.
Les nominations de Tangara et Ndayishimiye s’inscrivent dans cette perspective stratégique émergente. Elles matérialisent une architecture institutionnelle permettant de décliner opérationnellement les principes d’une sécurité souveraine : leadership africain assumé, complémentarité des approches diplomatiques et techniques, et volonté d’autonomisation progressive des réponses continentales aux crises sécuritaires.
Cette convergence témoigne d’une prise de conscience croissante au sein des institutions africaines de la nécessité de développer des capacités endogènes de gestion des crises, particulièrement dans un contexte où les solutions extérieures ont montré leurs limites structurelles. L’échec relatif de Barkhane, la fermeture de la MINUSMA et les tensions diplomatiques avec certains partenaires traditionnels ont accéléré cette maturation stratégique.
Défis opérationnels et contraintes structurelles
Complexification du paysage sécuritaire
Le contexte sécuritaire sahélien a connu une évolution significative depuis le retrait des forces françaises et la reconfiguration des alliances régionales. Le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a adopté une stratégie d’ancrage territorial et de conquête de l’adhésion locale particulièrement sophistiquée4. En assouplissant ses pratiques punitives, en arbitrant les conflits fonciers et en s’inscrivant dans les dynamiques sociales locales, le groupe a gagné une forme de légitimité auprès de populations rurales marginalisées.
Parallèlement, la résurgence du Front de Libération de l’Azawad (FLA), coalition de groupes issus de l’ex-Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA), complexifie l’équation sécuritaire. La requalification de ces mouvements en « entités terroristes » par les autorités de l’Alliance des États du Sahel (AES) introduit un amalgame dangereux entre revendications identitaires touarègues et radicalisme jihadiste, risquant de compromettre les efforts de réconciliation nationale.
Contraintes institutionnelles et financières
Les nouvelles nominations africaines devront composer avec des contraintes structurelles majeures. MISAHEL dispose de ressources limitées et d’un mandat principalement diplomatique, sans capacité d’intervention militaire directe. Cette limitation contraste avec l’ampleur des défis sécuritaires et développementaux auxquels fait face la région.
⚠️ Contrainte budgétaire
Le budget annuel de MISAHEL s’élève à environ 15 millions USD, soit moins de 1% du coût de l’opération Barkhane à son apogée. Cette disproportion illustre les défis financiers auxquels font face les initiatives africaines de stabilisation.
La dépendance vis-à-vis des financements extérieurs demeure un facteur de vulnérabilité stratégique. L’Union européenne, les États-Unis et d’autres partenaires internationaux conditionnent souvent leur soutien à des orientations politiques spécifiques, limitant l’autonomie décisionnelle des institutions africaines.
Opportunités stratégiques et leviers d’action
Légitimité culturelle et proximité géographique
L’approche africaine bénéficie d’atouts comparatifs indéniables face aux interventions extérieures. La proximité culturelle, linguistique et religieuse facilite la compréhension des dynamiques locales et l’établissement de relations de confiance avec les communautés sahéliennes. Cette légitimité endogène constitue un facteur décisif dans un contexte où la méfiance vis-à-vis des acteurs extérieurs s’est considérablement accrue.
Les envoyés africains disposent également d’une meilleure compréhension des mécanismes traditionnels de résolution des conflits et des systèmes de gouvernance coutumière. Cette connaissance approfondie des sociétés sahéliennes permet d’envisager des solutions plus adaptées aux réalités locales et potentiellement plus durables que les approches technocratiques privilégiées par les partenaires occidentaux.
Flexibilité diplomatique et absence de conditionnalités
L’UA dispose d’une marge de manœuvre diplomatique plus importante que ses partenaires occidentaux, notamment dans le dialogue avec les autorités de transition de l’AES. L’absence de conditionnalités démocratiques strictes permet d’engager un dialogue pragmatique centré sur les enjeux sécuritaires immédiats, sans préjuger des évolutions politiques futures.
💡 Recommandation stratégique
Les envoyés africains devraient exploiter cette flexibilité pour établir un dialogue inclusif associant l’ensemble des parties prenantes sahéliennes, y compris les mouvements politico-militaires non-jihadistes et les autorités traditionnelles marginalisées par les processus précédents.
Analyse des dynamiques régionales et géostratégiques
Position des États de l’AES
L’Alliance des États du Sahel, regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, constitue le défi immédiat le plus complexe pour les nouveaux envoyés africains. Ces trois pays, dirigés par des juntes militaires, ont développé une rhétorique souverainiste hostile aux interventions extérieures et manifestent une méfiance croissante vis-à-vis des organisations régionales traditionnelles, CEDEAO incluse5.
Cependant, l’AES n’a pas officiellement rompu avec l’UA, contrairement à sa sortie de la CEDEAO. Cette distinction offre une opportunité pour Tangara et Ndayishimiye d’établir un dialogue constructif, à condition d’adopter une approche respectueuse de la souveraineté nationale et dénuée de conditionnalités politiques.
L’initiative marocaine pour l’accès atlantique : une géostratégie d’intégration
L’initiative royale marocaine pour l’accès à l’Atlantique des pays du Sahel, lancée en novembre 2023, s’inscrit dans une vision géostratégique globale de stabilisation par l’intégration économique6. Cette proposition, qui vise à faciliter l’accès des pays sahéliens enclavés aux infrastructures portuaires atlantiques via le territoire marocain, transcende les approches purement sécuritaires pour privilégier une logique de développement économique structurant.
💡 Perspective géoéconomique
L’initiative marocaine propose une alternative stratégique aux routes commerciales traditionnelles contrôlées par les pays du Golfe de Guinée, offrant aux États sahéliens une diversification de leurs corridors d’exportation et une réduction de leur vulnérabilité économique.
Cette initiative s’articule autour de trois axes principaux : le développement d’infrastructures de transport transsahariennes, la création de zones économiques spéciales aux frontières, et l’établissement de mécanismes de financement adaptés aux besoins des pays sahéliens. Sa dimension stratégique réside dans sa capacité à créer des interdépendances économiques positives, susceptibles de contribuer à la stabilisation régionale par la prospérité partagée.
Convergence avec l’Alliance Atlantique pour la Gouvernance et la Prospérité (AAGP)
L’Alliance Atlantique pour la Gouvernance et la Prospérité (AAGP), plateforme de coopération regroupant les États riverains de l’Atlantique africain, constitue un cadre institutionnel complémentaire aux initiatives marocaines7. Cette alliance, qui associe des pays de statuts économiques et politiques divers, prône une approche holistique du développement atlantique, intégrant sécurité maritime, connectivité économique et gouvernance partagée.
La convergence entre l’initiative marocaine et l’AAGP dessine les contours d’une géostratégie atlantique africaine cohérente, capable d’offrir aux pays sahéliens des alternatives crédibles à l’enclavement géographique et à l’isolement économique. Cette dynamique d’intégration Sud-Sud pourrait constituer un facteur de stabilisation structurelle, en créant des incitations économiques à la paix et à la coopération régionale.
Rôle des États côtiers dans la sécurité régionale
Les pays côtiers ouest-africains, particulièrement la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin, font face à une extension progressive de l’insécurité sahélienne vers le sud. Cette diffusion géographique des menaces crée un intérêt stratégique partagé pour la stabilisation du Sahel, offrant aux envoyés africains un levier diplomatique pour mobiliser des ressources régionales additionnelles.
Le Maroc, par sa position géostratégique et ses initiatives d’intégration atlantique, s’affirme comme un acteur pivot de cette dynamique. Sa participation aux exercices African Lion, son expertise en matière de lutte antiterroriste et son engagement dans le développement d’infrastructures transsahariennes positionnent le Royaume comme un partenaire incontournable de toute stratégie africaine de stabilisation sahélienne.
Scénarios prospectifs à moyen terme
Scénario 1 : Consolidation progressive de l’architecture africaine intégrée
Dans ce scénario optimiste, les nominations de Tangara et Ndayishimiye catalysent une dynamique positive de réappropriation africaine des enjeux sahéliens, renforcée par l’opérationnalisation de l’initiative marocaine pour l’accès atlantique. L’UA parvient à établir un dialogue constructif avec l’AES, facilitant la coordination des efforts de stabilisation. Cette approche trouve progressivement une traduction opérationnelle à travers le renforcement des capacités de MISAHEL et l’élaboration d’une doctrine africaine de gestion des crises, appuyée par une intégration économique sahélo-atlantique structurante.
Les indicateurs clés de ce scénario incluent : la reprise du dialogue entre l’UA et les capitales de l’AES, l’adoption d’un plan de financement autonome pour les opérations africaines, l’émergence d’une coordination militaire effective entre les forces nationales sahéliennes, et la concrétisation des premiers projets d’infrastructures transsahariennes vers l’Atlantique.
Scénario 2 : Stagnation diplomatique et fragmentation persistante
Ce scénario médian anticipe une amélioration limitée de la situation, les envoyés africains parvenant à maintenir un dialogue minimal sans déboucher sur des avancées substantielles. Les divisions politiques entre l’AES et les autres acteurs régionaux persistent, limitant l’efficacité des initiatives diplomatiques. L’UA demeure contrainte par ses limitations financières et institutionnelles, reproduisant partiellement les échecs des approches précédentes.
Scénario 3 : Dégradation sécuritaire et échec de l’approche africaine
Dans cette hypothèse pessimiste, la situation sécuritaire continue de se dégrader malgré les efforts diplomatiques africains. L’extension de l’insécurité vers les pays côtiers s’accélère, compromettant la stabilité régionale. L’incapacité de l’UA à proposer des solutions crédibles relance le débat sur la nécessité d’interventions extérieures, remettant en question la viabilité de l’approche souveraine prônée par l’IGH.
Conclusion stratégique
Les nominations de Dr. Mamadou Tangara et du Président Évariste Ndayishimiye constituent une inflexion potentiellement décisive dans l’approche africaine des crises sahéliennes. Cette architecture diplomatique bicéphale, articulant expertise technique et autorité politique, offre les conditions institutionnelles nécessaires à l’émergence d’une diplomatie sahélienne endogène crédible. L’articulation avec les initiatives géoéconomiques d’intégration atlantique, notamment l’initiative marocaine et le cadre AAGP, dessine les contours d’une géostratégie africaine globale privilégiant la stabilisation par le développement et l’intégration régionale.
Cependant, le succès de cette initiative dépendra de la capacité de l’UA à transcender les clivages politiques actuels, à mobiliser les ressources financières nécessaires et à développer une doctrine d’intervention adaptée aux spécificités sahéliennes. La convergence entre les approches diplomatiques (Tangara-Ndayishimiye), sécuritaires (vision holistique africaine) et géoéconomiques (initiative atlantique marocaine) suggère une maturation stratégique prometteuse, mais qui devra se concrétiser par des réalisations opérationnelles tangibles pour éviter la reproduction des échecs antérieurs.
L’enjeu dépasse la seule stabilisation du Sahel. Il s’agit de déterminer si l’Afrique dispose des capacités institutionnelles et politiques nécessaires pour assumer la responsabilité de sa propre sécurité, ouvrant ainsi la voie à une autonomie stratégique continentale plus large.
Recommandations opérationnelles
💡 À l’attention des institutions africaines
Priorité immédiate : Établir un mécanisme de dialogue permanent avec les autorités de l’AES, basé sur le respect mutuel et l’absence de conditionnalités politiques préalables.
Intégration géoéconomique : Promouvoir activement la participation des États sahéliens aux initiatives d’intégration atlantique, notamment l’initiative marocaine d’accès à l’Atlantique et les mécanismes de l’AAGP.
Moyen terme : Développer un fonds africain autonome de stabilisation sahélienne, réduisant la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs.
Long terme : Élaborer une doctrine africaine de gestion des crises, intégrant une approche holistique de sécurité et les potentialités de l’intégration économique sahélo-atlantique.
💡 À l’attention des partenaires internationaux
Soutenir sans conditionner : Accompagner financièrement et techniquement les initiatives africaines sans imposer d’orientations politiques contraignantes.
Infrastructures régionales : Appuyer les projets d’intégration économique sahélo-atlantique, particulièrement les corridors de transport et les zones économiques transfrontalières.
Transfert de capacités : Privilégier les programmes de renforcement des capacités africaines plutôt que les interventions directes.
💡 À l’attention des entreprises
Investissement responsable : Intégrer les critères de stabilité régionale dans les stratégies d’investissement sahéliennes.
Partenariats locaux : Privilégier les collaborations avec les acteurs économiques locaux pour favoriser l’ancrage territorial des investissements.
Notes de bas de page
1 Communiqué de la Commission de l’Union africaine, « Nomination du Dr. Mamadou Tangara comme Représentant spécial au Mali et au Sahel », 15 juillet 2025.
2 African Union Press Release, « Chairperson appoints H.E. Évariste Ndayishimiye as Special Envoy for Sahel Region », 17 juillet 2025, au.int.
3 Institut Géopolitique Horizons, « Position stratégique sur la sécurité souveraine africaine », Document de travail IGH-DT-001, juillet 2025.
4 Crisis Group, « The Central Sahel: Scene of New Conflicts? », Africa Report N°297, décembre 2024.
5 Déclaration commune des chefs d’État de l’AES, Sommet de Niamey, juin 2025.
6 Discours Royal, « Initiative d’accès à l’Océan Atlantique pour les pays du Sahel », Royaume du Maroc, novembre 2023.
7 Secrétariat de l’Alliance Atlantique pour la Gouvernance et la Prospérité, « Orientations stratégiques 2024-2027 », AAGP, janvier 2024.
Institut Géopolitique Horizons (IGH) – Centre d’analyse indépendant








