Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons 19 avril 2025
Une escalade inquiétante des tensions entre l’Algérie et le Mali
La récente vague d’attaques perpétrées par des groupes armés terroristes (GAT) contre les forces maliennes s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu entre l’Algérie et le Mali. Ces opérations interviennent à un moment critique, marqué par la crise diplomatique provoquée par l’incident du drone malien abattu par l’armée algérienne début avril 2025.
Selon plusieurs sources diplomatiques, cette escalade n’est pas fortuite. Les attaques concentrées sur les axes stratégiques conduisant à Bamako, notamment depuis l’est et le centre du pays, révèlent une stratégie d’encerclement méthodique qui pourrait répondre à des objectifs précis.
« La multiplication des attaques le long des axes routiers menant à Bamako n’est pas le fruit du hasard », confirme un expert en sécurité sahélienne qui a requis l’anonymat. « Il s’agit d’une stratégie d’asphyxie progressive visant à isoler la capitale malienne et à exercer une pression maximale sur le pouvoir en place. »
La stratégie algérienne: un calcul géopolitique à haut risque
Les analystes identifient deux objectifs potentiels dans ce que certains experts considèrent comme une stratégie algérienne:
Déstabilisation du pouvoir malien
Le premier objectif serait de fragiliser le régime militaire de Bamako, en soutenant indirectement des opérations qui menacent sa stabilité. Cette approche s’inscrirait dans une logique de représailles après le durcissement des positions maliennes envers Alger.
Dans ce contexte, il est significatif de noter que l’un des points de tension majeurs entre les deux pays concerne précisément le projet algérien d’établir une « zone tampon » à la frontière. Comme le révélait en janvier 2024 le site Maghreb Intelligence: « Depuis l’été 2023, les autorités algériennes ont élaboré un plan secret visant à garantir la sécurité nationale de l’Algérie […] Ce plan consiste à créer une zone tampon s’étendant sur environ 100 km le long de la frontière algérienne avec le nord du Mali. »
Création d’un incident frontalier justifiant une intervention
Le second objectif pourrait être de provoquer un incident frontalier suffisamment grave pour justifier une intervention militaire algérienne permettant d’établir cette zone tampon tant contestée par Bamako.
Cette stratégie s’inscrit dans un contexte révélateur. L’incident du drone malien abattu le 1er avril 2025 pourrait n’être pas qu’un simple malentendu frontalier. Selon les informations publiées par l’Institut Géopolitique Horizons, cet acte aurait visé à protéger le chef jihadiste Iyad Ag Ghali. La procédure judiciaire ouverte contre deux hauts gradés de l’armée algérienne serait une « diversion pour cacher une opération de protection » orchestrée au plus haut niveau par la Direction Générale de la Documentation et de la Sécurité Extérieure (DGDSE).
Cette révélation éclaire d’un jour nouveau les motivations potentielles derrière le soutien aux attaques actuelles contre le Mali. Elle suggère que l’Algérie pourrait chercher à protéger non seulement ses intérêts territoriaux mais également certains réseaux d’influence qu’elle maintient dans la région sahélienne.
Une stratégie qui aliène tous les acteurs majeurs
La manœuvre algérienne, si elle est confirmée, place Alger dans une position diplomatiquement intenable, s’attirant simultanément l’hostilité de toutes les grandes puissances impliquées dans la région.
L’opposition frontale aux intérêts américains
L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, a fait de la stabilisation du Sahel une priorité stratégique. Comme le soulignait l’article du Hudson Institute du 18 avril 2025: « Des militants liés au Polisario alimentent l’instabilité dans tout le Sahel, menaçant le personnel américain, sapant les gouvernements régionaux et perturbant l’accès aux gisements d’uranium, d’or et de terres rares qui sont vitaux pour les chaînes d’approvisionnement mondiales. »
La stratégie américaine, axée sur la réduction des zones de conflit en Afrique pour contrer l’influence chinoise, est directement menacée par toute tentative de déstabilisation supplémentaire dans la région. Washington pourrait réagir par des pressions diplomatiques accrues, voire des sanctions économiques ciblées contre l’Algérie.
Le risque d’aliénation de la Russie
Plus préoccupant encore pour Alger, cette stratégie risque de provoquer une rupture avec Moscou, son principal fournisseur d’armement. La Russie, qui a considérablement investi dans sa présence au Mali via l’África Corps (ex-Wagner), perçoit ce pays comme un élément central de sa stratégie d’influence en Afrique.
Le 3 avril 2025, lors de la première réunion ministérielle Russie-AES à Moscou, Sergueï Lavrov avait clairement affiché ce soutien: « Notre coopération dans le domaine militaire s’intensifie, nos militaires coopèrent de manière active avec les militaires du Mali. »
Toute action algérienne visant à déstabiliser Bamako serait perçue comme une attaque directe contre les intérêts stratégiques russes dans la région, mettant en péril les relations militaires et diplomatiques privilégiées entre Moscou et Alger.
La Turquie: un nouvel acteur hostile
La Turquie, qui a développé une influence considérable au Mali ces dernières années, ne resterait pas passive face à une tentative de déstabilisation. Ankara a établi des partenariats économiques et sécuritaires significatifs avec Bamako et considère le Sahel comme une zone d’influence prioritaire dans sa stratégie africaine.
Une action algérienne hostile au Mali risquerait donc de compromettre durablement les relations avec la Turquie, ajoutant un nouvel adversaire de poids à la liste déjà longue des problèmes diplomatiques d’Alger.
La Chine: des intérêts économiques menacés
La Chine, bien que moins visible militairement, possède des intérêts économiques considérables au Mali et dans l’ensemble du Sahel, notamment dans les secteurs miniers et des infrastructures. Pékin, qui privilégie systématiquement la stabilité pour protéger ses investissements, verrait d’un très mauvais œil toute initiative contribuant à la déstabilisation régionale.
L’Algérie risquerait ainsi de s’aliéner également ce partenaire commercial majeur, compromettant potentiellement des projets d’infrastructure et des investissements considérables.
Le spectre de la désignation FTO et ses implications dévastatrices
Une menace déjà brandie par Washington
Comme le rappelle notre analyse « Sahara: Pourquoi Trump est si pressé de clore ce dossier », la menace de désignation du Front Polisario comme organisation terroriste étrangère (FTO) est déjà explicitement évoquée dans l’influent article du Hudson Institute du 18 avril 2025, qui affirme que « le Polisario Front remplit tous les trois critères statutaires pour une désignation FTO » selon la section 219 de la loi américaine sur l’immigration et la nationalité.
L’effet domino catastrophique pour Alger
Si le soutien algérien aux groupes armés terroristes opérant au Mali était formellement établi, cette menace prendrait une toute autre dimension. L’administration Trump pourrait accélérer la procédure de désignation du Polisario comme FTO, plaçant automatiquement l’Algérie dans la catégorie des États hébergeant et soutenant une organisation terroriste.
Les conséquences seraient dévastatrices:
– Restrictions sur l’aide étrangère américaine
– Sanctions financières contre les institutions et entreprises algériennes
– Contrôles renforcés sur les exportations à double usage
– Obstacles majeurs aux transactions financières internationales
– Restrictions de visas pour les officiels algériens
Un expert en droit international nous explique: « Une désignation FTO n’est pas seulement symbolique. Elle déclenche automatiquement un ensemble de mesures restrictives qui peuvent paralyser les échanges économiques d’un pays, particulièrement dans un monde où le système financier reste largement dominé par les États-Unis. »
Cette menace est d’autant plus crédible que les révélations sur la protection présumée d’Iyad Ag Ghali par l’Algérie renforcent l’argumentaire en faveur d’une telle désignation. Comme le rappelle l’Institut Géopolitique Horizons, les liens entre ce chef jihadiste et les services algériens remontent aux années 1990, et une enquête du journal Le Monde publiée en juillet 2018 révélait que « les services lancés sur la trace d’Iyad Ag-Ghali l’avaient souvent signalé dans la localité algérienne de Tin Zaouatine » et qu’il aurait même été « hospitalisé dans un établissement algérien de Tamanrasset » en 2016.
La menace d’une plainte formelle du Mali devant le Conseil de sécurité
Un scénario juridique dévastateur
Le risque juridique est tout aussi préoccupant pour Alger. Si le Mali déposait une plainte formelle au Conseil de sécurité de l’ONU pour « agression armée » avec l’accusation explicite que cette agression vise à protéger des chefs terroristes jihadistes, les implications seraient dramatiques.
Une telle plainte, soutenue par des preuves tangibles et appuyée par la Russie (membre permanent du Conseil de sécurité et allié de Bamako), placerait l’Algérie dans une situation diplomatique intenable.
Cette menace n’est pas théorique. Le Mali a déjà entrepris des démarches concrètes en ce sens, comme le rapporte l’Institut Géopolitique Horizons: « Le rappel ‘pour consultations’ des ambassadeurs des trois pays de l’AES accrédités à Alger, le retrait du Mali du Comité d’État-Major Opérationnel Conjoint (CEMOC), l’annonce d’une plainte internationale et l’ouverture au Mali d’une procédure judiciaire pour ‘association de malfaiteurs, actes de terrorisme, financement du terrorisme, détention illégale d’armes de guerre, de munitions et de complicité’, témoignent de la détermination de ces pays à s’affranchir de l’influence algérienne. »
La qualification de « soutien au terrorisme »
Plus grave encore, si les autorités maliennes parvenaient à documenter un lien entre le soutien algérien à des groupes armés et la protection de figures jihadistes connues, l’Algérie pourrait se voir qualifier de « pays soutenant le terrorisme » – une désignation aux conséquences bien plus graves encore qu’une simple désignation FTO pour le Polisario.
Un diplomate africain spécialiste des questions sécuritaires nous confie sous couvert d’anonymat: « Ce serait un renversement total de l’image que l’Algérie a soigneusement construite depuis deux décennies comme partenaire dans la lutte contre le terrorisme. Les implications diplomatiques seraient incalculables, car cette qualification ouvrirait la voie à des sanctions multilatérales bien au-delà des seules mesures américaines. »
L’accusation formelle de « parrainage du terrorisme international » a déjà été portée par Bamako contre Alger, comme le rapporte l’Institut Géopolitique Horizons. Les poursuites judiciaires engagées par le Mali pour ces chefs d’accusation, associées au fait que la Cour pénale internationale avait déjà levé les scellés du mandat d’arrêt émis contre Iyad Ag Ghali en juin 2023, constituent un fondement juridique préoccupant pour l’Algérie.
Un isolement diplomatique total et sans précédent
L’Algérie fait actuellement face à ce que notre analyse précédente nomme « un encerclement diplomatique sans précédent », avec des relations dégradées simultanément avec la France, le Maroc, et une pression américaine croissante sur le dossier du Sahara.
Une implication prouvée dans la déstabilisation du Mali constituerait un calcul stratégique catastrophique, conduisant à un isolement diplomatique total vis-à-vis de presque tous les acteurs internationaux significatifs.
Comme l’indique un diplomate européen cité dans notre analyse sur la mobilisation générale en Algérie: « Le président Tebboune se trouve dans une situation pratiquement intenable. D’un côté, les pressions américaines sont devenues si intenses qu’elles ne laissent presque aucune échappatoire. »
Conclusion: un pari stratégique au bord du gouffre
La stratégie algérienne de soutien indirect aux groupes armés terroristes contre le Mali constitue peut-être l’erreur stratégique la plus grave qu’Alger pourrait commettre dans le contexte géopolitique actuel.
Loin de renforcer sa position régionale, cette initiative risque de précipiter un désastre diplomatique sans précédent, avec une double qualification dévastatrice: pays abritant une organisation terroriste (le Polisario) et pays soutenant activement des groupes jihadistes contre un État voisin.
La visite prochaine de Massad Boulos à Alger pourrait être l’occasion d’un avertissement américain explicite sur cette question. La capacité du président Tebboune à rectifier rapidement cette trajectoire déterminera non seulement l’avenir des relations algéro-américaines, mais potentiellement la survie même de l’influence et de la crédibilité diplomatique algérienne sur la scène internationale.
Comme le résume un analyste proche des cercles décisionnels américains: « L’Algérie joue avec le feu. Dans le contexte actuel de réorientation stratégique américaine en Afrique, tout soutien au terrorisme, même indirect, même tactique, sera sanctionné avec une sévérité sans précédent. Washington n’a plus ni la patience ni l’intérêt à tolérer des déstabilisations régionales, quelle que soit leur justification. »









