Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons (IGH)
« Ceux qui font commerce des slogans et prétendent soutenir le peuple palestinien sans lui offrir ne serait-ce qu’un sac de riz. » Cette formule cinglante du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lors de la rencontre de l’Alliance mondiale pour la solution à deux États à Rabat le 20 mai 2025, résonne comme un rappel à l’ordre salutaire dans un paysage diplomatique trop souvent dominé par la posture plutôt que par l’action. Cette métaphore du « sac de riz » mérite qu’on s’y arrête, tant elle révèle les contradictions profondes qui minent la solidarité arabe et islamique envers la Palestine.
L’art de la rhétorique creuse
Cette pique diplomatique, bien que formulée sans nommer explicitement de pays, trouve une résonance particulière lorsqu’on l’éclaire à l’aune des postures adoptées par certains voisins du Maroc. L’Algérie, qui ne cesse de se présenter comme le défenseur autoproclamé de la cause palestinienne derrière le slogan éculé « avec la Palestine, qu’elle soit oppressrice ou opprimée », offre un parfait exemple de cette diplomatie de façade que dénonce implicitement Bourita.
Lors du sommet de la Ligue arabe d’Alger, le président Abdelmadjid Tebboune avait pompeusement déclaré devant la presse : « Le dossier Palestine, laissez-moi m’en occuper. » Une déclaration grandiloquente qui, mise en perspective avec les réalisations concrètes, révèle tout le vide d’une approche purement déclamatoire. Car au-delà des effets d’annonce, que propose réellement l’Algérie au peuple palestinien ? Quelles initiatives concrètes ? Quels projets de développement ? Quels mécanismes de soutien institutionnel ?
Le sacrifice historique du Maroc : l’exemple mauritanien
Pour saisir toute la portée de la déclaration de Bourita, il convient de rappeler un épisode méconnu mais révélateur de l’histoire diplomatique marocaine. En 1969, lors de la conférence islamique organisée à Rabat suite à l’incendie criminel de la mosquée Al-Aqsa, le Maroc a accompli un geste d’une portée considérable : le royaume a renoncé à ses revendications territoriales sur la Mauritanie, levant ainsi la principale hypothèque qui pesait sur leurs relations bilatérales.
Cette décision, prise par feu Sa Majesté Hassan II malgré l’opposition du parti de l’Istiqlal qui défendait la thèse du « Grand Maroc », illustre parfaitement la philosophie diplomatique marocaine. Comme l’avait expliqué le souverain, il s’agissait d’un sacrifice consenti pour l’unité du monde musulman face à la cause palestinienne. Le ministère marocain des affaires mauritaniennes fut supprimé, marquant symboliquement cette réconciliation au service d’un objectif supérieur.
Ainsi, par la voix de sa plus haute autorité, le Maroc avait fait « le plus grand des sacrifices que peut faire un État » : renoncer à une partie de ce qu’il considérait comme son territoire historique pour servir une cause commune. Un sacrifice qui n’a jamais été égalé par ceux qui, aujourd’hui, se posent en donneurs de leçons.
Une cohérence diplomatique à toute épreuve
Ce rappel historique éclaire d’un jour nouveau la position actuelle du Maroc. Malgré la signature de l’Accord Tripartite avec les États-Unis et Israël, et tous les bénéfices stratégiques et économiques qui en découlent, le royaume reste « campé sur ses positions historiques », pour reprendre les termes de Bourita. Cette constance diplomatique, cette fidélité aux principes, contraste singulièrement avec l’opportunisme de certains acteurs régionaux.
Comme l’a solennellement réaffirmé le ministre des Affaires étrangères lors de la rencontre de Rabat, le Maroc « considère la cause palestinienne comme une cause nationale au même titre que la cause de l’intégrité territoriale. » Cette déclaration n’est pas un simple effet de style : elle traduit une réalité géopolitique constante, incarnée par la présidence du Comité Al-Qods exercée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et matérialisée par l’action concrète de l’Agence Bayt Mal Al-Qods.
L’action plutôt que les mots
La différence fondamentale entre l’approche marocaine et celle de ses détracteurs réside précisément dans cette articulation entre principes et pragmatisme. Là où d’autres se contentent de déclarations fracassantes, le Maroc déploie des mécanismes concrets : financement de projets à Jérusalem-Est, soutien aux institutions palestiniennes, diplomatie active pour la solution à deux États.
Cette approche pragmatique ne fait pas l’économie des positions de principe – bien au contraire. Elle les inscrit dans une démarche opérationnelle qui vise l’efficacité plutôt que l’effet d’annonce. C’est cette philosophie que traduisait Bourita lorsqu’il soulignait que la solution à deux États « n’est pas un slogan creux, ni une couverture pour des surenchères diplomatiques, mais un engagement moral et un choix politique réaliste. »
L’avenir d’une diplomatie de résultats
La rencontre de Rabat, qui a rassemblé près de 50 pays autour de l’Alliance mondiale pour la solution à deux États, témoigne de cette capacité marocaine à fédérer au-delà des clivages traditionnels. En co-présidant cette initiative avec les Pays-Bas, le Maroc démontre qu’il est possible de concilier normalisation avec Israël et soutien indéfectible à la Palestine – une nuance que peinent à saisir les tenants d’une approche manichéenne.
Face aux « marchands de slogans » que dénonce implicitement Bourita, le Maroc oppose la constance de ses positions et la cohérence de ses actes. Cette diplomatie de résultats, héritée d’une longue tradition de pragmatisme royal, offre peut-être la voie la plus crédible vers une paix juste et durable au Moyen-Orient.
Dans un contexte géopolitique en mutation, où les équilibres régionaux se redessinent, l’exemple marocain rappelle une vérité simple mais essentielle : en diplomatie comme ailleurs, ce sont les actes qui comptent, non les proclamations. Et sur ce terrain, force est de constater que tous les acteurs ne se valent pas.







