Par Abdelhakim Yamani
Les relations entre le Maroc et l’Algérie, marquées par des tensions historiques, semblent avoir atteint un point de non-retour. Si le Royaume, par la voix de sa plus haute autorité, a multiplié les initiatives de rapprochement en proposant, sans conditions préalables, d’ouvrir des discussions pour mettre à plat toutes les divergences, ces appels sont restés lettre morte. L’absence de réponse de la part de l’Algérie – désignée désormais par l’expression « autre monde » ou « monde parallèle » (العالم الآخر) selon les termes employés par le roi Mohammed VI – révèle une posture d’obstruction systématique qui rend aujourd’hui toute perspective de normalisation non seulement improbable mais surtout contre-productive pour le Maroc.
Certains analystes, faisant abstraction des réalités du terrain et des évolutions géopolitiques majeures, persistent à promouvoir une vision dépassée du conflit, recommandant notamment que « les pays occidentaux devraient insister sur l’importance de protéger les civils et de permettre à la mission des Nations Unies d’opérer efficacement au Sahara occidental ». Cette approche, anachronique, ignore délibérément les mutations profondes intervenues tant dans le dossier du Sahara que dans la configuration géopolitique régionale et internationale depuis 1991.
L’impossible dialogue : facteurs structurels
L’impossibilité d’un dialogue constructif avec l’Algérie repose sur plusieurs facteurs structurels fondamentaux. En premier lieu, il apparaît impossible de négocier ou de discuter avec un pouvoir, en place depuis 2019, qui se distingue par une absence totale de stratégie tant nationale qu’internationale. Cette carence stratégique s’est notamment manifestée par la création de tensions avec l’ensemble de ses voisins, à l’exception relative de la Tunisie – où même là, l’image de l’Algérie s’est considérablement dégradée au niveau populaire ces derniers mois.
La nature même du régime algérien, caractérisée par une junte politico-militaire, constitue un obstacle majeur. L’absence d’un véritable centre de décision identifiable capable d’être un interlocuteur fiable pour des engagements pérennes rend illusoire toute perspective d’accord durable. Cette situation est aggravée par un déficit patent de légitimité populaire, illustrant le fossé croissant entre le pouvoir et la société algérienne.
Les obstacles économiques et financiers
Sur le plan économique, l’Algérie présente plusieurs handicaps structurels qui rendent problématique toute coopération économique significative. L’absence d’une véritable économie de marché se traduit par une législation et des réglementations opaques et instables. Les décisions d’interdiction d’importation prises au pied levé, sans considération pour les réalités du marché local et les besoins vitaux de la population, illustrent cette imprévisibilité chronique.
Le système financier algérien, en décalage avec les normes internationales, et l’absence de respect des procédures existantes dans le domaine des investissements et des importations constituent des obstacles majeurs à toute intégration économique régionale. L’influence manifeste de la hiérarchie militaire sur les centres de décisions à tous les niveaux de la pyramide économique achève de rendre impossible toute perspective de coopération économique fiable et durable.
L’isolement géopolitique croissant de l’Algérie
Sur le plan géostratégique, le Maroc n’a aucun intérêt à rétablir des relations avec un rival historique géopolitiquement esseulé, dont l’influence s’est considérablement érodée tant sur la scène régionale que continentale et internationale. L’Algérie s’est progressivement enfermée dans « un monde parallèle », sa voix ne portant plus ni en Afrique ni ailleurs. Son influence diplomatique s’est réduite comme peau de chagrin depuis l’arrivée de Tebboune au pouvoir en 2019.
Plus révélateur encore, son principal partenaire stratégique, la Russie, a pris ses distances, allant jusqu’à considérer l’Algérie comme un pays « sans poids, sans prestige, sans positions », selon les termes mêmes de Lavrov. Cette marginalisation internationale se trouve aggravée par la perspective du retour de Trump à la Maison Blanche, provoquant déjà la panique à Alger, comme en témoignent la mission secrète du ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, à Doha pour tenter d’approcher l’équipe Trump.
Les lignes rouges franchies
Au-delà des considérations structurelles et géopolitiques, l’Algérie a franchi plusieurs lignes rouges rendant désormais toute normalisation moralement et politiquement inacceptable. Après avoir tenté vainement pendant près de 50 ans de porter atteinte à l’intégrité territoriale du Maroc en sponsorisant le Polisario, Alger a récemment franchi un nouveau cap en tentant d’attiser un séparatisme artificiel dans le Rif, notamment à travers l’organisation d’une « journée nationale du Rif » et le financement d’un prétendu « parti national du Rif ».
Plus graves encore sont les attaques ad hominem contre Sa Majesté le Roi Mohammed VI, orchestrées via des campagnes médiatiques tant dans la presse affidée publique que privée, ainsi que sur les réseaux sociaux. Ces attaques, couplées aux tentatives répétées d’appropriation du patrimoine identitaire immatériel marocain, constituent des provocations délibérées rendant toute perspective de rapprochement non seulement improbable mais politiquement inacceptable.
La nouvelle donne géostratégique
La posture de fermeté du Maroc s’inscrit dans un contexte géostratégique qui lui est largement favorable. Les tensions avec l’Algérie n’entravent en rien le déploiement de la stratégie marocaine tant régionale que continentale. Au contraire, le Royaume continue de consolider ses positions diplomatiques et d’étendre son influence, notamment en Afrique, tandis que l’Algérie s’enfonce dans un isolement croissant.
La menace de Trump aux pays de l’UE d’augmenter les droits de douane s’ils n’achètent pas massivement les hydrocarbures américains risque de porter un coup supplémentaire aux revenus gaziers algériens, fragilisant davantage une économie déjà précaire. Cette nouvelle donne énergétique pourrait accélérer la déstabilisation interne d’un régime déjà confronté à de multiples défis.
Avec la chute du régime de Bachar Al Assad en Syrie, l’Algérie se retrouve, aux côtés du Yémen en guerre, comme l’un des derniers survivants du « Front de la fermeté », cette alliance historique des régimes arabes anti-occidentaux et réfractaires à toute évolution démocratique. Cette position d’arrière-garde idéologique, couplée à une situation interne de plus en plus précaire, fait dire à de nombreux analystes que l’Algérie ne serait plus qu’un « mort vivant » dont les jours sont désormais comptés. Cette opinion est d’ailleurs de plus en plus partagée en Algérie même, où plusieurs intellectuels et analystes de renom tirent la sonnette d’alarme sur l’état de déliquescence avancée du système et son incapacité à se réformer.
Les implications sécuritaires régionales
Cette situation préoccupante soulève des questions légitimes quant à la stabilité future de la région. L’expérience historique montre que l’effondrement des régimes autoritaires peut engendrer des périodes de chaos susceptibles d’affecter l’ensemble d’une région. Dans ce contexte, le Maroc doit maintenir une vigilance accrue tout en poursuivant sa stratégie de développement et de rayonnement régional, bien que la situation ne serait pas inédite. Durant toute la décennie noire algérienne, le Maroc avait su, à l’exception de l’attentat de 1994 de l’hôtel Atlas Asni, maîtriser ses frontières et se prémunir d’une répercussion directe sur son territoire.
La multiplication des incidents frontaliers, l’émigration massive au départ d’Algérie, et la recrudescence des activités terroristes dans la région sahélo-saharienne témoignent déjà d’un affaiblissement inquiétant du contrôle étatique algérien sur son territoire. Cette situation renforce la pertinence de la position marocaine de distanciation stratégique vis-à-vis d’un voisin dont l’instabilité croissante pourrait devenir contagieuse.
La question qui se pose aujourd’hui n’est plus de savoir comment normaliser les relations avec l’Algérie, mais plutôt quels bénéfices le Maroc pourrait tirer d’un rapprochement avec un régime politico-militaire assiégé de toutes parts et au bord de l’implosion. L’absence de réponse positive à cette interrogation confirme la justesse de la position marocaine actuelle.
Les perspectives d’une normalisation des relations maroco-algériennes apparaissent non seulement improbables mais surtout contre-productives dans le contexte actuel. Le Maroc, fort de ses succès diplomatiques et de son développement économique, n’a objectivement aucun intérêt à réviser sa position vis-à-vis d’un régime qui a démontré son incapacité à évoluer et à s’adapter aux réalités du monde contemporain.
La stabilité régionale ne passe plus nécessairement par une normalisation avec l’Algérie, mais plutôt par la consolidation des acquis marocains et le renforcement des partenariats stratégiques avec les acteurs régionaux et internationaux qui partagent la vision d’un Maghreb stable et prospère. Dans cette perspective, le Maroc se doit de maintenir son cap, tout en se préparant à faire face aux défis qui pourraient émerger d’une déstabilisation potentielle de son voisin oriental.
Le Royaume devra notamment renforcer sa vigilance sécuritaire et consolider ses alliances stratégiques, tout en poursuivant sa politique de développement économique et social. Cette approche équilibrée, combinant fermeté diplomatique et développement interne, apparaît comme la meilleure réponse aux défis posés par un voisinage instable et un régime algérien aux abois.







