
Freetown / Lungi (Sierra Leone) — 69ᵉ Sommet ordinaire de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO
Dimanche 19 juillet 2026, dans la chaleur moite de Freetown, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ont signé l’Accord Intergouvernemental encadrant le Gazoduc Africain Atlantique — une infrastructure de près de 6 900 kilomètres appelée à relier les champs gaziers du delta du Niger au Maroc, puis au réseau gazier européen. Sur le papier, un accord énergétique de plus. Dans les faits, un basculement institutionnel dont la portée dépasse largement le seul secteur du gaz.
Car l’accord lui-même n’a rien de neuf : les ministres de l’Énergie de la CEDEAO l’avaient adopté dès novembre 2024, et la Conférence des chefs d’État en avait approuvé le principe un mois plus tard, à Abuja. Ce qui change de nature à Freetown, c’est le niveau auquel la signature intervient. Un accord validé par des cabinets ministériels engage des administrations. Un accord signé par treize chefs d’État engage des nations. C’est cette bascule — de l’exécutif technique au politique souverain — qui constitue le véritable événement du 69ᵉ Sommet de la CEDEAO.
Un tournant plus politique qu’énergétique
Le symbole n’a pas échappé aux observateurs présents à Freetown : le même Sommet qui a vu la CEDEAO franchir un jalon institutionnel concret sur l’AAGP peine, sur un tout autre dossier, à sortir du stade déclaratif. La refonte de la Force en attente régionale de l’organisation — sa capacité de réaction rapide face aux crises sécuritaires — reste suspendue à des arbitrages non tranchés, malgré un dépôt logistique à Lungi achevé à 95 %. Le contraste est net : là où l’architecture sécuritaire de la CEDEAO patine, son architecture énergétique avance. Cela en dit long sur les priorités réelles d’une organisation qui cherche, après la fracture avec l’Alliance des États du Sahel, à se donner une victoire tangible.
Le Sommet s’est tenu sous la présidence de la Sierra Leone, avec une mobilisation budgétaire locale évaluée à 124 millions de dollars, dans un contexte institutionnel marqué par la nomination de Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030 — une nomination qui consacre au passage le poids diplomatique croissant du Sénégal au sein de l’organisation, à un moment charnière pour l’AAGP.
Dix ans de co-construction entre Rabat et Abuja
Freetown ne sort pas de nulle part. L’histoire commence en décembre 2016, lorsque le Roi Mohammed VI effectue une visite d’État au Nigeria — c’est là que le projet est conçu. Six mois plus tard, en mai 2017, un accord de coopération est signé à Rabat entre l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) et la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), lançant les premières études de faisabilité. En juin 2018, le Roi Mohammed VI et le président Muhammadu Buhari président ensemble, à Abuja, la signature de trois accords bilatéraux, dont l’un consacré spécifiquement au gazoduc.
L’appropriation par la CEDEAO, huit ans plus tard, ne dépossède donc pas le Maroc et le Nigeria de leur initiative : elle la consolide. Les deux pays en restent les co-architectes, à travers l’ONHYM et la NNPC d’abord, puis bientôt à travers la Société de Projet de Casablanca et la Pipeline Higher Authority d’Abuja. Preuve que l’engagement bilatéral n’a jamais cessé : le 9 mai 2026, soit deux mois avant Freetown, un entretien téléphonique entre le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et son homologue nigériane Bianca Odumegwu-Ojukwu confirmait qu’un accord intergouvernemental bilatéral serait signé par le Roi Mohammed VI et le président Bola Ahmed Tinubu au cours du dernier trimestre 2026 — séquence qui viendra clore, à Rabat, le cycle diplomatique ouvert à Freetown. Le Maroc et la Mauritanie, non-membres de la CEDEAO, signeront en effet à part, lors d’une cérémonie distincte.
25 milliards de dollars de coût estimé · 30 milliards de mètres cubes par an de capacité annoncée, dont 15 milliards exportables vers le Maroc et l’Europe · ~6 900 kilomètres de tracé · treize pays membres de la CEDEAO signataires à Freetown · première livraison de gaz évoquée entre 2029 et 2031.
Un système, pas un tuyau
C’est là tout l’enjeu de lecture que porte cette note : l’AAGP a cessé d’être un pipeline pour devenir, selon la formule employée par la directrice générale de l’ONHYM Amina Benkhadra bien avant Freetown, un projet « éminemment politique ». Le gaz n’en est que la porte d’entrée. Autour de lui s’articulent au moins huit dimensions qui, prises ensemble, dessinent une architecture bien plus large : la dimension énergétique proprement dite, avec une capacité qui pourrait, selon certaines projections antérieures non confirmées, grimper jusqu’à 40 milliards de mètres cubes par an ; une dimension géopolitique, qui fait du Maroc un point de jonction entre l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et l’Europe sans qu’il soit membre de la CEDEAO ; une dimension économique, avec des revenus cumulés projetés à 500 milliards de dollars sur plusieurs décennies pour les pays traversés — chiffre qu’il faut traiter comme une projection commerciale, non comme un engagement vérifiable.
S’y ajoutent une dimension industrielle, tournée vers l’électrification et la valorisation des minerais critiques ; une dimension logistique, arrimée à l’Initiative Royale Atlantique et à son futur port de Dakhla ; une dimension institutionnelle, avec la création programmée de deux organes de gouvernance dédiés ; une dimension financière, portée par un attelage de bailleurs allant de Abuja à Abou Dhabi ; et une dimension diplomatique enfin, illustrée par la tournée effectuée par l’ONHYM à Washington en mai 2026 auprès du Département d’État, du Conseil de sécurité nationale et de think tanks comme le CSIS ou l’Atlantic Council. C’est la simultanéité de ces huit dynamiques, plus que leur simple addition, qui distingue un système géoéconomique d’une infrastructure ordinaire.
L’Afrique de l’Ouest en chœur
En marge du Sommet, les réactions des délégations ouest-africaines ont été à l’unisson. Le ministre gambien des Affaires étrangères, Sering Modou Njie, s’est dit honoré de participer à la signature d’un projet dont « nos pays tireront profit ». Son homologue togolais Robert Dussey a salué une initiative qui renforcera l’intégration régionale et le désenclavement des États du Sahel. Le chef de la diplomatie ghanéenne, Samuel Okudzeto Ablakwa, a évoqué une initiative « historique » et plaidé pour l’investissement dans les infrastructures comme condition de l’industrialisation. Le président libérien Joseph Boakai a qualifié le projet d’« avancée majeure », un « investissement transformateur pour l’avenir collectif de la région ». Quant au président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray, il l’a décrit comme l’une des initiatives les plus transformatrices jamais entreprises dans la région.
Cette unanimité de façade doit être lue avec la prudence qui s’impose face à des déclarations protocolaires : elle mesure l’absence d’opposition affichée, pas nécessairement l’intensité de l’engagement réel de chaque État, qui se jugera aux contributions concrètes — financières, logistiques, réglementaires — que chacun sera prêt à apporter dans les mois qui viennent.
Le Sahel dans le périmètre, sans en être signataire
Autre enseignement de Freetown : la rupture entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) n’a pas empêché ces trois pays de rester dans le périmètre du projet. Le communiqué conjoint de l’ONHYM et de la NNPC est explicite : les États sahéliens enclavés bénéficieront du gazoduc grâce aux interconnexions régionales prévues. Ils ne sont pas signataires de l’accord — leur statut est celui de bénéficiaires, pas de parties prenantes institutionnelles — mais leur présence dans le récit officiel illustre un découplage assez rare entre blocage politique et poursuite d’une coopération économique de fond.
Ce découplage s’explique en grande partie par l’Initiative Royale Atlantique, lancée par le Roi Mohammed VI le 6 novembre 2023, qui vise à donner au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad un accès à l’océan via les infrastructures marocaines — le futur port de Dakhla Atlantique en constituant la pièce maîtresse. Les ministres des Affaires étrangères des quatre pays avaient formalisé leur adhésion dès décembre 2023 à Marrakech, soit bien avant que la CEDEAO ne s’approprie l’AAGP. Il serait toutefois excessif d’y voir un chantier déjà engagé : aucune interconnexion gazière vers les États sahéliens n’a de calendrier public à ce jour. L’intégration du Sahel relève, pour l’heure, davantage d’une architecture de principe que d’un chantier daté.
Vingt-cinq milliards de dollars, plusieurs continents
Le montage financier du projet illustre à lui seul sa dimension internationale. Le Nigeria, via NNPC Ltd., a annoncé dès 2023 un investissement de 12,5 milliards de dollars pour une participation de 50 % dans le projet. La Banque islamique de développement et l’OPEC Fund ont cofinancé les études techniques préliminaires, ce dernier à hauteur de 14,3 millions de dollars pour leur seconde phase. La Banque européenne d’investissement figure parmi les partenaires identifiés. Les Émirats arabes unis, enfin, ont confirmé un cofinancement dès mai 2025 par la voix de la ministre marocaine de la Transition énergétique Leïla Benali — sans qu’aucun montant n’ait, à ce jour, été rendu public.
Cette diversité de bailleurs n’est pas qu’une addition de chiffres : elle fonctionne comme un mécanisme de partage du risque politique. Aucun financeur unique ne porte seul la responsabilité d’un éventuel échec, ce qui réduit la probabilité qu’un blocage bilatéral ponctuel emporte l’ensemble du montage. L’entrée des Émirats en particulier traduit une volonté d’Abou Dhabi de se positionner comme intermédiaire financier dans la chaîne gazière Afrique-Europe — et, accessoirement, un choix implicite en faveur du corridor atlantique plutôt que de son concurrent algérien.
Sur le terrain, le projet se décompose en trois phases. La première relie le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal au segment Ghana–Côte d’Ivoire, sur la base d’études déjà finalisées mais sans construction encore lancée à ce jour. La deuxième relie Brass, dans l’État nigérian de Bayelsa, au réseau existant du West African Gas Pipeline. La troisième, la plus lointaine, doit relier San-Pédro à Kayar, au Sénégal — avec un horizon de mise en service qui, dans les scénarios les plus tardifs, s’étend jusqu’en 2036. Autrement dit : le gaz ne coulera pas de sitôt. Les premiers appels d’offres sur le tronçon marocain sont seulement attendus à partir de 2025-2026, pour une première livraison sur les segments initiaux évoquée entre 2029 et 2031.
Le faux jumeau algérien
Il existe, plus au nord, un autre projet de gazoduc reliant le Nigeria à la Méditerranée : le gazoduc transsaharien (TSGP), qui doit relier le delta du Niger à l’Algérie via le Niger. Le hasard du calendrier veut que son tronçon algérien ait officiellement démarré ses travaux en juin 2026, un mois avant la signature de Freetown — de quoi nourrir la tentation d’une comparaison terme à terme entre les deux corridors.
Cette comparaison serait pourtant trompeuse si elle se limitait aux kilomètres de tube posés. Sur ce seul critère, le TSGP a d’ailleurs une longueur d’avance : il affiche environ 2 200 kilomètres déjà réalisés sur un total de 4 130 à 4 180 kilomètres, contre un unique socle physique préexistant de 678 kilomètres pour l’AAGP — le West African Gas Pipeline, déjà en service entre le Nigeria et le Ghana. Mais les deux projets ne répondent pas à la même logique. Le TSGP reste un corridor de transit piloté par trois États — Algérie, Niger, Nigeria — sans instance régionale équivalente à la CEDEAO pour porter une légitimité communautaire. L’AAGP, lui, a été signé par treize chefs d’État réunis en conférence, avec un montage financier associant capital souverain, institutions multilatérales et capital du Golfe. Ce n’est pas seulement une différence de degré d’avancement à un instant donné : c’est une différence de conception. Un corridor énergétique bilatéral d’un côté, un système d’intégration régionale multi-acteurs de l’autre.
Ce qui reste à prouver
Reste que la validation politique actée à Freetown ne dispense d’aucun des défis d’exécution qui attendent le projet. Sécuriser près de 6 900 kilomètres de tube, dont une partie traverse des zones du golfe de Guinée exposées à la piraterie et à la criminalité transfrontalière, suppose une coopération militaire et douanière que la région n’a jamais expérimentée à cette échelle. Le précédent du TSGP, projet vieux de plus de vingt ans et plusieurs fois relancé sans achèvement complet, invite à la prudence sur les délais annoncés. Et l’appropriation par la CEDEAO comporte son propre risque en miroir : l’organisation elle-même reste institutionnellement fragile, comme le rappelle la suspension de la Guinée-Bissau de toutes ses instances décisionnelles depuis le coup d’État du 26 novembre 2025.
À cela s’ajoute une zone d’ombre proprement financière : l’absence de chiffrage public de la contribution émiratie, dont la clarification — attendue lors de la formalisation de la Société de Projet — sera un indicateur plus révélateur de l’avancement réel du projet que la seule signature politique de l’IGA. Plusieurs jalons méritent, à ce titre, une veille prioritaire dans les prochains mois : la tenue effective de la cérémonie de Rabat, la désignation des équipes dirigeantes de la Société de Projet et de la Pipeline Higher Authority, et le lancement des premiers appels d’offres sur le tronçon marocain.
Pour le Maroc, une fenêtre à saisir
Pour Rabat, le dossier mérite d’être suivi avec attention, mais sans confusion avec un autre chantier, distinct : la demande d’adhésion du Royaume à la CEDEAO, déposée en 2017 et toujours en suspens. L’AAGP avance par la voie sectorielle et intergouvernementale ; l’adhésion institutionnelle relève d’un tout autre processus, plus lent, aux résistances propres. Le succès de l’un ne garantit pas l’aboutissement rapide de l’autre.
Ce que le Maroc gagne, en revanche, dès à présent, c’est la confirmation d’un statut particulier : celui d’un partenaire capable de peser sur l’architecture énergétique et logistique de toute une région, sans jamais avoir eu besoin d’en être membre. La cérémonie de signature attendue à Rabat au dernier trimestre 2026 sera, à cet égard, l’occasion pour le Royaume de documenter publiquement, devant l’ensemble des partenaires ouest-africains et sahéliens, une décennie de construction méthodique que la seule séquence de Freetown, pilotée par la CEDEAO, ne pouvait pas raconter avec la même clarté.
Reste une question, plus large, que Freetown laisse ouverte : celle de savoir si l’AAGP restera un cas isolé de coopération Sud-Sud à grande échelle, ou s’il inaugure une méthode réplicable ailleurs sur le continent. Sa singularité tient à la combinaison rare d’un pilotage bilatéral resserré — deux États, deux compagnies nationales, une vision partagée depuis 2016 — et d’une ambition régionale assumée dès l’origine. C’est cette architecture à double vitesse, plus que le seul volume de gaz transporté, qui fera l’objet du suivi le plus attentif de l’Institut Géopolitique Horizons dans les prochains mois.
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