Felipe VI à Sebta et Mellilia : Droit souverain espagnol vs Droit souverain marocain
La Souveraineté à l’épreuve de la réciprocité
Par Abdelhakim Yamani, Président-Fondateur de l’Institut Géopolitique Horizons (IGH)
Dans les prochaines semaines, Felipe VI se rendra à Sebta et à Mellilia. L’annonce, faite le 3 septembre 2026 par Pedro Sánchez devant le Congrès des députés, a été présentée à Madrid comme un geste naturel : celui d’un chef d’État qui se déplace sur une partie du territoire national. Rien, en apparence, ne distingue ce déplacement d’une visite officielle ordinaire. Et pourtant, dans l’histoire récente des relations entre l’Espagne et le Maroc, aucun geste de ce type n’a jamais été anodin. Derrière l’image protocolaire se profile une question plus ancienne et plus structurante : celle de deux conceptions souveraines, revendiquées par deux États, sur un même espace disputé.
Un droit que Madrid revendique comme sien
Pour l’Espagne, Sebta et Mellilia sont des villes espagnoles à part entière, intégrées à l’architecture constitutionnelle du royaume au même titre que n’importe quelle autre municipalité autonome. Dans cette logique, rien ne s’oppose à ce que le chef de l’État s’y rende : la visite relève de l’exercice ordinaire d’une souveraineté que Madrid tient pour incontestable. Pedro Sánchez l’a d’ailleurs présentée en ces termes, comme la marque d’un engagement absolu de l’État envers les habitants des deux enclaves, quelques semaines après la traversée collective de fin juillet qui a ramené Sebta au centre de l’actualité politique espagnole. Ce raisonnement mérite d’être pris au sérieux plutôt que d’être immédiatement récusé : si un territoire est espagnol pour Madrid, alors son souverain peut légitimement s’y déplacer. C’est un point de départ, pas une conclusion — et c’est précisément ce qui permet d’en interroger les conséquences.
2007 : le précédent que Madrid a elle-même écrit
Le précédent est instructif, et il vient d’Espagne elle-même. La seule visite d’un chef d’État espagnol à Sebta et Mellilia depuis près d’un siècle remonte à novembre 2007, lorsque Juan Carlos I et la reine Sofía s’y sont rendus deux jours durant. Rabat avait alors rappelé son ambassadeur pour consultations et qualifié la visite de « provocation ». La crise diplomatique qui a suivi a duré soixante-cinq jours, jusqu’au retour de l’ambassadeur début janvier 2008. Depuis son accession au trône en 2014, Felipe VI ne s’est, à l’inverse, jamais rendu dans les deux enclaves — une abstention que les gouvernements successifs ont soigneusement entretenue, précisément pour ne pas rouvrir un front symbolique dans une relation bilatérale déjà dense. Que cette doctrine de prudence, tenue pendant plus d’une décennie, soit aujourd’hui rompue en dit long : Madrid elle-même n’a jamais traité ces visites comme de simples déplacements protocolaires. Si elle l’avait fait, elle n’aurait eu aucune raison de s’en priver pendant vingt ans.
Le miroir de Gibraltar
Le précédent trouve un écho à l’autre bout du détroit. L’Espagne a longtemps opposé aux visites de la famille royale britannique à Gibraltar une lecture similaire à celle qu’elle applique aujourd’hui, en creux, à ses propres visites dans les présides. En 1954, la venue d’Élisabeth II avait provoqué une protestation espagnole marquée. En 1981, l’escale de Charles et Diana avait conduit les souverains espagnols à décliner l’invitation à leur mariage. En 2012, la visite du prince Edward et de Sophie avait de nouveau suscité une protestation officielle de Madrid. Il ne s’agit pas d’affirmer que Gibraltar et les présides sont juridiquement comparables — l’histoire, le statut et les trajectoires diplomatiques diffèrent sur des points essentiels. Ce qui l’est, en revanche, c’est le principe que Madrid a elle-même défendu à chaque occasion : une visite royale dans un territoire disputé n’est jamais un geste neutre, elle constitue une affirmation de souveraineté.
Le précédent espagnol ne se limite pas aux visites royales. Madrid a elle-même démontré, dans sa propre relation avec Gibraltar, qu’un État voisin d’un territoire dont il conteste le statut peut utiliser les instruments dont il dispose sur son propre sol pour exercer une pression souveraine. Le 8 juin 1969, l’Espagne franquiste ferme totalement sa frontière terrestre avec Gibraltar, coupant le territoire de ses communications terrestres et téléphoniques avec l’Espagne ; cette fermeture ne sera levée que progressivement, avec une réouverture partielle aux piétons en décembre 1982 puis une réouverture complète en février 1985, dans le cadre de l’adhésion espagnole à la Communauté économique européenne. Pendant ces seize années, c’est vers le Maroc que Gibraltar s’est tourné pour compenser l’isolement imposé par Madrid : main-d’œuvre et denrées fraîches — fruits, légumes, poisson — ont transité par le Maroc pour pallier l’arrêt quasi total des flux en provenance d’Espagne. Des témoignages tangérois de l’époque évoquent également l’acheminement de citernes d’eau vers le territoire britannique durant ces années de fermeture ; à défaut d’une source documentaire publiée permettant de le corroborer de façon indépendante, cet élément est rapporté ici comme un souvenir local, non comme un fait établi au même titre que les précédents. Cet épisode ne permet aucune équivalence juridique avec la situation actuelle de Sebta et Mellilia — le statut, l’histoire et les cadres diplomatiques diffèrent sur des points essentiels. Il illustre en revanche un principe plus général, que l’épisode espagnol suffit à établir : la dépendance logistique d’un territoire à son environnement géographique immédiat peut devenir, pour l’État qui contrôle cet environnement, un instrument tangible de sa politique souveraine. Madrid l’a appliqué à Gibraltar pendant seize ans. Le Maroc, par sa position géographique à l’égard de Sebta et Mellilia, dispose objectivement du même type de capacité.
Le droit souverain marocain n’est pas moindre
De ce double constat découle une question qui ne peut être esquivée. Si Madrid exerce sa souveraineté en envoyant son chef d’État dans un territoire qu’elle considère comme sien, et si elle a par ailleurs utilisé sa propre frontière comme instrument de sa politique envers un territoire contesté, alors le raisonnement inverse s’impose avec la même force : Rabat, qui ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur Sebta et Mellilia et considère ces enclaves comme occupées sur le sol marocain, dispose de la même capacité souveraine de définir sa politique à leur égard. Cette capacité n’est ni une concession ni une tolérance accordée par Madrid : elle procède de la même logique que celle invoquée par l’Espagne pour justifier son propre geste. Un État qui fonde son action sur sa propre conception de la souveraineté ne peut, sans se contredire, dénier à l’autre partie la même faculté.
Espagne — Sebta et Mellilia sont espagnoles ; Felipe VI peut donc s’y rendre.
Maroc — le Maroc conteste cette souveraineté ; il conserve la capacité souveraine de déterminer les conditions de sa relation avec ces territoires et avec l’État qui les administre.
Gibraltar, le précédent des visites — l’Espagne a elle-même considéré qu’une visite royale britannique dans un territoire qu’elle revendique constituait une affirmation politique de souveraineté.
Gibraltar, le précédent frontalier — l’Espagne a également utilisé le contrôle de sa propre frontière comme instrument de sa politique souveraine envers ce même territoire.
Si Madrid invoque la souveraineté pour justifier son propre geste, elle ne peut, sans se contredire, considérer que la souveraineté marocaine s’efface dès lors qu’elle concerne Sebta et Mellilia.
La revendication souveraine marocaine n’est donc pas un droit de réplique accordé en miroir : elle constitue une position souveraine à part entière, dont la capacité d’exercice n’a rien de théorique.
Les instruments d’un droit souverain
Cette capacité ne relève pas de l’abstraction : elle dispose de traductions concrètes. Sur le plan sécuritaire et militaire, les mécanismes de coopération bilatérale construits avec Madrid au fil des années pourraient être réévalués, ralentis ou suspendus — ils relèvent d’une relation entre deux États souverains, non d’un acquis à sens unique. Sur le plan frontalier, le levier est plus direct encore : le Maroc exerce un contrôle souverain sur ses propres points de passage et pourrait durcir fortement les conditions de circulation des personnes et des marchandises, jusqu’à une fermeture complète des points de passage terrestres de Sebta et Mellilia, si l’état de la relation bilatérale le justifiait. Sur le plan commercial, les facilités douanières, commerciales et logistiques accordées de facto aux deux présides en raison de leur environnement marocain pourraient être réexaminées dans les mêmes termes.
Un point de méthode mérite d’être posé avec précision, car il conditionne la portée de ce qui précède. Le seul fait du voisinage territorial ne crée pas, à lui seul, une obligation générale et permanente pour le Maroc de garantir à Sebta et Mellilia des facilités de circulation, de commerce ou de ravitaillement : ces facilités résultent de choix, non d’un droit acquis par l’Espagne. Il convient cependant de distinguer deux registres différents. L’exercice souverain du contrôle frontalier et des relations économiques — y compris dans ses formes les plus fermes, pouvant aller jusqu’à la fermeture totale et durable d’un point de passage si les autorités marocaines l’estiment justifié — relève de la politique étrangère ordinaire d’un État sur son propre territoire. Une politique délibérément conçue pour provoquer une situation humanitaire grave pour les populations civiles relève d’un tout autre registre, qui n’est pas celui que cette tribune analyse. La fermeté souveraine et la coercition humanitaire ne se confondent pas ; c’est sur le premier registre, et sur lui seul, que porte l’analyse qui précède.
Répondre au geste par le geste
Ces leviers économiques, sécuritaires et frontaliers n’épuisent cependant pas la nature de ce qui se joue. Si la visite de Felipe VI vise, comme elle le donne à voir, à affirmer une souveraineté par un geste politique et symbolique, la réponse la plus directe n’est pas nécessairement d’ordre économique : elle peut emprunter le même registre que le geste initial. Un acte souverain appelle, dans cette logique, une réponse de même nature — pas forcément de même forme, mais de même portée politique. Rabat dispose, à ce niveau, d’une gamme d’options tout aussi concrète : réaffirmation officielle et publique de la revendication marocaine sur les deux présides, initiatives diplomatiques destinées à porter le dossier auprès de partenaires africains et arabes, gestes politiques ou institutionnels marquant, avec une intensité comparable à celle de la visite royale, l’attachement du Royaume à la restitution de ces territoires. Le Maroc ne serait pas pris au dépourvu face à une affirmation de souveraineté espagnole : il disposerait du répondant nécessaire pour y opposer, terme à terme, sa propre affirmation de souveraineté. C’est cette symétrie de registre — le symbolique répondant au symbolique — qui donne toute sa portée au principe de réciprocité défendu ici, au-delà des seuls instruments économiques et frontaliers.
Une crise qui a touché les deux pays, avant d’être un dossier de souveraineté
La coopération migratoire n’échappe pas à cette même logique, mais elle ne peut être comprise sans revenir sur la séquence qui l’a précédée. La traversée collective de fin juillet 2026 à Sebta n’a pas été une épreuve à sens unique : elle a affecté la sécurité et la stabilité des deux côtés de la frontière, exposant l’Espagne comme le Maroc à une même dynamique qu’aucun des deux États ne maîtrisait entièrement. Pedro Sánchez lui-même a exclu, faute de preuves solides, toute implication marocaine organisée dans cet épisode. Il a en revanche évoqué l’existence de réseaux et d’acteurs extérieurs — notamment des entités russes et israéliennes — ayant pu contribuer à la dynamique de la crise et à sa dimension informationnelle, sans établir publiquement leur nature étatique ni démontrer qu’ils en auraient coordonné l’ensemble. La question des responsabilités ne doit donc pas être confondue avec celle des effets : les deux États ont subi les conséquences de cette crise, sans que cela permette de conclure que l’un ou l’autre en aurait nécessairement été l’organisateur.
C’est dans ce contexte que la coopération migratoire retrouve toute son importance. Elle constitue l’un des piliers les plus sensibles de la relation entre Rabat et Madrid, précisément parce que les deux capitales en ont éprouvé, à quelques semaines d’intervalle, la fragilité commune. La présenter comme un acquis intangible de l’Espagne reviendrait à ignorer qu’elle s’inscrit, comme le reste, dans le registre des relations entre États souverains : son niveau peut, en toute logique, faire partie de l’appréciation globale que le Maroc porte sur l’ensemble de la relation bilatérale.
Une asymétrie géographique qui n’est pas neutre
Il existe une différence de configuration entre Gibraltar et les deux présides, qu’il serait malhonnête de passer sous silence. Gibraltar est séparé de l’Espagne par une frontière terrestre, mais demeure un territoire britannique doté de son autonomie logistique propre. Sebta et Mellilia, à l’inverse, sont enclavées dans le territoire marocain et dépendent structurellement de leur environnement immédiat pour leurs flux de personnes, de marchandises et de ressources. Cette configuration ne change rien au fait que les deux États maintiennent des conceptions souveraines concurrentes ; elle en modifie en revanche la portée pratique. La capacité marocaine, en raison de cette asymétrie géographique, dispose d’instruments d’application dont le Royaume-Uni, à Gibraltar, n’a jamais disposé dans les mêmes termes — ce que l’épisode de 1969-1985 illustre déjà du côté espagnol. C’est un fait de géographie, non une construction rhétorique : il confère à la revendication marocaine une capacité d’exercice qui lui est propre.
Une politique aussi intérieure qu’extérieure
L’activation de ce droit espagnol, longtemps laissé en sommeil, répond aussi à une dynamique de politique intérieure. Le Parti populaire réclame depuis plusieurs années une présence royale à Sebta et Mellilia comme preuve d’attachement à l’intégrité territoriale, et Pedro Sánchez, en rappelant publiquement que Felipe VI ne s’y était jamais rendu en vingt ans de règne, a lui-même introduit une tension inhabituelle avec la Maison royale. La visite n’est donc pas uniquement diplomatique ; elle répond aussi à un rapport de force interne à l’Espagne — ce qui n’affaiblit en rien l’analyse qui précède, mais ne change rien non plus à la réponse symétrique qu’elle appelle de l’autre côté du détroit.
Un choix, pas une fatalité
Cette lecture partagée de la crise migratoire ouvre une option réelle, qu’il serait incomplet de ne pas mentionner. Si l’Espagne et le Maroc ont l’un et l’autre subi les effets d’une même séquence, rien n’empêche les deux capitales de la traiter comme un problème commun plutôt que comme un nouveau motif de confrontation. Cette lecture ouvre la possibilité de transformer la séquence à venir en occasion de consolider une coopération déjà éprouvée, plutôt que d’en faire un nouveau front de tension territoriale.
Rien n’oblige cependant à ce que ce chemin soit emprunté. Si la visite de Felipe VI est instrumentalisée comme une affirmation de souveraineté plutôt que comme un geste de solidarité envers les populations des deux villes, le registre change de nature — et le Maroc disposerait, comme démontré plus haut, des moyens d’y répondre avec une intensité comparable, sur le terrain symbolique comme sur les leviers économiques, sécuritaires et frontaliers de la relation bilatérale. Le précédent de 2007 offre un premier repère de cette gradation : une protestation ferme, assortie d’un rappel d’ambassadeur limité dans le temps, sans rupture des canaux diplomatiques. Un degré supplémentaire est également concevable : réévaluation ciblée de certains mécanismes bilatéraux, durcissement marqué des contrôles frontaliers pouvant aller jusqu’à leur fermeture, communication officielle insistant sur le statut contesté des deux enclaves. Un troisième scénario, plus grave, resterait conditionné à un contexte aggravant — un discours particulièrement dur lors de la visite, ou sa coïncidence avec d’autres frictions bilatérales. Aucun de ces scénarios n’est ici recommandé ni annoncé : ils dessinent l’éventail de ce que la capacité souveraine marocaine permet, et le choix du registre — celui de la coopération retrouvée ou celui de l’affirmation réciproque — appartient autant à Madrid qu’à Rabat.
Un droit face à un droit
Felipe VI peut, selon la conception espagnole de la souveraineté, se rendre à Sebta et à Mellilia : ce point n’est pas contesté ici. Mais cette affirmation espagnole ne fait pas disparaître la revendication marocaine, ni la capacité souveraine du Maroc à déterminer sa politique frontalière, économique, sécuritaire et diplomatique à l’égard de ces mêmes territoires. Le précédent de 2007 et le double miroir de Gibraltar — les visites royales autant que la frontière fermée pendant seize ans — convergent vers une même exigence de cohérence : si Madrid revendique le droit souverain d’affirmer sa souveraineté par un geste symbolique, est-elle prête à reconnaître au Maroc la capacité souveraine d’exercer, de son côté, les instruments dont il dispose ? Le véritable enjeu est alors celui de la réciprocité : chaque capitale peut affirmer sa propre conception de la souveraineté, mais aucune ne peut raisonnablement demander à l’autre de renoncer aux instruments souverains dont elle dispose. Entre l’affirmation souveraine et l’escalade, il reste toutefois un espace : celui de la responsabilité politique.
IGH-TRIBUNE-2026-09-03-01 — Institut Géopolitique Horizons









