LE FEU DÉNUDE L’ÉTAT ALGÉRIEN
I. Le bilan qui inquiète
Entre le 8 et le 15 juillet, la Protection civile algérienne a éteint 913 incendies sur les 1 555 départs recensés. Mi-juillet, 45 foyers restaient actifs simultanément, mobilisant une vingtaine d’aéronefs : hélicoptères de la Protection civile, avions bombardiers d’eau Air Tractor AT-802, appareils de l’Armée nationale populaire dont les Beriev Be-200ES et les Mi-26. Cette flotte reste toutefois à moitié dépendante de la location — sept des treize AT-802 engagés ne sont pas propriété de l’État — et sa capacité de largage cumulée, environ 42 000 litres en un passage, reste inférieure de 42 % à celle du Maroc.
Côté marocain, l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) a comptabilisé 310 incendies au 20 juillet, pour 1 850 hectares brûlés — une hausse des départs de 32 % par rapport à 2025, mais une baisse de 30 % des surfaces parties en fumée, et aucun décès. La flotte marocaine, huit Canadair CL-415EAF et huit Turbo Thrush, est intégralement propriétaire.
II. Pourquoi un incendie teste un État
Un incendie de forêt ne se dissimule pas derrière un communiqué. Il se voit : la fumée envahit les villes, les flammes progressent, les populations fuient. Contrairement à d’autres dysfonctionnements administratifs, il ne laisse aucune place à la relativisation statistique — et il pose au citoyen une question élémentaire : l’État maîtrise-t-il la situation ?
Un incendie est politiquement différent d’une autre crise parce qu’il est : visible, immédiat, spectaculaire, territorial, émotionnel — et difficile à relativiser.
III. Deux chaînes institutionnelles, deux résultats
Au Maroc, l’ANEF pilote un Centre national de gestion des incendies, à Rabat, avec un objectif de réponse en moins de 30 minutes entre détection et premier largage. Un système d’intelligence artificielle, développé avec le Centre royal de télédétection spatiale, prédit les probabilités d’incendie avec une précision de 75 %, selon le directeur général de l’ANEF Abderrahim Houmy. Cent quarante drones, 1 400 guetteurs et vingt provinces classées en alerte rouge complètent le dispositif.
En Algérie, la Banque mondiale recommandait encore en 2026 la création d’un centre de commandement national unifié — inexistant à ce jour. La coordination reste sectorielle, avec des délais de réponse variables : moins d’une heure dans les zones bien couvertes, plus de deux heures dans les zones escarpées. Un Comité national de protection des forêts a été créé en mars 2026 ; 140 drones de détection ont été déployés, quatre fois plus qu’en 2025 — un rattrapage réel, mais récent.
Le détail technique du dispositif marocain donne la mesure de l’écart. Le système prédictif de l’ANEF combine quatre familles d’algorithmes : classification des zones à risque par forêt aléatoire (random forest), lecture des images satellite et thermiques par réseaux de neurones convolutifs, et analyse des tendances météorologiques par séries temporelles (LSTM) — pour une précision annoncée de 75 %, chiffre confirmé publiquement par le directeur général de l’ANEF. Les drones déployés, des DJI Matrice 300 RTK, offrent 55 minutes d’autonomie, une portée de transmission de 15 kilomètres et des capteurs thermiques, RGB et LiDAR combinés. Le dispositif cible en priorité trois massifs pilotes : le Rif (Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Chefchaouen), le Moyen Atlas (Ifrane, Khénifra, Boulemane) et le Haut Atlas occidental (Azilal, Béni Mellal), avant une extension annoncée à l’ensemble du territoire.
L’Algérie, de son côté, ne part pas d’une feuille blanche. Le pays entretient 52 350 kilomètres de pistes forestières — un réseau bien plus étendu que les 100 kilomètres entretenus au Maroc en 2026 — et revendique plus de 3 000 points d’eau stratégiques et 31 125 hectares de tranchées pare-feu. Près de 20 000 agents de la Protection civile et 6 000 agents de surveillance active sont mobilisés chaque été, appuyés par 510 postes de vigie. Sur le plan légal, une loi forestière (2023) puis une loi sur la gestion des risques de catastrophe (2024) ont renforcé le cadre de gouvernance du risque, et 831 058 hectares ont été reboisés entre 2000 et 2020, dans la perspective d’un objectif national de restauration à horizon 2030. L’écart ne tient donc pas à l’absence d’effort ou de moyens engagés, mais à ce qui relie ces efforts entre eux : une chaîne de commandement unique, une doctrine d’anticipation formalisée, une évaluation systématique après chaque saison.
Modèle préventif Risque identifié → | Modèle réactif Risque latent → |
La granularité des interventions confirme ce déséquilibre. Six wilayas concentrent l’essentiel des largages recensés sur la période : Annaba, Béjaïa, Tlemcen, Skikda, Médéa, Jijel. À l’inverse, plusieurs wilayas comptant des foyers actifs n’ont enregistré aucun largage aérien sur la même période — signe d’une couverture inégale plutôt que d’une absence de risque.
● Mascara — 4 foyers actifs
● Saïda — 4 foyers actifs
● Chlef — 4 foyers actifs
IV. Le paradoxe du « moins avec plus »
Le Maroc ne dispose pas d’une rente hydrocarbures comparable à celle de l’Algérie, et son budget de prévention 2026 — 150 millions de dirhams, dont 70 % consacrés à la prévention en amont — reste modeste au regard des enjeux. Pourtant, ses résultats opérationnels sont meilleurs sur plusieurs indicateurs : zéro décès en 2026, une baisse des surfaces brûlées malgré une hausse des départs de feu, un délai de réponse cible inférieur à 30 minutes.
Ce constat ne permet pas de conclure que « le Maroc fait mieux avec moins » de façon générale — l’affirmation serait trop absolue. Il autorise une thèse plus précise : la différence observée tient moins au volume des ressources disponibles qu’à la manière dont chaque État convertit ses ressources en capacités institutionnelles, en anticipation et en efficacité opérationnelle. Une rente permet d’acheter des avions, des drones et des véhicules. Elle n’achète pas, à elle seule, une doctrine, une chaîne de commandement ou une culture de l’anticipation.
| État fort | État capable |
| Décide | Prévoit |
| Mobilise | Planifie |
| Impose | Coordonne |
| Réagit | Anticipe |
| Dépense | Optimise |
| Communique | Évalue |
V. Ce que le feu ne dit pas
Une précision de méthode d’abord : les bilans chiffrés algériens varient selon la source et la fenêtre temporelle retenue — décompte quotidien des départs, cumul sur quinze jours, ou nombre d’incendies éteints plutôt que déclarés. Cette dépêche retient les chiffres les plus récents et les mieux recoupés entre plusieurs médias et communiqués officiels ; les données de largages par wilaya, en particulier, proviennent d’une compilation de sources ouvertes et n’ont pas de source officielle centralisée unique — elles doivent être lues comme un indicateur de tendance plutôt que comme un décompte exhaustif certifié.
Une réserve méthodologique s’impose ensuite sur le fond : corréler résultats et gouvernance n’équivaut pas à établir une causalité. Le relief accidenté de plusieurs massifs du nord algérien complique objectivement l’accès des moyens terrestres. L’intensification des vagues de chaleur en Méditerranée produit, des deux côtés de la frontière, des conditions que plusieurs spécialistes qualifient désormais d’incendies de forte intensité — quasiment incontrôlables une fois déclenchés, quelle que soit la qualité du commandement. Une partie significative des départs de feu reste, enfin, d’origine accidentelle ou criminelle — hors de portée de toute politique de prévention technique. Une gouvernance optimale ne pourrait pas, à elle seule, ramener ce risque à zéro.
— Bilan et moyens déployés — L’Express Algérie, Just Info DZ, La Voie d’Algérie
— Dispositif aérien et drones — Maghreb Émergent, Algérie Confluences
— Réformes légales et recommandation de centre unifié — note Banque mondiale (2026), via La Sentinelle
— Reboisement 2000-2020 — OPA.dz
— Bilan 2026 (310 incendies, 1 850 ha) — MarocPresse
— Système prédictif et précision de 75 % — Le Matin
— Régions pilotes et extension du dispositif — LaBass.net, News du Maroc
— Spécifications techniques des drones DJI Matrice 300 RTK — manuel constructeur DJI






