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LA SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE

Ou comment la Connaissance se convertit en Puissance

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
26 septembre 2026
in Documents, Maroc, Note d’Intelligence stratégique
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LA SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE

INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS (IGH)

SYNOPSIS — NOTE D’INTELLIGENCE STRATÉGIQUE DOCTRINALE

IGH-NIS-2026-09-26-01

Tanger, 26 septembre 2026

LA SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE
ou comment la Connaissance se convertit en Puissance

Du patrimoine cognitif à la capacité stratégique : ce que deux configurations historiques du Maroc révèlent de la transformation du savoir en ressource de puissance.

L’Institut Géopolitique Horizons (IGH) a conceptualisé la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE comme une grille permettant de penser la transformation de la connaissance en capacité, puis de la capacité en puissance. La note éprouve cette grille à travers deux configurations marocaines séparées de plus de deux siècles : Mohammed ben Abdallah (Mohammed III) et Mohammed ben Hassan (Mohammed VI). L’enjeu n’est pas le savoir en lui-même, mais sa conversion.

LA QUESTION

Que vaut la souveraineté d’un État qui dépend structurellement d’autres acteurs pour produire une partie du savoir nécessaire à ses propres décisions ? La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est une propriété graduelle et multidimensionnelle : elle se mesure par les capacités de produire, organiser, transmettre, protéger et convertir la connaissance en autonomie et en puissance.

LE CONCEPT

Six dimensions structurent la souveraineté de la connaissance : cognitive, interprétative, narrative, de diffusion, d’agenda et temporelle. Trois temporalités les prolongent : le PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ, le PATRIMOINE COGNITIF VIVANT et le PATRIMOINE COGNITIF FUTUR. Le concept est contemporain ; certaines fonctions qu’il permet de nommer peuvent être historiquement plus anciennes. La comparaison porte donc sur des fonctions, non sur une continuité doctrinale entre deux règnes.

MÉMOIRE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ → AUTONOMIE → INFLUENCE → PUISSANCE → AVENIR

LA DÉMARCHE EN QUATRE TEMPS

1. Mohammed III et le Kunnāsh al-Ḥā’ik (كناش الحائك). — Une mémoire principalement orale entre dans une logique de fixation documentaire : oralité, collecte, fixation, corpus, conservation, transmission, réinterprétation. Le cas illustre les fonctions de conserver, fixer, transmettre, organiser et connecter, sans commande directe du souverain établie.

2. Mohammed VI : de la conservation à l’infrastructure. — Le changement d’échelle se manifeste par l’institutionnalisation du patrimoine : ratification de la Convention UNESCO de 2003 en 2006, seize éléments inscrits, session du Comité intergouvernemental à Rabat en 2022, cadre juridique renforcé et annonce d’un Centre national dédié au patrimoine culturel immatériel.

3. Le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL. — Il ne se réduit pas au retour des cerveaux. Il comprend collaboration, recherche, formation, conseil, réseaux, projets, transfert de compétences et institutionnalisation. Les reconnaissances accordées à des scientifiques de la diaspora constituent une première manifestation visible d’une logique plus large de mobilisation de ce capital.

4. Rachid Yazami, cas approfondi. — La trajectoire étudiée articule reconnaissance, reconnexion et institutionnalisation : prix Draper en 2014, fonctions académiques au Maroc en 2020 et lancement du Centre d’excellence sur les batteries en 2021. Les brevets vérifiés sont détenus par des institutions établies hors du Maroc : le lieu de conversion de la connaissance détermine ainsi une partie de la captation de sa valeur.

CE QUE LA NOTE ÉTABLIT

Une continuité fonctionnelle, non doctrinale. — Certaines fonctions apparaissent de manière récurrente : identifier, conserver, transmettre et connecter. D’autres restent plus partiellement documentées. La comparaison ne démontre pas une doctrine commune entre les deux règnes ; elle met en évidence une transformation des instruments et un changement d’échelle.

Une distinction essentielle entre présence et conversion. — Retour ≠ collaboration ; collaboration ≠ implantation ; présence ≠ institutionnalisation ; décoration ≠ mobilisation. Ces distinctions permettent de situer chaque trajectoire sur la chaîne de conversion sans confondre reconnaissance, capacité et création de valeur.

Une souveraineté fondée sur la maîtrise de l’interdépendance. — La souveraineté de la connaissance ne suppose pas que toute la connaissance nationale soit produite sur le territoire national. Elle suppose la capacité à organiser les relations avec les lieux, institutions, réseaux et communautés où cette connaissance est produite.

PORTÉE GÉOPOLITIQUE

La puissance cognitive d’un État ne repose pas sur un actif isolé. Elle dépend de sa capacité à relier patrimoine, capital humain, recherche, réseaux, infrastructures, innovation, propriété intellectuelle, données et anticipation au sein d’une architecture cohérente. Le Maroc dispose déjà de plusieurs de ces ressources et capacités ; leur degré d’intégration et de conversion stratégique demeure variable selon les domaines.

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE n’est pas une politique culturelle améliorée. C’est une infrastructure de puissance.

La souveraineté ne réside pas dans l’isolement ; elle réside dans la maîtrise de l’interdépendance.

CONNAISSANCE → CAPACITÉ → PUISSANCE

Le Maroc n’est pas au commencement de ce chemin : il en a déjà parcouru plusieurs étapes. L’enjeu stratégique est désormais de convertir durablement sa Connaissance en Puissance.

 

 

NOTE D’INTELLIGENCE STRATÉGIQUE DOCTRINALE

IGH-NIS-2026-09-26-01

Tanger, 26 septembre 2026

LA SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE
ou comment la Connaissance se convertit en Puissance

Du patrimoine cognitif à la capacité stratégique ; ce que deux configurations historiques du Maroc révèlent de la transformation du savoir en ressource de puissance.

RÉSUMÉ EXÉCUTIF

IGH → CONCEPTUALISATION → GRILLE D’ANALYSE → CAS D’ÉTUDE → ÉPREUVE EMPIRIQUE → PORTÉE GÉOPOLITIQUE

L’Institut Géopolitique Horizons (IGH) a conceptualisé la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE comme une grille permettant de penser la transformation de la connaissance en capacité, puis de la capacité en puissance. Dans le prolongement de ses travaux sur les nouvelles formes de souveraineté, l’IGH désigne par ce concept la capacité d’un État à maîtriser les conditions de production, de conservation, d’organisation, d’interprétation, de transmission et de mobilisation des connaissances dont dépend sa capacité d’action. La présente note éprouve la portée de cette grille à travers deux configurations marocaines séparées de plus de deux siècles, Mohammed ben Abdallah (Mohammed III) et Mohammed ben Hassan (Mohammed VI). L’IGH conceptualise ; le cas marocain permet d’éprouver le concept ; l’analyse en montre la portée géopolitique.

Définition opérationnelle. La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est une propriété graduelle et multidimensionnelle : un État en dispose dans la mesure où il peut, sans dépendance structurelle, identifier les savoirs dont il a besoin, les produire ou y accéder par des réseaux qu’il ne subit pas, les conserver et les organiser, les interpréter avec ses propres catégories, les transmettre et les mobiliser pour agir. Elle se mesure en degrés de maîtrise, en niveaux de capacité et en qualité d’interfaces. Le concept se décline en six dimensions — cognitive, interprétative, narrative, de diffusion, d’agenda et temporelle — et se distingue des souverainetés scientifique, technologique, numérique et informationnelle, de l’autonomie stratégique et du patrimoine culturel.

Des fonctions peuvent être plus anciennes que le concept. Le concept est contemporain ; certaines fonctions qu’il permet de nommer peuvent être historiquement plus anciennes. La note teste cette hypothèse sans la présupposer, à travers un cas d’étude ciblé — et non une histoire exhaustive de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE au Maroc —, en comparant des fonctions et non des époques : ce qui est recherché est une éventuelle continuité fonctionnelle, jamais une continuité doctrinale.

Le choix du cas marocain. Deux configurations sont retenues : celle de Mohammed ben Abdallah (Mohammed III), sultan de 1757 à 1790, et celle de Mohammed ben Hassan (Mohammed VI), souverain depuis 1999. Le choix maximise le contraste des instruments ; il ne prête à aucun des deux souverains une conception contemporaine de la souveraineté cognitive ni une politique identique.

Le Kunnāsh al-Ḥā’ik (كناش الحائك). Recueil de textes chantés de la musique andalouse marocaine (al-Āla), traditionnellement daté de la fin du XVIIIᵉ siècle, il est le cas emblématique du PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ : une mémoire dispersée et principalement orale entre dans une logique de fixation documentaire permettant sa transmission au-delà de ses détenteurs immédiats — oralité, collecte, fixation, corpus, conservation, transmission, réinterprétation. Le mécanisme compte davantage que l’identité d’un commanditaire : aucune commande du souverain n’est établie, la datation exacte demeure discutée, et le recueil n’est pas présenté comme l’intégralité de la musique andalouse marocaine.

De la conservation à l’infrastructure. Sous Mohammed VI, les instruments de la conservation changent d’échelle et de nature : ratification de la Convention de 2003 de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) en 2006, seize éléments inscrits à la date de vérification, présidence de la 17ᵉ session du Comité de sauvegarde à Rabat en 2022, projet de loi n° 33.22 adopté par les deux chambres en 2025, Centre national annoncé le 28 novembre 2022. La chaîne conservation, inventaire, documentation, protection, transmission, numérisation, internationalisation, infrastructure est engagée ; l’annonce, la création, l’opérationnalité et le résultat ne se confondent pas, et le degré d’intégration de ces instruments demeure variable selon les maillons. La politique patrimoniale relève ainsi de la capacité d’un État à connaître, organiser, conserver et transmettre son propre capital cognitif.

La première brique apparente. La reconnaissance royale de scientifiques marocains de la diaspora (décorations de la fête du Trône, de 2010 à 2016) constitue la première brique apparente d’une architecture plus large de mobilisation du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL : elle identifie une compétence, reconnaît sa valeur, la rattache symboliquement au capital national et rend possible une relation institutionnelle ultérieure. Les étapes suivantes — connecter, mobiliser, institutionnaliser, transmettre, produire, innover, protéger, valoriser — doivent être établies empiriquement, trajectoire par trajectoire : sur douze cas examinés, un seul présente une reconnexion suivie d’un début d’institutionnalisation, et la décoration n’est jamais traitée comme preuve de mobilisation ni comme indice de retour.

Le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL. Catégorie stratégique de l’IGH, il désigne l’ensemble des connaissances, compétences, réseaux et capacités produits par des Marocains dans des systèmes scientifiques étrangers. Il ne se réduit pas au « retour des cerveaux » : un chercheur peut rester à l’étranger et contribuer au capital cognitif national par la collaboration, la formation, le conseil, la recherche, les réseaux, les projets, l’institutionnalisation, le transfert de compétences ou la création d’infrastructures. Influence n’est pas contrôle : la valeur naît de la connexion, non de l’appropriation.

Rachid Yazami. Étudié comme un cas approfondi et non comme une preuve universelle, il illustre une logique de conversion : reconnaissance (prix Draper 2014 ; Ouissam Al Kafaa Al Fikria, 2014), reconnexion (professeur associé et président du Conseil scientifique de l’Université privée de Fès, 2020), institutionnalisation (Centre d’excellence sur les batteries, lancé le 2 juillet 2021), avec pour horizon la formation, la recherche, l’innovation, la propriété intellectuelle et la capacité nationale. Dans les sources consultées, la chaîne est documentée jusqu’à l’institutionnalisation ; les brevets vérifiés sont détenus par des institutions établies hors du Maroc, aucun par l’Université privée de Fès : le lieu de la conversion détermine qui capte la valeur. Ce que le cas permet de comprendre tient en une proposition : le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL acquiert une valeur stratégique supérieure lorsqu’il trouve une interface institutionnelle permettant sa conversion en capacité nationale.

Des distinctions structurantes. La note sépare reconnaissance, reconnexion, collaboration, institutionnalisation, production scientifique, innovation, propriété intellectuelle et industrialisation : retour ≠ collaboration ; collaboration ≠ implantation ; présence ponctuelle ≠ institutionnalisation ; décoration ≠ mobilisation effective ; recherche ≠ innovation ; innovation ≠ propriété intellectuelle ; propriété intellectuelle ≠ industrialisation. Ces distinctions ne limitent pas la thèse : elles précisent à quel niveau se situe chaque trajectoire.

La comparaison fonctionnelle. Elle porte sur dix fonctions : identifier, conserver, produire, organiser, transmettre, connecter, mobiliser, valoriser, protéger, anticiper. La récurrence est plausible pour identifier, conserver, transmettre et connecter ; partielle pour produire, organiser et mobiliser ; plus faiblement documentée pour valoriser, protéger et anticiper. Elle ne démontre pas une doctrine commune : les instruments changent, les fonctions peuvent réapparaître, et le changement d’échelle entre les deux configurations est manifeste.

De la connaissance à la puissance. Le sujet n’est pas le savoir en lui-même : c’est sa conversion. La formule centrale de la note est CONNAISSANCE → CAPACITÉ → PUISSANCE, déployée dans la chaîne MÉMOIRE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ → AUTONOMIE → INFLUENCE → PUISSANCE → AVENIR. La connaissance devient stratégiquement pertinente lorsqu’elle peut être produite, conservée, organisée, interprétée, transmise, mobilisée, transformée en capacité, puis convertie en puissance : la recherche peut devenir technologie, la technologie propriété intellectuelle, la propriété intellectuelle industrie ; la formation peut devenir capital humain, les données anticipation, l’expertise influence, la connaissance autonomie stratégique. Le lieu de la conversion détermine qui capte la valeur. Trois patrimoines cognitifs doivent être reliés : le PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ, ce que le pays a reçu ; le PATRIMOINE COGNITIF VIVANT, ce qu’il détient aujourd’hui ; le PATRIMOINE COGNITIF FUTUR, ce qu’il doit être capable de produire demain.

Conclusion doctrinale. La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE n’est pas une politique culturelle améliorée. C’est une infrastructure de puissance. L’étude ne montre pas un Maroc appelé à commencer ce chemin : elle montre un Maroc qui dispose déjà de plusieurs fonctions, ressources et capacités relevant de cette logique, dont les formes, les instruments et l’échelle ont profondément changé. L’enjeu stratégique est leur conversion et leur intégration.

PARTIE I — LE NOUVEAU TERRAIN DE LA SOUVERAINETÉ

La puissance d’un État a longtemps été lue à travers des grandeurs visibles : territoire, ressources naturelles, forces armées, base industrielle, institutions. Ces grandeurs demeurent. Elles ne suffisent plus à rendre compte de la capacité d’action des États, parce que chacune est désormais médiée par des capacités de connaissance : savoir où se trouvent les ressources et comment les exploiter, concevoir et entretenir des systèmes complexes, produire et interpréter les données qui pilotent l’économie, former les compétences qui font fonctionner les infrastructures, protéger ce qui s’invente.

Cette médiation prend des formes précises. Les données et leur traitement ; la science et la recherche ; la technologie et les infrastructures scientifiques (laboratoires, plateformes d’essais, calcul) ; le capital humain, c’est-à-dire les compétences et leur reproduction par la formation, et l’expertise qui en procède ; la propriété intellectuelle, qui détermine qui peut exploiter une invention et à quelles conditions ; les réseaux d’experts, qui conditionnent l’accès à l’état de l’art ; l’interprétation, c’est-à-dire la capacité de donner un sens aux faits et de produire ses propres catégories d’analyse ; l’anticipation ; enfin la production des récits par lesquels un pays se décrit et est décrit.

Un État peut, sans que cela ait rien de dramatique, dépendre d’autres acteurs pour certaines de ces capacités. Aucun État ne produit seul tout ce qu’il a besoin de savoir, et l’ouverture aux réseaux internationaux est une condition de la qualité du savoir disponible. La question stratégique ne porte donc pas sur l’existence de dépendances, mais sur leur nature : sont-elles réversibles ou structurelles ? portent-elles sur des savoirs périphériques ou sur ceux dont dépendent les décisions essentielles ? l’État conserve-t-il la capacité de comprendre ce qu’on lui fournit ?

D’où la question qui organise cette note : que vaut la souveraineté d’un État qui dépend structurellement d’autres acteurs pour produire une partie du savoir nécessaire à ses propres décisions ? La réponse n’est pas binaire. Trois formes de dépendance doivent être distinguées. La dépendance cognitive affecte la capacité de comprendre (catégories d’analyse, modèles, référentiels empruntés). La dépendance informationnelle affecte la capacité de savoir (accès aux données, aux séries, aux sources). La dépendance scientifique affecte la capacité de produire du savoir nouveau (laboratoires, chercheurs, brevets). Elles ne se valent pas : la première altère l’interprétation, la deuxième la connaissance de la situation présente, la troisième la capacité future.

Science, technologie, données, expertise, recherche, propriété intellectuelle, capital humain et anticipation sont ainsi devenus des ressources stratégiques pour trois raisons. Elles sont cumulatives : ce qui n’a pas été appris, formé ou déposé ne se rattrape pas à volonté. Elles ne sont pas substituables à court terme : aucune importation de produits ne remplace la capacité de les concevoir. Enfin, elles conditionnent l’usage de toutes les autres ressources — militaires, industrielles, énergétiques, diplomatiques — puisque chacune suppose de savoir la mobiliser.

ENCADRÉ 1 — Quand la connaissance devient une variable de puissance

Question posée : pourquoi la connaissance doit-elle être traitée comme une infrastructure stratégique, et non comme un simple bien culturel ou un facteur d’environnement ?

Connaissance — information comprise, intégrée et réutilisable pour agir ; elle se distingue de l’information brute par la capacité qu’elle confère.

Information — donnée mise en forme et datée ; périssable, elle n’a de valeur que si elle est interprétée.

Expertise — connaissance incarnée dans des personnes capables de juger ; elle se transmet plus lentement qu’elle ne se perd.

Science — production méthodique de savoir nouveau, validée par des pairs ; elle alimente toutes les autres formes.

Technologie — savoir rendu opérationnel dans des procédés et des objets ; on peut en posséder l’usage sans en maîtriser la conception.

Données — matière première de l’interprétation et de l’anticipation ; leur valeur dépend de qui les détient et les traite.

Innovation — conversion d’un savoir en solution utilisable ; elle suppose un écosystème (financement, industrie, droit).

Propriété intellectuelle — cadre juridique qui attribue les droits d’exploitation ; elle décide où la valeur d’une invention est captée.

Anticipation — capacité de produire des scénarios propres ; elle réduit la surprise stratégique.

Une infrastructure se reconnaît à trois traits : elle est cumulative, elle sert des usages multiples et sa défaillance est systémique. La connaissance présente les trois. C’est pourquoi la formule utile n’est pas « la connaissance est importante », mais celle-ci :

RESSOURCE COGNITIVE → CAPACITÉ → PUISSANCE

Le passage n’a rien d’automatique. Une ressource cognitive non convertie reste un stock ; c’est la conversion en capacité (former, produire, protéger, industrialiser) qui la rend stratégique.

Sources : cadre conceptuel de l’IGH ; aucun fait empirique n’est avancé dans cet encadré.

La lecture par les capacités conduit à cartographier, dimension par dimension, ce dont un État dépend et ce dont il doit disposer pour que cette dépendance demeure soutenable.

Tableau 1 — Les nouvelles dimensions de la souveraineté

DimensionDépendance potentielleCapacité nécessaireEffet stratégique
DonnéesHébergement, traitement et standards détenus par des tiersCollecte, gouvernance, stockage et traitement maîtrisésDécisions fondées sur des faits propres ; moindre exposition aux asymétries d’information
Science et rechercheLaboratoires, revues et financements extérieursRecherche nationale évaluée, doctorats, financement pérenneProduction de savoir nouveau ; accès à l’état de l’art
TechnologieLicences, composants et maintenance externesIngénierie, essais, capacité d’adaptationAutonomie d’usage ; liberté de choix des fournisseurs
Compétences et capital humainDépart non compensé des talents ; formation assurée ailleursFormation, rétention, circulation organisée des compétencesReproduction des capacités dans la durée
Infrastructures scientifiquesAccès conditionné à des équipements étrangersCentres d’essais, plateformes, moyens de calculCapacité d’expérimenter, de tester et de certifier
Propriété intellectuelleBrevets et licences détenus par des tiersDépôt, titularité claire, gestion des droits et des licencesCapacité de transformer l’invention en industrie et de négocier
Réseaux d’expertsAccès à l’état de l’art intermédié par des tiersRéseaux structurés, appartenance à des académies et à des consortiumsInfluence sur les agendas et les normes
Interprétation et anticipationCatégories d’analyse, prévisions et scénarios produits ailleursCentres d’analyse, séries propres, capacité de prospectiveChoix informés ; anticipation des ruptures
RécitsDescription du pays par autruiProduction, diffusion et archivage de ses propres représentationsInfluence sur les perceptions et la légitimité

Grille d’analyse de l’IGH. Elle décrit des dépendances potentielles, non des situations observées.

Ces neuf dimensions forment un système, et chacune est une capacité de conversion : de la donnée vers l’anticipation, de la recherche vers la technologie, de la compétence vers l’infrastructure, du savoir vers le récit. La puissance d’un État se lit désormais dans la profondeur de ces conversions et dans la qualité des interfaces qui les relient. CONNAISSANCE → CAPACITÉ → PUISSANCE : telle est la formule à laquelle la suite de la note donne son contenu, en la mettant à l’épreuve d’un cas.

PARTIE II — LA SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE : LE CONCEPT IGH

L’Institut Géopolitique Horizons (IGH) a conceptualisé la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE comme une grille permettant de penser la transformation de la connaissance en capacité, puis de la capacité en puissance. Le concept est celui de l’IGH : il prolonge ses travaux sur les nouvelles formes de souveraineté et constitue la grille d’analyse de cette note. Il peut être défini ainsi : la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE désigne la capacité d’un État à maîtriser les conditions de production, de conservation, d’organisation, d’interprétation, de transmission et de mobilisation des connaissances dont dépend sa capacité d’action. La définition porte sur des capacités, non sur des stocks. Le sujet de cette note n’est pas le savoir en lui-même. Le sujet est sa conversion. Le concept ne signifie ni autarcie intellectuelle ni fermeture : il suppose de pouvoir participer aux réseaux internationaux de savoir tout en conservant la maîtrise de ses ressources cognitives, de ses priorités, de ses capacités de production et de ses choix stratégiques.

Le concept se distingue de six notions voisines, avec lesquelles il est fréquemment confondu :

Souveraineté scientifique — maîtrise de la recherche fondamentale et appliquée. La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE l’inclut, mais couvre aussi la conservation, l’interprétation et le récit.

Souveraineté technologique — maîtrise des technologies critiques. On peut posséder une technologie sans détenir le savoir de sa conception : la première est un usage, la seconde une capacité.

Souveraineté numérique — maîtrise des infrastructures, des données et des services numériques. Elle concerne les supports et les flux ; la connaissance concerne le sens et la production.

Souveraineté informationnelle — contrôle des flux d’information et de leur intégrité. Elle porte sur l’information ; la connaissance est de l’information comprise, intégrée et réutilisable.

Autonomie stratégique — capacité de décider et d’agir sans dépendance paralysante. Elle est un effet, situé en aval de la chaîne ; la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE en est l’une des conditions, en amont.

Patrimoine culturel — ensemble de biens et de pratiques hérités. Il constitue une composante de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE (le PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ), mais sa seule conservation ne la constitue pas : c’est sa conversion en capacité qui en relève.

L’IGH distingue six dimensions de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE, numérotées ici de 1 à 6. Elles ne forment pas une liste : elles se conditionnent mutuellement. (1) La souveraineté cognitive (savoir ce que l’on sait et pouvoir en produire) est la base. Sans elle, (2) la souveraineté interprétative — donner un sens aux faits avec ses propres catégories — est empruntée. Sans interprétation propre, (3) la souveraineté narrative se réduit à la reprise de récits élaborés ailleurs. Sans (4) souveraineté de diffusion, un récit, même juste, reste inaudible. Sans (5) souveraineté d’agenda, l’État répond à des questions posées par d’autres et non aux siennes. Enfin (6) la souveraineté temporelle — tenir dans la durée et anticiper — conditionne le maintien de toutes les autres : un gain non entretenu est réversible. À l’inverse, une souveraineté temporelle sans base cognitive ne conserve que l’apparence d’une continuité. Ces dimensions ne s’acquièrent pas d’un bloc : chacune se maîtrise à des degrés variables, et c’est leur intégration qui donne à un État sa profondeur stratégique.

COGNITIVE → INTERPRÉTATIVE → NARRATIVE → DIFFUSION → AGENDA → TEMPORELLE

Chaque dimension conditionne la suivante ; la dimension temporelle conditionne le maintien de l’ensemble.

ENCADRÉ 2 — La définition IGH de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE

Question posée : à quoi reconnaît-on, concrètement, qu’un État dispose d’une SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE ? Quatre questions permettent de l’opérationnaliser.

Que protège-t-on ? — Le PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ (manuscrits, archives, langues, savoir-faire, mémoire), les producteurs vivants de savoir, l’intégrité et l’accès aux données, les droits sur les inventions : en somme, la capacité de continuer à savoir.

Que produit-on ? — Des connaissances nouvelles, des catégories d’analyse, du capital humain, des corpus, de la propriété intellectuelle et des récits. La production est le critère qui sépare la souveraineté d’une simple conservation.

Que maîtrise-t-on ? — Non le savoir mondial, mais les conditions de production, de conservation, d’organisation, d’interprétation, de transmission et de mobilisation des savoirs dont on dépend.

Que cherche-t-on à convertir en capacité ? — La ressource cognitive : en capacité scientifique, technologique, économique, diplomatique, narrative et d’anticipation.

Définition opérationnelle. Un État dispose d’une SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE dans la mesure où il peut, sans dépendance structurelle : identifier les savoirs dont il a besoin ; les produire ou y accéder par des réseaux qu’il ne subit pas ; les conserver et les organiser ; les interpréter avec ses propres catégories ; les transmettre aux générations qui suivent ; les mobiliser pour agir.

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est donc une propriété graduelle et multidimensionnelle : elle se lit en degrés de maîtrise, en niveaux de capacité, en intégration des fonctions, en qualité des interfaces et en capacité de conversion — c’est-à-dire à des capacités observables, non à des intentions proclamées.

Sources : cadre conceptuel de l’IGH ; aucun fait empirique n’est avancé dans cet encadré.

La conséquence est décisive pour la suite. Si la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE se définit par des capacités de conversion, alors la conservation, à elle seule, ne la constitue pas.

« Une SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE ne consiste pas seulement à conserver ce que l’on sait. Elle consiste aussi à maintenir la capacité de produire ce que l’on ne sait pas encore. »

Un patrimoine conservé mais non transmis est une mémoire. Une compétence reconnue mais non connectée est un potentiel. Une recherche non transformée en capacité technologique demeure une ressource incomplètement convertie. La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE commence lorsque l’État maîtrise les interfaces qui permettent à la connaissance de devenir capacité d’action.

Tableau 2 — Les six dimensions de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE

DimensionDéfinitionObjetRisque de dépendanceCapacité requiseEffet stratégique
CognitiveCapacité de savoir ce que l’on sait et de produire du savoir nouveauSavoirs hérités, savoirs vivants, capacités de recherchePerte de savoirs avec leurs détenteurs ; production concentrée ailleursConservation, formation, recherche nationaleBase de toutes les autres dimensions
InterprétativeCapacité de donner un sens aux faits avec ses propres catégoriesCatégories d’analyse, modèles, référentielsLecture de soi par des grilles étrangèresCentres d’analyse, séries propres, doctrineChoix de politique appuyés sur une compréhension propre
NarrativeCapacité de produire et d’entretenir le récit de soiHistoire, identité, représentationsRécit du pays écrit par autruiProduction éditoriale, archives, enseignementLégitimité et influence symbolique
De diffusionCapacité de faire circuler ses connaissances et ses récitsCanaux, langues, plateformes, publicationsDépendance à des canaux et à des langues qu’on ne maîtrise pasMédias, édition scientifique, plateformes, traductionAudibilité ; capacité d’influence
D’agendaCapacité de fixer les questions à traiterPriorités de recherche, thèmes de négociationAgenda dicté par les financeurs ou les partenairesFinancement propre, réseaux, initiative diplomatiqueInitiative stratégique
TemporelleCapacité de tenir dans la durée et d’anticiperContinuité institutionnelle, prospectiveDiscontinuité ; gains non entretenusInstitutions pérennes, prospective, transmissionRéversibilité limitée ; anticipation des ruptures

Grille d’analyse de l’IGH. Les dimensions sont interdépendantes : la lecture par ligne isole des fonctions qui, en pratique, se conditionnent.

Le concept se lit ainsi comme une architecture de capacités graduées et interdépendantes. Un État peut maîtriser certaines dimensions plus profondément que d’autres ; sa profondeur stratégique dépend de leur intégration et de la qualité des interfaces qui permettent à la connaissance de devenir capacité d’action. C’est cette grille — et non un inventaire de savoirs — que les parties suivantes appliquent à deux configurations du Maroc.

PARTIE III — UNE IDÉE NOUVELLE POUR UNE FONCTION ANCIENNE ?

Le concept est contemporain ; certaines fonctions qu’il permet de nommer peuvent être historiquement plus anciennes. Conserver des savoirs, identifier leurs détenteurs, organiser leur transmission, connecter des ressources dispersées, les mobiliser : ces fonctions ne sont pas nécessairement nées avec lui. La question mérite d’être posée avec rigueur : si la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE, conceptualisée par l’IGH, est une idée nouvelle, certaines des fonctions qu’elle permet de nommer peuvent-elles être beaucoup plus anciennes ?

Il faut donc distinguer deux objets. Le concept contemporain, d’une part, qui est la grille d’analyse de l’IGH. Les fonctions historiquement observables, d’autre part, dont la présence dans le passé se constate à partir de faits documentés et non à partir de la grille qui les regroupe aujourd’hui. Une coïncidence historique n’est pas une causalité : elle ne sera jamais présentée comme telle.

Poser la question expose à deux erreurs symétriques. La première consisterait à ériger le concept en clé de lecture rétrospective, en projetant sur le passé une conscience qu’aucun acteur n’avait. La seconde, à refuser toute comparaison au motif que les contextes diffèrent. La voie retenue consiste à comparer des fonctions, non des époques, et à laisser aux faits le soin de discriminer.

Deux points d’observation ont été retenus : Mohammed ben Abdallah (Mohammed III), sultan de 1757 à 1790, et Mohammed ben Hassan (Mohammed VI), souverain depuis 1999. Ce choix n’est pas une démonstration : c’est un dispositif d’épreuve. Deux moments très éloignés, dotés d’instruments radicalement différents — manuscrits et réseaux personnels d’un côté, bases de données, universités et droit international de l’autre — maximisent le contraste. Si des fonctions y réapparaissent, la récurrence n’en est que plus significative ; si elles n’y réapparaissent pas, l’hypothèse s’en trouvera affaiblie.

Trois hypothèses concurrentes doivent rester ouvertes. H1 : une continuité fonctionnelle réelle, au sens où des fonctions comparables sont exercées dans les deux configurations. H2 : une simple convergence d’usages de gouvernance, que l’on retrouverait chez n’importe quel pouvoir (chancelleries, archives, mécénat) et qui ne discriminerait rien. H3 : un artefact de sélection, lié au choix de cas favorables. La note ne tranche pas d’emblée ; la partie XIII revient sur ce que les faits permettent d’en dire.

ENCADRÉ 3 — Ce que cette comparaison permet de dire — et ce qu’elle ne permet pas de dire

Question posée : quel est exactement le statut de la comparaison entre les deux règnes ?

Ce que l’étude cherche à démontrerCe qu’elle ne prétend pas démontrer
Une continuité fonctionnelle éventuelle : des fonctions comparables (conserver, identifier, transmettre, connecter, mobiliser) exercées dans les deux configurationsUne doctrine commune aux deux souverains
La récurrence de certaines fonctions, avec leur degré de documentationUne intention identique ou une conscience historique partagée
La transformation des instruments (du manuscrit à la base de données, de la cour à l’institution)Une continuité institutionnelle parfaite
Le changement d’échelle (de la cité et du royaume à l’international et au numérique)Une politique historique uniforme sur plus de deux siècles
Une volonté rétrospectivement attribuée à des acteurs du passé

Critère d’invalidation. Si les fonctions comparées se retrouvaient à l’identique chez n’importe quel pouvoir de n’importe quelle époque, la comparaison n’aurait aucune valeur discriminante (hypothèse H2). Elle ne prend sens que si la fonction spécifique — convertir un savoir en capacité — se distingue de la simple administration des savoirs. Les continuités de dynastie ou de fonction royale ne doivent pas être confondues avec une continuité de doctrine.

Sources : cadre méthodologique de l’IGH ; aucun fait empirique n’est avancé dans cet encadré.

Le dispositif est ainsi posé. Il ne s’agit pas d’attribuer aux souverains du passé une doctrine contemporaine, mais d’observer si les fonctions que le concept permet de nommer — conserver, fixer, transmettre, organiser, connecter — apparaissent dans les faits, et si leurs instruments changent d’échelle. C’est ce changement d’échelle, plus que la ressemblance des intentions, que la suite met en évidence.

PARTIE IV — MOHAMMED BEN ABDALLAH (MOHAMMED III) : LA CONNAISSANCE COMME MÉMOIRE

Le règne de Mohammed ben Abdallah s’étend de 1757 à avril 1790. L’historiographie l’associe à la reconstruction et à l’ouverture atlantique du royaume : fondation d’Essaouira (Mogador) en 1765, développement de Casablanca, de Safi et d’El Jadida, évacuation de Mazagan par les Portugais en 1769, et une série de traités de commerce et de navigation conclus avec le Danemark (1757), l’Angleterre (1760), la Suède (1763), Venise (1765), la France et l’Espagne (1767), puis les États-Unis (1786) (notice de référence ; J. Caillé, Les accords internationaux du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah, 1757-1790, Paris, 1960). Observation : un tel appareil diplomatique et commercial ne fonctionne pas sans connaissance des partenaires — langues, monnaies, droit, informations sur les marchés. Interprétation : le règne suppose des circuits de connaissance, dont les développements suivants décrivent les principaux, sans leur prêter une cohérence de dessein.

Savants, villes savantes, manuscrits

Les sources secondaires disponibles indiquent que le sultan entretenait des relations suivies avec les ʿulamāʾ, dont le soutien facilitait certaines de ses initiatives et réformes, et qu’il admirait le souverain saadien Ahmed al-Mansour (1578-1603) (d’après la notice précitée, qui s’appuie sur J. Abun-Nasr, 1987). Ces relations passent par des villes savantes — Fès et son université al-Qarawiyyin, Meknès, Tétouan — qui forment le socle humain des savoirs religieux, juridiques et littéraires : ce sont elles qui portent, conservent et transmettent la connaissance dont le règne dispose.

Diplomatie et récits : l’État qui produit une connaissance de l’Autre

Le cas le mieux documenté est celui d’Ibn ʿUthmān al-Miknāsī, lettré de Meknès formé à al-Qarawiyyin (mort en 1799). Il est chargé d’une ambassade auprès du roi d’Espagne Charles III, du 31 octobre 1779 au 25 septembre 1780, pour négocier le rachat de captifs musulmans et un traité ; le traité de paix et de commerce d’Aranjuez est conclu le 30 mai 1780 (Yabiladi, 2018). Il conduit ensuite une mission en Italie (1781-1783), où il traite du rachat de captifs à Malte en 1782, puis une ambassade vers l’Empire ottoman, associée au pèlerinage. De ces trois missions naissent trois récits : al-Iksīr fī fikāk al-asīr (Espagne), al-Badr al-sāfir (Italie) et Iḥrāz al-muʿallā wa-l-raqīb (Orient) (notice de référence).

Interprétation : la mission diplomatique produit un savoir écrit sur l’extérieur. Le pouvoir ne se contente pas de conserver une mémoire ; il obtient, par des lettrés formés dans ses propres institutions, une connaissance des sociétés européennes et ottomanes. C’est une fonction que le vocabulaire actuel rattacherait à l’interprétation, mais aucun texte consulté n’indique que le souverain la concevait ainsi.

Ports, commerce, intermédiaires, expertise extérieure

La fondation de Mogador illustre l’articulation entre commerce et connaissance. Selon une synthèse récente, le sultan voulait concentrer l’essentiel du commerce extérieur dans un port qu’il pourrait contrôler, et confia le tracé de la ville à un captif français originaire de Toulon, Cornut (Quid.ma, 2026 ; le prénom varie selon les sources). Observation : le recours à une expertise extérieure est documenté, mais placé sous la direction du souverain. Interprétation : il relève d’un usage pragmatique de compétences disponibles, non d’une dépendance ; et concentrer le commerce dans un port contrôlable revient aussi à concentrer l’information sur les flux — hypothèse de lecture que les fonds portuaires permettraient de tester.

Des marchands et intermédiaires juifs marocains participent au commerce, à la négociation et à la circulation des informations. Leur rôle précis dans la traduction et la collecte de renseignements, comme l’organisation d’une fonction d’interface linguistique confiée à des marchands, à des captifs et à des ambassadeurs-lettrés, relèvent de l’hypothèse de travail : les correspondances chérifiennes, les archives diplomatiques européennes et les archives portuaires permettraient de la tester.

Portée. Certaines fonctions aujourd’hui regroupées par l’IGH sous le concept de SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE peuvent être observées, sous des formes historiquement différentes, dans cette configuration. Les sources ne permettent pas d’attribuer au règne une politique explicite de la connaissance ni un dessein d’ensemble reliant ces circuits ; elles permettent en revanche d’observer un écosystème de circulation des savoirs — savants, diplomates-lettrés, marchands, ports, villes — cohérent avec un règne d’ouverture, dans lequel des fonctions de conservation, de transmission, d’organisation et de connexion sont effectivement exercées.

ENCADRÉ 4 — L’écosystème de connaissance sous Mohammed ben Abdallah (Mohammed III)

Question posée : par quels circuits un savoir se produisait-il, circulait-il et parvenait-il au pouvoir ? La carte suivante rend visible l’écosystème plutôt qu’elle ne le décrit.

PRODUCTEURS →INTERMÉDIAIRES →SUPPORTS →CIRCUITS →DESTINATIONS
Oulémas et lettrés de Fès, Meknès et Tétouan
Poètes et musiciens (al-Ḥā’ik)
Architectes et artisans
Marchands
Experts extérieurs (Cornut)
Ambassadeurs-lettrés (Ibn ʿUthmān)
Marchands et intermédiaires, dont des réseaux juifs marocains
Captifs et experts extérieurs
Interprètes (à documenter)
Manuscrits (dont le Kunnāsh)
Récits d’ambassade
Traités et correspondances
Oralité (maître à disciple)
Plans de villes et de ports
Ports atlantiques (Essaouira, Safi, El Jadida, Casablanca)
Missions à Madrid, en Italie, dans l’Empire ottoman
Villes savantes
Commerce maritime
Cour et administration du sultan
Villes et communautés marchandes
Partenaires étrangers (traités 1757-1786)
Générations de lettrés et de musiciens
Niveau : PROBABLE (sources secondaires)Niveau : CONFIRMÉ pour les ambassadeurs ; À CONFIRMER pour les autresNiveau : TRÈS PROBABLENiveau : CONFIRMÉ pour les missions et les traitésNiveau : TRÈS PROBABLE

Lecture : cette cartographie décrit des circuits attestés par la documentation secondaire disponible ; elle n’établit ni leur coordination ni leur finalité.

Sources : J. Caillé (1960) ; notices de référence sur Mohammed ben Abdallah et Ibn ʿUthmān al-Miknāsī ; Yabiladi (14 septembre 2018) ; M. Dekhissi, présentation de la traduction de L’Elixir (Éditions universitaires européennes) ; Quid.ma (9 juillet 2026).

L’écosystème ainsi cartographié permet de lire, dans la configuration de Mohammed ben Abdallah (Mohammed III), cinq fonctions que le vocabulaire actuel rattacherait à la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE :

CONSERVER → FIXER → TRANSMETTRE → ORGANISER → CONNECTER

Elles s’exercent par des personnes, des manuscrits, des ambassades et des ports : des instruments à l’échelle d’un royaume et de quelques villes. L’analyse ne prête à ce règne aucune doctrine contemporaine ; elle établit que ces fonctions sont identifiables dans les faits, et c’est par contraste avec cette échelle que le changement d’échelle et de nature des instruments, sous Mohammed ben Hassan (Mohammed VI), devient manifeste.

PARTIE V — KUNNĀSH AL-ḤĀ’IK (كناش الحائك)

Kunnāsh al-Ḥā’ik (كناش الحائك) : quand une mémoire devient un corpus

Le Kunnāsh permet d’observer, sur un objet précis, le mécanisme le plus élémentaire de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE : empêcher qu’un savoir ne disparaisse avec ses derniers détenteurs en le transformant en corpus transmissible. Le noyau documenté est le suivant. Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn al-Ḥusayn al-Ḥā’ik al-Tiṭwānī, de Tétouan, poète, musicien et anthologue du XVIIIᵉ siècle, a rassemblé et classé, au terme de nombreuses années selon la Bibliothèque du Congrès, les onze nūbāt du répertoire andalou marocain (al-Āla) : des textes chantés, avec indication du mode et du rythme, mais sans notation de la mélodie. Le Kunnāsh est ainsi le cas emblématique du PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ : ce que le pays a reçu, et la manière dont une mémoire devient connaissance transmissible.

Deux précautions, de datation et d’attribution, s’imposent. Sur la date : la tradition situe la compilation vers 1789 ; une fenêtre plus large, jusque vers 1800, est avancée par certains travaux récents. Or Mohammed ben Abdallah meurt en avril 1790 : selon la date retenue, l’ouvrage est achevé dans les dernières années du règne ou sous ses successeurs. Sur l’attribution : aucune source consultée n’établit une commande directe du souverain, et il serait erroné de présenter Mohammed III comme l’auteur de l’ouvrage. La formulation qui s’impose est donc la suivante :

« Le Kunnāsh al-Ḥā’ik est traditionnellement daté de la fin du règne de Mohammed ben Abdallah (Mohammed III), dans un contexte marqué par une forte circulation des savoirs ; aucune commande directe du souverain n’est établie, et la datation exacte demeure discutée. »

Cette prudence ne neutralise pas la portée du cas. Le point important est le mécanisme historique : une mémoire dispersée et principalement orale entre dans une logique de fixation documentaire permettant sa transmission au-delà de ses détenteurs immédiats.

Le Kunnāsh n’est pas non plus l’acte isolé d’un homme. Une compilation antérieure est attribuée à al-Bou‘assami, contemporain de Moulay Ismaïl ; un siècle plus tard, en 1886, al-Jāmiʿī publie un Précis du kunnāsh consacré au répertoire pratiqué à Fès. Al-Ḥā’ik apparaît ainsi comme une figure exceptionnelle dans un processus collectif de collecte, de fixation et de transmission. Le mécanisme qui en résulte est représenté par le schéma de l’encadré suivant, qui précise aussi ce que le Kunnāsh conserve, et ce qu’il ne conserve pas.

ENCADRÉ 5 — Kunnāsh al-Ḥā’ik (كناش الحائك) : ce que le corpus conserve

Question posée : que représente le Kunnāsh dans la continuité de la tradition et dans le patrimoine musical marocain, que contient-il exactement, et que peut-on — ou ne peut-on pas — en dire ? Ce n’est ni une partition moderne, ni l’œuvre d’un souverain, ni la totalité de la tradition.

Qui est al-Ḥā’ik. — Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn al-Ḥusayn al-Ḥā’ik al-Tiṭwānī, lettré, poète et musicien de Tétouan, actif au XVIIIᵉ siècle ; les sources le font vivre de 1720 à 1799 (thèse de 2022) ; son patronyme varie selon les sources (ibn al-Ḥusayn, ibn al-Ḥasan). Le surnom al-Ḥā’ik signifie « le tisserand ». Sa biographie détaillée est mal documentée dans les sources consultées.

Le contexte historique. — Un royaume ouvert sur l’extérieur, sous Mohammed III (1757-1790), et Tétouan, ville portuaire de forte tradition andalouse. Le Kunnāsh n’est pas la première compilation : al-Bou‘assami, contemporain de Moulay Ismaïl (1672-1727), aurait noté six nūbāt À CONFIRMER.

Ce qu’est un Kunnāsh. — En arabe, un kunnāsh est un cahier ou un recueil de notes. Celui d’al-Ḥā’ik est une anthologie de textes chantés, classés selon leur succession dans le déroulement des noubas.

La nature du corpus. — Un corpus textuel et mnémotechnique : poèmes chantés, noms des auteurs des poèmes et des mélodies, indications de mode (ṭabʿ) et de rythme (mīzān). Ce n’est ni une partition, ni un traité théorique, ni un enregistrement : la mélodie n’y est pas notée. Il peut être présenté comme un corpus, un support de fixation, une mémoire documentaire et un outil de transmission.

Son rapport à la musique al-Āla. — Le Kunnāsh est le recueil de référence du répertoire de l’Āla, art musical savant hérité d’al-Andalus et développé à Fès, Tétouan, Tanger, Rabat-Salé et Chefchaouen. Il n’épuise pas la tradition : l’Āla coexiste avec le style gharnāṭī (Oujda, Rabat, Salé), et des variantes régionales et orales subsistent. Réduire la musique andalouse marocaine au Kunnāsh serait une erreur.

La place de l’oralité. — Pendant près de deux siècles, le répertoire a possédé un texte écrit et un chant oral : ce qui était commun a été consigné, ce qui variait ne l’a pas été. L’écrit fixe l’ossature ; l’interprétation musicale reste portée par la transmission orale.

Les nūbāt. — Onze suites (nūbāt, au singulier nūba). Le nombre de onze est traditionnel ; les listes, l’ordre et certaines nomenclatures varient selon les écoles et les éditions.

Les ṣanā’iʿ. — Les pièces chantées (au singulier ṣanʿa) qui composent chaque nūba, présentées avec leurs textes et leur attribution.

La transmission. — Transmission orale de maître à disciple ; recensions écrites (Précis d’al-Jāmiʿī, 1886) ; anthologie discographique de 72 disques compacts publiée par le ministère marocain de la Culture et la Maison des Cultures du Monde (Paris), recensée par la Bibliothèque du Congrès en 1996.

Les copies, versions et éditions. — Plusieurs copies manuscrites, versions et éditions existent ; la notion d’« original » doit être maniée avec prudence : le Kunnāsh se présente comme un palimpseste documentaire (couches manuscrite, orale, musicale, éditoriale). Édition de Tétouan de 1953 par l’arabisant espagnol Fernando Valderrama Martínez CONFIRMÉ ; édition d’Abdelkrim Raïs (années 1980) ; éditions de 1979 (Idrīs ibn Jallūn al-Tuwaymī), de 1981 (fac-similé, Casablanca) et de 1999 (Académie du Royaume du Maroc) attestées par des notices de catalogue À CONFIRMER bibliographiquement.

Ce qu’il conserve — et ce qu’il ne prétend pas conserver. — Il conserve les textes chantés, leurs attributions, leur classement par nūba, les indications de mode et de rythme. Il ne prétend conserver ni la mélodie, ni l’ensemble des variantes orales et régionales, ni la totalité de la tradition.

Les limites documentaires. — Datation discutée ; absence d’édition critique au sens scientifique moderne (thèse de 2022) ; mélodie non notée ; rôle du souverain non établi ; état de conservation et localisation des manuscrits non vérifiés ici.

La valeur patrimoniale. — Source musicale, littéraire, sociale et mémorielle. Cette valeur ne doit pas être confondue avec une protection : à la date de vérification, l’Āla ne figure pas parmi les seize éléments marocains inscrits sur les listes de la Convention de 2003 de l’UNESCO CONFIRMÉ.

Schéma : de la mémoire au corpus transmissible.

ORALITÉ
répertoire porté par des maîtres et des ensembles
↓
COLLECTE
rassemblement des textes et de leurs attributions
↓
FIXATION
mise par écrit : poèmes, auteurs, modes, rythmes, ordre des nūbāt
↓
CORPUS
recueil délimité, consultable, citable
↓
CONSERVATION
copies manuscrites, dépôts, recensions
↓
TRANSMISSION
enseignement, éditions, enregistrements
↓
RÉINTERPRÉTATION
relectures, éditions savantes, appropriations nouvelles

Sources : Library of Congress Information Bulletin, 16 septembre 1996 ; thèse, Université Paris Nanterre, 2022 ; le360, 23 août 2026 ; notices de référence sur Al Ala, Musique arabo-andalouse et Kunnash al-Haik ; UNESCO, page Maroc.

La lecture par mécanisme montre à quoi tient l’intérêt stratégique de l’exemple.

Tableau 3 — Le Kunnāsh comme mécanisme historique de conservation du savoir

État du savoirMécanismeTransformationRésultatPortée stratégique
Oralité : mémoire portée par des maîtres et des ensemblesTransmission de maître à discipleAucune : état initialRépertoire riche mais exposé à la disparition de ses détenteurs et à la dérive des variantesVulnérabilité cognitive : le savoir dépend de personnes
Collecte : répertoire dispersé entre villes, écoles et détenteursEnquête, sélection, recoupement des textes et des attributionsDe la dispersion à l’ensemble délimitéMatière rassemblée ; choix éditoriaux implicitesCapacité d’identifier ce qui mérite d’être conservé
Fixation : textes et indications rassemblésMise par écrit : poèmes, auteurs, modes, rythmes, ordreDe l’oral au manuscritOssature textuelle stable ; mélodie non notéeRéduction du risque de perte ; création d’une référence
Corpus : recueil délimitéOrganisation par nūbāt et ṣanā’iʿDu recueil à la catégorie de référenceUn corpus citable et comparableNormalisation partielle du savoir
Conservation : manuscrit rareCopies, dépôts, recensionsMultiplication des supportsPluralité de copies et de versionsRésilience du savoir ; ouverture aux variantes
Transmission : corpus disponible mais non enseignéEnseignement, recensions (Fès, 1886), éditions, anthologie sonoreDu texte à la pratiqueGénérations de musiciens formées à partir du corpusReproduction du savoir dans le temps
Réinterprétation : corpus transmisÉditions, enregistrements, relectures, recherchesDu corpus à la réappropriationNouvelles éditions et lectures ; pas d’édition critique moderneCapacité de renouveler le savoir — limite visible de l’exemple

Analyse de l’IGH à partir des sources de l’encadré précédent. Les intitulés des étapes sont des catégories analytiques, non des phases attestées par les sources.

Le cas a aussi ses limites, qu’il convient de situer avec précision. Le Kunnāsh illustre la conservation et la transmission ; il ne documente pas, à lui seul, une production de savoir nouveau ni une conversion en d’autres capacités. Il éclaire ainsi une extrémité de la chaîne — la transformation de la mémoire en connaissance transmissible — et laisse aux cas suivants le soin d’éclairer l’autre. Son histoire éditoriale rappelle enfin que la mise en forme savante d’un corpus a été portée, selon les moments, par des acteurs différents — un compilateur tétouanais, un recenseur fassi, un arabisant espagnol, une académie nationale : la dimension interprétative d’un corpus se joue dans ses éditions et ses lectures, pas seulement dans sa conservation.

Conclusion de la partie. Le Kunnāsh est un cas de transformation d’une mémoire dispersée en connaissance transmissible, sans qu’on puisse lui attribuer à lui seul la conservation de toute la tradition. Sa portée tient au mécanisme — collecter, fixer, organiser, transmettre, réinterpréter — et non à l’identité d’un commanditaire. Il constitue le cas emblématique du PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ : lorsqu’une mémoire est fixée, organisée et transmise, elle devient une connaissance sur laquelle une société peut s’appuyer au-delà de ses détenteurs immédiats. C’est le premier maillon de la chaîne MÉMOIRE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ, que les parties suivantes suivent jusqu’à la puissance.

PARTIE VI — MOHAMMED BEN HASSAN (MOHAMMED VI) : DE LA CONSERVATION À L’INFRASTRUCTURE

Plus de deux siècles plus tard, l’objet, l’échelle et la nature des instruments ont changé. La conservation d’un savoir n’est plus l’œuvre d’un compilateur : elle mobilise des conventions internationales, des listes, des lois, des institutions et des bases de données. Le Maroc a ratifié la Convention de 2003 de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel le 6 juillet 2006. Seize éléments marocains figurent aujourd’hui sur les listes de la Convention — quinze sur la Liste représentative, un (la Taskiwin, danse martiale du Haut-Atlas occidental) sur la Liste de sauvegarde urgente —, de la place Jemaa el-Fna et du Moussem de Tan-Tan (2008) au caftan (10 décembre 2025), en passant notamment par l’argan (2014), le Gnaoua (2019), la tbourida (2021), le Malhoun (2023) et le henné (2024) (UNESCO, page Maroc). Plusieurs inscriptions sont multinationales, notamment la diète méditerranéenne, le couscous, la fauconnerie, la calligraphie arabe et le palmier dattier.

Le Maroc a par ailleurs accueilli et présidé la 17ᵉ session du Comité intergouvernemental de sauvegarde, à Rabat, du 28 novembre au 3 décembre 2022, sous la présidence de l’ambassadeur Samir Addahre ; 129 États parties y étaient représentés selon l’UNESCO. C’est à l’ouverture de cette session, le 28 novembre 2022, qu’un message du roi Mohammed VI, lu par le secrétaire général du gouvernement, esquisse l’architecture d’une politique. Il annonce « la création d’un Centre national pour le patrimoine culturel immatériel », dont l’une des missions sera de « poursuivre l’inventaire méthodique du patrimoine national à travers le Royaume et à mettre en place une base nationale de données pertinentes ». Il prévoit des formations académiques, la sensibilisation des jeunes, l’évaluation de l’efficacité des mécanismes de conservation des biens inscrits et la préparation des futures candidatures ; il évoque des études anthropologiques destinées à actualiser le classement du patrimoine immatériel et affirme la nécessité de numériser le patrimoine culturel « dans toute sa richesse » (texte intégral, portail maroc.ma, dépêche de l’agence Maghreb Arabe Presse).

La distinction entre annonce, création, opérationnalité et résultat est ici décisive, car elle mesure le degré d’intégration de l’infrastructure. L’annonce est établie ; la création effective et l’opérationnalité constituent l’étape suivante de la chaîne. Le 4 novembre 2025, devant la Chambre des conseillers, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, indiquait que le Centre verrait le jour « dans quelques mois » à Rabat, soit trois ans après l’annonce (relayé par Cultures du Maroc, 6 novembre 2025). Aucune source consultée n’atteste, au 26 septembre 2026, l’ouverture ni le fonctionnement du Centre À CONFIRMER. Certaines publications évoquent un centre « créé en 2022 » : l’annonce y semble assimilée à la création.

Le cadre juridique évolue en parallèle. Le projet de loi n° 33.22 relatif à la protection du patrimoine (133 articles selon Médias24) élargit les catégories patrimoniales — patrimoine immatériel, naturel et géologique, subaquatique, « groupes historiques », « trésors humains vivants » —, prévoit la numérisation et vise à protéger le patrimoine contre l’appropriation par des tiers. Adopté en Conseil de gouvernement le 21 novembre 2024, il l’a été à l’unanimité par la Chambre des représentants le 5 février 2025, puis par la Chambre des conseillers le 6 mai 2025 (32 voix pour, 3 abstentions) (La Vie éco, 6 mai 2025). Sa publication au Bulletin officiel et ses textes d’application n’ont pas pu être vérifiés À CONFIRMER : l’adoption parlementaire est établie, l’entrée en vigueur constitue l’étape suivante. Des acteurs culturels ont, en avril 2025, exprimé des réserves sur les pouvoirs des inspecteurs et sur le régime des sanctions (Médias24, 27 avril 2025).

Enfin, l’inscription n’est ni une propriété juridique ni une mesure de la sauvegarde effective. Le dossier du caftan, inscrit le 10 décembre 2025 lors de la 20ᵉ session du Comité (New Delhi), le rappelle : selon Médias24 (6 décembre 2025), l’Algérie avait adressé plusieurs courriers au secrétariat de la Convention pour contester la recevabilité du dossier et invoquer un « patrimoine partagé » appelant une inscription multinationale. Le ministre avait par ailleurs indiqué en décembre 2024 que le Maroc avait obtenu le retrait d’une image du caftan marocain utilisée dans le dossier d’un autre État (APAnews). Des dispositifs d’inventaire antérieurs existent — un portail d’Inventaire et Documentation du Patrimoine Culturel du Maroc (IDPC) est référencé en ligne, et le ministère a publié en 2019 un catalogue d’exposition sur l’inventaire du patrimoine culturel — dont le périmètre et la volumétrie restent à préciser.

Le patrimoine matériel relève d’un régime distinct : la médina de Fès a été, en 1981, le premier site marocain inscrit au patrimoine mondial ; Rabat l’a été en 2012, comme le rappelle le message royal ; la notice consultée dénombre neuf biens culturels inscrits depuis 2012. Les archives constituent un autre pilier : la loi n° 69-99 relative aux archives, promulguée par le dahir du 30 novembre 2007 (Bulletin officiel du 20 décembre 2007), encadre le patrimoine archivistique national ; l’établissement Archives du Maroc a lancé en 2025, selon La Vérité (29 novembre 2025), un projet de traitement et de numérisation des archives papier et un portail numérique, sans que les volumes soient documentés. La Direction des Archives royales a par ailleurs publié le 25 septembre 2026 un ouvrage consacré à la coexistence interreligieuse à travers les archives royales (portail maroc.ma), exemple d’archives mobilisées pour un récit.

La recherche sur le patrimoine est appelée par le message royal — soutien collectif à la recherche scientifique, études anthropologiques — mais aucune production n’est documentée ici. Le paysage institutionnel comprend, outre le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, des institutions spécialisées préexistantes — Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine, Institut royal de la culture amazighe, Académie du Royaume du Maroc, Archives du Maroc — dont le rôle opérationnel dans l’infrastructure décrite reste à préciser.

Interprétation. Les éléments documentés relèvent surtout des fonctions identifier, protéger et internationaliser. Les instruments ont changé d’échelle et de nature — lois, listes, institutions, bases de données au lieu d’un compilateur et de copistes — et la conservation et la transmission d’un savoir hérité s’exercent désormais à l’échelle de l’État et du droit international. Ces initiatives patrimoniales ne sont pas présentées comme la preuve d’une doctrine consciente de SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE : la note établit des convergences fonctionnelles à partir de faits documentés. La chaîne se lit ainsi :

CONSERVATION → INVENTAIRE → DOCUMENTATION → PROTECTION → TRANSMISSION → NUMÉRISATION → INTERNATIONALISATION → INFRASTRUCTURE

La capacité existe, mais son degré d’intégration et de conversion stratégique demeure variable selon les domaines : les maillons situés aux extrémités (identifier, internationaliser) sont les mieux documentés ; les maillons intermédiaires — former, faire de la recherche, valoriser — donnent à l’infrastructure sa consistance, et les parties VIII et IX examinent un autre champ, celui du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL, où des indices de conversion existent. Le passage d’une capacité sectorielle à une architecture pleinement intégrée constitue l’enjeu stratégique suivant.

ENCADRÉ 6 — Du patrimoine à l’infrastructure de connaissance

Question posée : où en est, étape par étape, la chaîne qui fait passer un patrimoine de la simple conservation à une infrastructure de connaissance ? L’encadré sépare ce qui est annoncé de ce qui est établi.

IDENTIFIER → INVENTORIER → DOCUMENTER → PROTÉGER → TRANSMETTRE → NUMÉRISER → VALORISER → INTERNATIONALISER
ÉtapeCe que les sources établissentNiveau
IdentifierInventaire méthodique annoncé (2022) ; dispositifs antérieurs référencés (portail IDPC, catalogue de 2019)À CONFIRMER (périmètre)
InventorierBase nationale de données annoncée ; état non vérifiéÀ CONFIRMER
DocumenterÉtudes anthropologiques annoncées (2022) ; résultats non vérifiésÀ CONFIRMER
ProtégerProjet de loi n° 33.22 adopté par les deux chambres (2025) ; publication et textes d’application non vérifiésCONFIRMÉ (adoption) ; À CONFIRMER (entrée en vigueur)
TransmettreFormations académiques et sensibilisation des jeunes annoncées ; aucun résultat documentéNON CONFIRMÉ (comme résultat)
NumériserPriorité énoncée par le message royal et le projet de loi ; état non documentéÀ CONFIRMER
ValoriserSeize inscriptions ; contexte de la Coupe du monde de football de 2030 cité par le ministre en janvier 2025CONFIRMÉ (inscriptions)
InternationaliserRatification (2006) ; présidence de la 17ᵉ session du Comité (2022) ; défense de dossiersCONFIRMÉ

Lecture : les étapes situées aux deux extrémités de la chaîne (identifier, internationaliser) sont mieux documentées que les étapes intermédiaires, qui donnent à l’infrastructure sa consistance.

Sources : UNESCO ; message royal du 28 novembre 2022 (maroc.ma) ; La Vie éco ; Médias24 ; Hespress ; Cultures du Maroc.

Le tableau suivant reprend cette lecture fonction par fonction, en précisant l’état de réalisation.

Tableau 4 — La construction progressive d’une infrastructure nationale de connaissance

FonctionInstrumentInstitutionÉtat de réalisationEffet attendu ou observable
Cadre internationalConvention de 2003 (UNESCO)Royaume du MarocRatifiée le 6 juillet 2006 CONFIRMÉAccès au dispositif international de sauvegarde
Reconnaissance internationaleInscriptions sur les listes de la ConventionMinistère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication ; délégation permanente auprès de l’UNESCO16 éléments (15 + 1) à la date de vérification CONFIRMÉObservable : visibilité. À ne pas confondre avec propriété ni sauvegarde
Diplomatie du patrimoinePrésidence de la 17ᵉ session du ComitéDélégation permanente du Maroc auprès de l’UNESCOTenue à Rabat, 28 nov.-3 déc. 2022 CONFIRMÉInfluence dans la gouvernance de la Convention
Orientation politiqueMessage royal du 28 novembre 2022Cabinet royal ; lecture par le secrétaire général du gouvernementAnnonce CONFIRMÉArchitecture à construire
Institution spécialiséeCentre national pour le patrimoine culturel immatérielÀ RabatAnnoncé en 2022 ; ouverture indiquée « dans quelques mois » le 4 nov. 2025 ; opérationnalité non documentée À CONFIRMERAttendu : inventaire, base de données, formation, dossiers de candidature
Inventaire et donnéesInventaire méthodique ; base nationale de donnéesCentre (à venir) ; ministèreDispositifs antérieurs référencés (IDPC) ; base nationale non vérifiée À CONFIRMERAttendu : connaissance consolidée du patrimoine
Cadre juridiqueProjet de loi n° 33.22Gouvernement ; ParlementAdopté par les deux chambres (5 fév. et 6 mai 2025) ; publication non vérifiée À CONFIRMERAttendu : protection contre l’usurpation, numérisation, « trésors humains vivants »
Numérisation et archivesNumérisation du patrimoine culturel et immatériel ; loi n° 69-99 sur les archives (2007) ; projet de numérisation des archives papier et portail numérique (2025)Ministère (à préciser) ; Archives du MarocPriorité énoncée en 2022 ; projet d’Archives du Maroc lancé en 2025, volumes non documentés TRÈS PROBABLEAttendu : accessibilité et sauvegarde des sources
Patrimoine matérielInscriptions sur la Liste du patrimoine mondial (Fès, 1981 ; Rabat, 2012)Ministère ; UNESCONeuf biens culturels inscrits depuis 2012 selon la notice consultée TRÈS PROBABLEObservable : reconnaissance internationale ; sauvegarde à évaluer séparément
Recherche et institutionsÉtudes anthropologiques annoncées ; institutions spécialisées préexistantesMinistère ; instituts et académiesAnnonce CONFIRMÉ ; production et rôle opérationnel non vérifiés À CONFIRMERAttendu : capacité de recherche sur le patrimoine
Protection contre l’appropriationDéfense de dossiers ; Label MarocMinistère ; délégation auprès de l’UNESCOCaftan inscrit le 10 déc. 2025 CONFIRMÉ ; contestation algérienne rapportée par la presseObservable : précédent de procédure
Transmission et formationFormations académiques ; sensibilisation des jeunesCentre (à venir)Annoncées ; aucun résultat documenté NON CONFIRMÉAttendu : capital humain spécialisé

Sources : UNESCO ; message royal du 28 novembre 2022 (maroc.ma) ; Médias24 ; La Vie éco ; Hespress ; Cultures du Maroc ; APAnews. Les mentions de niveau s’appliquent à l’état de réalisation, non à l’intention affichée.

Ce que cette construction change n’est pas seulement l’ampleur de la conservation : c’est la nature de ce qui est conservé et la position de celui qui le conserve. La politique patrimoniale du règne de Mohammed ben Hassan (Mohammed VI) ne se réduit pas à une politique culturelle : elle relève de la capacité d’un État à connaître, organiser, conserver et transmettre son propre capital cognitif, et à le faire valoir dans les instances où se fixent les règles. Du compilateur d’un recueil au dispositif juridique et institutionnel, la fonction de conservation demeure reconnaissable ; l’échelle, les instruments et les interfaces ne le sont plus.

PARTIE VII — LE CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL

Jusqu’ici, la connaissance considérée est celle du territoire. Reste celle des personnes. Les chercheurs, ingénieurs, médecins et universitaires marocains formés ou établis à l’étranger constituent un capital que l’État peut ignorer, identifier ou tenter de mobiliser. L’IGH retient, pour le désigner, une catégorie stratégique : le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL, soit l’ensemble des connaissances, compétences, expériences, réseaux et capacités scientifiques, technologiques et intellectuelles produits ou accumulés par des Marocains dans des systèmes scientifiques, universitaires et technologiques étrangers. Ce capital peut être reconnu, connecté, mobilisé, transféré, réimplanté, transformé en capacités nationales. La catégorie est analytique : elle décrit ce que l’État peut relier, non une stratégie qu’il aurait déjà arrêtée.

La notion déplace la question habituelle du « retour des cerveaux ». D’abord, la localisation de la production du savoir et la nationalité du producteur ne coïncident plus : un chercheur peut rester à l’étranger et contribuer au capital cognitif national. Ensuite, le retour n’est pas toujours la forme la plus productive — il peut priver le chercheur des infrastructures et des réseaux qui font sa valeur, hypothèse à examiner cas par cas. Enfin, les formes de contribution sont multiples. Un scientifique peut rester à l’étranger et participer au capital cognitif marocain par :

Collaboration — projets scientifiques communs, sans installation.

Formation — enseignement, encadrement de doctorants, écoles thématiques.

Conseil — expertise ponctuelle ou régulière auprès d’institutions nationales.

Réseaux — mise en relation avec des laboratoires, des consortiums, des financeurs.

Recherche — production de résultats scientifiques en lien avec des équipes nationales.

Projets — initiation de programmes, de centres ou d’entreprises.

Institutionnalisation — inscription de l’action dans une structure pérenne (centre, laboratoire, chaire).

Transfert de compétences — transmission de méthodes et de savoir-faire.

Création d’infrastructures — création ou renforcement d’équipements de recherche dans le pays d’origine.

Ces formes ne se confondent ni avec le retour (installation professionnelle durable dans le pays d’origine), ni avec la présence ponctuelle (une fonction ou une mission sans structure pérenne), ni avec l’implantation (inscription d’une capacité sur le territoire). On ne parlera donc pas d’un Maroc qui « fait revenir ses cerveaux » sans preuve précise et individuelle : on parlera de mobilisation du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL. Ces distinctions ne limitent pas la thèse ; elles en précisent l’échelle, en permettant de situer chaque trajectoire sur la chaîne de conversion.

Une précision de méthode s’impose : influence n’est pas contrôle. La relation entre un État et des scientifiques établis à l’étranger repose sur un lien volontaire ; l’État ne dispose pas de cette diaspora. La valeur naît de la connexion, non de l’appropriation. D’où la proposition qui donne au concept sa portée géopolitique :

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE ne suppose pas que toute la connaissance nationale soit produite sur le territoire national. Elle suppose que le pays soit capable d’organiser ses relations avec les lieux où cette connaissance est produite.

La souveraineté ne réside pas dans l’isolement ; elle réside dans la maîtrise de l’interdépendance.

ENCADRÉ 7 — La diaspora scientifique : un territoire cognitif sans frontières

Question posée : que devient la notion de territoire lorsque le savoir se produit ailleurs ? Proposition : le territoire de production du savoir et le territoire national ne coïncident plus nécessairement.

Un territoire cognitif. — Il est constitué de laboratoires, de réseaux et de financements répartis dans plusieurs pays ; un même chercheur peut relever de plusieurs de ces espaces à la fois.

Sans frontières, mais pas sans État. — Un territoire cognitif dispersé ne se relie à un pays qu’à travers des interfaces : institutions d’accueil, statuts, financements, droit de la propriété intellectuelle. Sans ces interfaces, la contribution reste individuelle et sa valeur se capte ailleurs.

Trois niveaux de lien. — La reconnaissance identifie ; le rattachement institutionnel connecte ; l’implantation inscrit la capacité sur le territoire. Ce sont trois choses différentes, qu’aucune ne suffit à établir pour les autres.

Une limite de mesure. — Aucune donnée agrégée fiable sur l’effectif de la diaspora scientifique marocaine n’a été mobilisée ici ; la note raisonne sur des cas nommés et ne quantifie pas.

Enjeu : la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE ne se joue plus seulement à l’intérieur des frontières, mais dans la qualité des interfaces entre l’État et les producteurs de savoir qui lui sont liés.

Sources : cadre conceptuel de l’IGH ; cas documentés dans les parties VIII et IX.

Cette lecture déplace le centre de gravité de l’analyse : du savoir considéré comme un stock localisé à la connaissance considérée comme un flux, dont l’État maîtrise plus ou moins bien les interfaces. Les deux parties suivantes examinent comment la reconnaissance, première de ces interfaces, s’inscrit dans une architecture de mobilisation du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL.

PARTIE VIII — LES DÉCORATIONS : PREMIÈRE BRIQUE APPARENTE

La reconnaissance royale des scientifiques marocains de la diaspora est l’élément le plus visible de cette relation. L’Ouissam Al Moukafaa Al Wathania (ordre du Mérite national), remis à l’occasion de la fête du Trône, comporte plusieurs classes — grand officier, commandeur (2ᵉ classe), officier (3ᵉ classe), chevalier (4ᵉ classe). L’Ouissam Al Kafaa Al Fikria récompense pour sa part l’aptitude intellectuelle. Les listes publiées par la presse montrent que des scientifiques établis à l’étranger y figurent de façon répétée : Abdeljabbar El Manira en 2010 (commandeur), Kamal Oudrhiri en 2012, Rachid Yazami, Anas El Arrass, Ismahane El Ouafi, Amina Seddiq et Houria Bennis en 2014, Amin Hajitou, Soulaymane Khachani, Ouafae Sqali, Zineb Mouline et Asmae Boujibar en 2015, puis, en 2016, des médecins et entrepreneurs de la diaspora (presse de l’époque ; le détail figure au tableau 5).

Observation. La pratique est récurrente sur au moins sept ans. Contre-signal. Ces listes mêlent scientifiques, entrepreneurs, artistes, écrivains, journalistes et sportifs : la décoration n’est pas un instrument propre à la science, ce qui interdit d’en déduire à elle seule une stratégie scientifique. Aucune politique royale explicite de mobilisation de la diaspora scientifique n’est documentée dans les sources consultées. Interprétation. La décoration est un acte public de l’État qui désigne une compétence comme relevant du capital national, même lorsqu’elle est produite hors du territoire. La reconnaissance publique identifie une compétence, reconnaît sa valeur, la rattache symboliquement au capital national et rend possible une relation institutionnelle ultérieure ; elle n’est pas, en elle-même, une reconnexion ni une mobilisation. D’où la formulation analytique qui gouverne cette partie :

La reconnaissance constitue la première brique apparente d’une architecture plus large de mobilisation du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL.

Cette formulation prolonge celle qui sert de fil directeur à l’ensemble : la reconnaissance est la première brique apparente d’une architecture plus large de SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE, dont les étapes ultérieures doivent être établies empiriquement. L’architecture se représente comme une chaîne. Elle décrit ce que la reconnaissance rend possible ; elle ne prétend pas que chaque scientifique décoré ait suivi toute cette trajectoire — le raisonnement porte sur l’architecture potentielle et sur les trajectoires effectivement documentées :

IDENTIFIER
↓
RECONNAÎTRE
↓
CONNECTER
↓
MOBILISER
↓
INSTITUTIONNALISER
↓
TRANSMETTRE
↓
PRODUIRE
↓
INNOVER
↓
PROTÉGER
↓
VALORISER / INDUSTRIALISER

Quatre distinctions doivent être tenues sans exception : retour ≠ collaboration ; collaboration ≠ implantation ; présence ponctuelle ≠ institutionnalisation ; décoration ≠ mobilisation effective. On n’infère jamais un retour d’une décoration. Ces distinctions ne diminuent pas la portée de la reconnaissance : elles empêchent seulement de la lire pour ce qu’elle n’est pas.

ENCADRÉ 8 — De la reconnaissance à la mobilisation du capital cognitif

Question posée : que recouvre chaque étape de la chaîne, et à quoi la reconnaît-on dans les faits ?

Identifier. — Repérer une compétence et son détenteur. Observable : inscription sur une liste, un annuaire, une sélection.

Reconnaître. — Attribuer une reconnaissance publique. Observable : décoration, prix, distinction académique, datés.

Connecter. — Établir ou rétablir un lien institutionnel durable (reconnexion). Observable : nomination, convention, statut.

Mobiliser. — Engager la compétence dans un projet concret. Observable : projet, financement, mission.

Institutionnaliser. — Inscrire l’action dans une structure pérenne. Observable : centre, laboratoire, chaire.

Transmettre. — Former et encadrer. Observable : diplômés, doctorants, enseignements.

Produire. — Générer des résultats scientifiques et techniques. Observable : publications, essais, données.

Innover. — Convertir un résultat en solution. Observable : prototypes, dépôts de brevets.

Protéger. — Sécuriser les droits sur l’innovation. Observable : titularité claire des brevets.

Valoriser / industrialiser. — Passer à l’échelle économique ou industrielle. Observable : unité de production, contrats, produits sur le marché.

Précautions. Toutes les trajectoires ne comportent pas toutes les étapes. Une étape franchie n’implique pas la suivante, et les étapes ne sont pas nécessairement séquentielles : une collaboration peut précéder une reconnaissance, une industrialisation peut se faire sans institutionnalisation nationale.

Sources : cadre analytique de l’IGH ; aucun fait empirique n’est avancé dans cet encadré (voir tableau 5).

Tableau 5 — Scientifiques marocains de la diaspora : du signal de reconnaissance à la trajectoire de mobilisation

NomDomaineInstitution internationaleDécorationReconnexion au Maroc
Rachid YazamiBatteries au lithium ; électrochimieCentre national de la recherche scientifique (CNRS) ; California Institute of Technology (Caltech) ; Nanyang Technological University (NTU), Singapour ; société KVI Pte Ltd. Prix Draper 2014 de la National Academy of Engineering (NAE)Ouissam Al Kafaa Al Fikria, 30 juil. 2014 (grade non précisé)Professeur associé et président du Conseil scientifique de l’Université privée de Fès (UPF), 2020
Abdeljabbar El ManiraNeurosciencesKarolinska Institutet (Suède) ; Académie royale des sciences de Suède (2015)Ouissam du Mérite national, commandeur (fête du Trône 2010)Membre de l’Académie Hassan II des sciences et techniques (date d’élection divergente selon les sources)
Kamal OudrhiriTélécommunications spatialesNational Aeronautics and Space Administration (NASA), Jet Propulsion LaboratoryWissam Al Arch, fête du Trône 2012 selon la presse ; grade À CONFIRMERAspiration déclarée (2012) : Cité des sciences à Casablanca
Anas El ArrassDrones ; aéronautiqueUniversité nationale de Séoul (2014)Ouissam Al Moukafaa Al Wathania, officier (2014)—
Ismahane El OuafiAgriculture biosaline ; sécurité alimentaireCentre international d’agriculture biosaline (ICBA), Émirats arabes unis (depuis 2012) ; Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), scientifique en chef (2020)Ouissam Al Moukafaa Al Wathania, officier (2014)Formée à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II ; lien actuel —
Amin HajitouVirologie ; cancerImperial College London (2015)Officier (3ᵉ classe) selon quatre titres de presse ; commandeur selon d’autres compilations À CONFIRMER—
Soulaymane KhachaniGénie industrielUniversité Columbia (2015)Officier (2015)—
Ouafae SqaliBiomécaniqueÉcole nationale supérieure d’arts et métiers, ParisOfficier (2015)—
Zineb MoulineChimie ; gaz à effet de serreUniversité de Nagoya (Japon)Chevalier (2015)—
Asmae BoujibarAstronomie ; planétologieNASA (2015)Chevalier (2015)—
Amina SeddiqOncologieUniversité du Nevada (« Tourou » selon la presse, 2014)Officier (2014)—
Houria BennisHistoire et philosophie des mathématiquesCNRS (France)Officier (2014)—

Tableau 5 (suite) — Scientifiques marocains de la diaspora : du signal de reconnaissance à la trajectoire de mobilisation

NomCollaborationRetour éventuelTransmissionInstitutionnalisationInnovation
Rachid YazamiProjet de Centre d’excellence sur les batteries (CEB@UPF) avec les universités de Fès-Meknès, 2021Non documenté ; activité internationale maintenueObjectif de former ingénieurs et doctorants (2021) ; effectifs —CEB@UPF lancé le 2 juil. 2021 ; état actuel À CONFIRMERBrevets détenus par des tiers (tableau 6 bis) ; aucun titre UPF vérifié
Abdeljabbar El ManiraSouhait déclaré (2015) de renforcer les liens entre les deux académies——Rattachement académique—
Kamal OudrhiriActions de vulgarisation évoquées, non vérifiées—Vulgarisation scientifique (évoquée)——
Anas El ArrassCoopérations avec des entités marocaines évoquées À CONFIRMER———Plus de 30 brevets selon la presse de 2014 ; titulaires non vérifiés
Ismahane El Ouafi—————
Amin Hajitou————Nouvelle méthode de traitement du cancer (dixit presse)
Soulaymane Khachani—————
Ouafae Sqali—————
Zineb Mouline—————
Asmae Boujibar—————
Amina Seddiq—————
Houria Bennis—————

Le tableau est présenté en deux volets (Tableau 5 et Tableau 5, suite) pour des raisons de lisibilité ; les dix colonnes sont conservées. Le signe « — » signifie « non documenté dans les sources consultées » ; il ne signifie pas « inexistant ». Les cas d’Ali Benmakhlouf, de Leila El Alami et de Taha Abderrahmane, qui relèvent des sciences humaines, sont exclus du périmètre strict. Grades : presse de l’époque, sans texte protocolaire primaire. Sources : Aujourd’hui le Maroc et Le Matin (30 juillet 2014) ; Le Matin, Médias24, Maroc Hebdo, Atlasinfo (30-31 juillet 2015) ; Maroc Hebdo et Médias24 (novembre 2015) ; Slate Afrique (2012) ; Challenge.ma ; L’Economiste, LesEco, Médias24 (2020-2021) ; L’Observateur (2021).

Portée. Sur douze cas, la reconnaissance est documentée pour tous ; un seul (Yazami) présente, dans les sources consultées, une reconnexion suivie d’un début d’institutionnalisation ; un deuxième (El Manira) un rattachement académique. Les autres cas documentent, selon les sources, des intentions ou des collaborations. Cette distribution n’infirme pas l’architecture — l’absence d’information n’est pas une absence de fait — et interdit seulement de présenter chaque décoration comme le premier temps d’une mobilisation générale. Le tableau n’indique pas où s’arrêtent les trajectoires : il indique jusqu’où elles sont aujourd’hui documentées. La reconnaissance royale opère ainsi comme une première interface entre l’État et son CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL — celle qui identifie et rattache symboliquement — et rend possibles les interfaces suivantes : connexion, mobilisation, institutionnalisation.

PARTIE IX — RACHID YAZAMI

Étude de cas approfondie

L’analyse ne retient que ce qui est documenté. Rachid Yazami est retenu parce qu’il constitue, dans les sources consultées, le cas le mieux documenté d’un lien entre reconnaissance, rattachement institutionnel et infrastructure scientifique située au Maroc. Il n’est pas représentatif de la diaspora scientifique : il en est l’illustration la plus complète, donc la plus utile pour éprouver la chaîne — et la moins généralisable. Le cas illustre une logique de conversion :

RECONNAISSANCE → RECONNEXION → INSTITUTIONNALISATION → FORMATION → RECHERCHE → INNOVATION → PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE → CAPACITÉ NATIONALE

La chaîne n’est pas présentée comme achevée : elle est documentée jusqu’à l’institutionnalisation, et le degré de conversion varie selon les étapes. L’analyse qui suit en mesure la profondeur.

Formation, carrière, reconnaissance

Né à Fès le 16 avril 1953, il y fait ses études secondaires puis se forme à Grenoble (diplôme de l’Institut national polytechnique en 1978), où il soutient un doctorat — les dates divergent selon les sources — avant de devenir directeur de recherche au CNRS. Ses travaux sur l’intercalation du lithium dans le graphite, engagés en 1980, sont présentés comme à l’origine de l’anode en graphite des batteries lithium-ion (notice biographique et presse) ; le prix Charles Stark Draper 2014 de la NAE, qu’il partage avec John B. Goodenough, Yoshio Nishi et Akira Yoshino, reconnaît sa contribution au développement des batteries lithium rechargeables (La Quotidienne).

Sa carrière internationale s’organise autour de Grenoble, de la Californie (associé au California Institute of Technology tout en occupant ses fonctions au CNRS) et de Singapour, où il est nommé Nanyang Visiting Professor en 2010 puis titulaire d’une chaire à la Nanyang Technological University en 2012, et où il fonde en 2011 la société KVI Pte Ltd, consacrée à la durée de vie et à la sécurité des batteries (notice biographique ; site de KVI). Il est décoré le 30 juillet 2014, à l’occasion de la fête du Trône, de l’Ouissam Al Kafaa Al Fikria, alors qu’il réside à Singapour (Aujourd’hui le Maroc, 30 juillet 2014). Il reçoit ensuite, à Dubaï, la médaille Mohammed ben Rachid pour l’excellence scientifique, catégorie « Réalisations de vie » (4 février 2020, Yabiladi).

La connexion avec Fès

Fès est sa ville natale. Vers novembre 2019, l’Université privée de Fès (UPF) l’accueille pour une conférence inaugurale ; en novembre 2020, il est nommé professeur associé et président du Conseil scientifique de l’UPF, et propose la création d’un centre d’excellence sur les batteries (L’Economiste, 18 novembre 2020 ; LesEco, 24 novembre 2020). Le Centre d’excellence sur les batteries (CEB@UPF) est lancé le 2 juillet 2021, « avec le consortium des universités de la région, particulièrement celles de Fès et de Meknès » ; le président de l’UPF, Mohamed Aziz Lahlou, le présente comme le premier du genre au Maroc (L’Opinion, 3 juillet 2021). Ses objectifs affichés sont la formation par la recherche d’ingénieurs et de doctorants, la recherche sur la batterie intelligente, la conduite d’études, d’expertises et d’essais pour des partenaires industriels, et des collaborations nationales et internationales. Le projet a reçu, en 2020, le soutien du président de la région Fès-Meknès, du président du conseil communal de Fès et du centre technique marocain du groupe automobile Peugeot Citroën (aujourd’hui Stellantis). En juillet 2022, Yazami décrit le centre comme un lieu d’essais de la qualité, de la sécurité, de la durée de vie et du coût des batteries, et de formation d’ingénieurs, de chercheurs et de doctorants pour consolider un écosystème marocain des batteries (Morocco World News, 26 juillet 2022).

Contre-signaux et limites. Aucun résultat scientifique du CEB@UPF — publications, doctorats soutenus, essais réalisés, brevets — n’a été documenté dans les sources consultées, et la page de présentation du centre sur le site de l’UPF n’a pas pu être consultée : cette absence n’établit pas l’inexistence de résultats, elle interdit seulement de les affirmer NON CONFIRMÉ. En février 2022, Yazami déplore lui-même que ses recommandations de 2016 n’aient pas été suivies, indique que le projet de gigafactory est suspendu et que le développement de sa technologie de charge ultra-rapide s’est fait aux États-Unis plutôt qu’au Maroc, ce qu’il juge être une perte pour le pays (industries.ma, 11 février 2022, selon ses déclarations). Il conserve enfin une activité internationale à Singapour ; sa résidence actuelle n’est pas établie, et rien ne permet d’écrire qu’il s’est installé exclusivement au Maroc.

La propriété intellectuelle : un titre après l’autre

Les décomptes divergent et ne peuvent servir de chiffre unique : la presse locale évoque en 2020-2021 « une dizaine de brevets étendus dans le monde » détenus par KVI (L’Economiste, LesEco) ; le site de KVI en revendique plus de soixante ; les notices biographiques attribuent à Yazami, comme inventeur, de 140 à 180 brevets selon les sources. Les titres identifiés dans les bases de brevets (tableau 6 bis) montrent que la titularité n’est pas celle d’une institution marocaine : la famille la plus ancienne (priorités de 2005 à 2012) a été cédée au California Institute of Technology, au CNRS et, pour l’un des titres, à la Nanyang Technological University ; la plus récente (à partir de 2017) est déposée par Yazami IP Pte Ltd, société de Singapour. Aucun des titres vérifiés ne désigne l’UPF ou le CEB@UPF comme titulaire ou déposant (base de brevets, sous la réserve que celle-ci n’a pas valeur de conclusion juridique).

Les distinctions suivantes s’appliquent : recherche ≠ innovation (un résultat de laboratoire n’est pas une solution utilisable) ; innovation ≠ propriété intellectuelle (une innovation peut ne pas être protégée, un brevet peut ne porter sur aucune innovation exploitée) ; propriété intellectuelle ≠ industrialisation (un titre n’est pas une usine) ; patrimoine ≠ propriété. Deux formulations doivent en outre être distinguées : la « mise à la disposition » du centre de brevets ou de la société KVI, annoncée en 2020-2021 (« une dizaine de brevets » selon Yazami en juillet 2021), et le transfert de propriété ou la licence, dont aucun document consulté ne fait état. Un brevet américain relatif à la détection précoce des courts-circuits internes, annoncé par l’inventeur et relayé par Yabiladi le 13 mai 2025, n’a pas pu être identifié (numéro, titulaire).

Qualification. Rachid Yazami constitue le cas le mieux documenté, parmi ceux examinés ici, d’un chercheur marocain de la diaspora ayant obtenu une fonction académique structurante au Maroc tout en conservant une activité scientifique internationale.

ENCADRÉ 9 — Rachid Yazami : jusqu’où le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL est-il converti en capacité nationale ?

Question posée : jusqu’où la chaîne de conversion est-elle réellement documentée dans ce cas, et où s’arrête-t-elle ?

ÉtapeCe que les sources établissentNiveau
Compétence internationaleCarrière à Grenoble, en Californie et à Singapour ; prix Draper 2014CONFIRMÉ
ReconnaissanceOuissam Al Kafaa Al Fikria, 30 juillet 2014 ; message de félicitations royal ; médaille Mohammed ben Rachid, 2020CONFIRMÉ ; grade À CONFIRMER
Rattachement académiqueProfesseur associé et président du Conseil scientifique de l’UPF (novembre 2020)CONFIRMÉ
Infrastructure scientifiqueCEB@UPF lancé le 2 juillet 2021 avec le consortium des universités de Fès et de Meknès ; état actuel non vérifiéCONFIRMÉ (lancement) ; À CONFIRMER (fonctionnement)
FormationObjectif de former ingénieurs et doctorants ; effectifs et diplômes non documentésNON CONFIRMÉ (comme résultat)
Recherche et expertise industrielleProjet de recherche sur la batterie intelligente ; essais annoncés ; soutien d’un centre technique automobile (2020) ; production non documentéeNON CONFIRMÉ (comme résultat)
Propriété intellectuelleTitulaires vérifiés : Caltech, CNRS, NTU (famille 2005-2012) ; Yazami IP Pte Ltd (depuis 2017) ; aucun titre UPFCONFIRMÉ (absence de titre UPF)
IndustrialisationAucune industrialisation liée au CEB@UPF documentée ; gigafactory suspendue et charge ultra-rapide développée aux États-Unis, selon Yazami (2022)NON CONFIRMÉ

Lecture. La conversion est documentée jusqu’à la reconnexion et à la création d’une structure ; au-delà, son degré d’aboutissement varie selon les étapes et n’est pas encore mesurable dans les sources. Ce cas établit que le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL peut être rattaché à une infrastructure nationale, c’est-à-dire trouver une interface institutionnelle. Il montre aussi que le lieu de la conversion compte : le même savoir a produit des droits détenus par des institutions établies à l’étranger.

Sources : L’Economiste (18 novembre 2020) ; LesEco (24 novembre 2020) ; L’Opinion (3 juillet 2021) ; Morocco World News (26 juillet 2022) ; industries.ma (11 février 2022) ; Aujourd’hui le Maroc (30 juillet 2014) ; Yabiladi (5 février 2020 ; 13 mai 2025) ; Google Patents.

Tableau 6 — La chaîne de conversion du capital cognitif : le cas Yazami

ReconnaissanceReconnexionInstitutionFormation
Fait documentéPrix Draper 2014 ; Ouissam Al Kafaa Al Fikria 2014Professeur associé et président du Conseil scientifique de l’UPF (2020)UPF ; consortium des universités de Fès et de Meknès ; CEB@UPF (2021)Objectif : ingénieurs et doctorants
Source et dateNAE ; Aujourd’hui le Maroc, 30 juil. 2014L’Economiste, nov. 2020L’Opinion, juil. 2021LesEco, juil. 2021
Niveau de preuveCONFIRMÉCONFIRMÉCONFIRMÉNON CONFIRMÉ (résultat)
Ce qui manqueTexte protocolaire (grade)Statut, temps de présence, modalitésFonctionnement actuelEffectifs, diplômes, cotutelles

Tableau 6 (suite) — La chaîne de conversion du capital cognitif : le cas Yazami

RechercheInnovationPropriété intellectuelleCapacité
Fait documentéProjet sur la batterie intelligente ; essais annoncésTechnologies thermodynamiques de KVI (Singapour) ; lien avec Fès non établiTitulaires : Caltech, CNRS, NTU, Yazami IP Pte Ltd ; aucun titre UPFCapacité annoncée de formation et d’essais ; industrialisation non documentée
Source et dateMorocco World News, juil. 2022Site de KVIGoogle Patentsindustries.ma, fév. 2022
Niveau de preuveNON CONFIRMÉ (résultat)À CONFIRMERCONFIRMÉÀ CONFIRMER
Ce qui manquePublications, essais réalisés, équipementsTransfert ou co-développement à FèsLicences ou mises à dispositionRésultats industriels

Analyse de l’IGH. Le tableau est présenté en deux volets (Tableau 6 et Tableau 6, suite) pour des raisons de lisibilité ; les huit colonnes sont conservées. Une même colonne peut relever de niveaux de preuve différents selon qu’on considère l’intention affichée ou le résultat observé.

La colonne relative à la propriété intellectuelle repose sur une vérification titre par titre, dont le détail figure ci-dessous. Elle porte sur les seuls brevets identifiés dans les bases publiques ; elle ne prétend pas à l’exhaustivité du portefeuille de Rachid Yazami.

Tableau 6 bis — Géographie de la propriété intellectuelle vérifiée

Référence (US : États-Unis ; EP : Office européen des brevets ; WO : Organisation mondiale de la propriété intellectuelle)Inventeur(s)Titulaire (pays du titulaire)JuridictionDate(s)Objet
US 2010/0090650 A1B. T. Fultz, Y. Reynier, J. McMenamin, R. YazamiCNRS (France) et Caltech (États-Unis) ; cession enregistrée le 22 déc. 2009États-Unis (US)Priorité 3 août 2005 ; publication 15 avr. 2010Évaluation de l’état de santé d’une batterie (données thermodynamiques)
US 2012/0043929 A1R. YazamiCaltech (États-Unis) et CNRS (France) ; cession enregistrée le 13 oct. 2011États-UnisPriorité 23 août 2010 ; publication 23 févr. 2012Système de charge intelligente
US 10 556 510 B2 (demande US 2016/0146895 A1)R. YazamiNTU (Singapour), Caltech (États-Unis) et CNRS (France) ; cession enregistrée le 25 janv. 2016États-UnisPriorité 27 avr. 2012 ; publication de la demande 26 mai 2016Évaluation précise de l’état de charge d’une cellule
WO 2019/162749 A1 (demande internationale, traité de coopération en matière de brevets, PCT), avec EP 3 721 499 B1 et US 11 598 816 B2R. Yazami ; S. El OutmaniYazami IP Pte Ltd (Singapour)PCT ; Office européen des brevets (EP) ; États-UnisPriorité Singapour 7 déc. 2017 ; dépôt PCT 7 déc. 2018 ; publication 29 août 2019 ; US 7 mars 2023 ; EP 12 avr. 2023Évaluation en ligne de l’état de santé d’une batterie par entropie et enthalpie
US 11 848 427 B2Non vérifiésYazami IP Pte Ltd (Singapour)États-UnisPriorité 7 déc. 2017 ; publication 19 déc. 2023Charge rapide par voltamétrie non linéaire
Brevet américain annoncé en 2025Non vérifiésNon vérifié À CONFIRMERÉtats-UnisAnnonce relayée le 13 mai 2025Détection précoce des courts-circuits internes
Lecture géographiqueTitulaires vérifiés établis aux États-Unis (Californie), en France et à Singapour ; aucun titre vérifié au nom d’une institution marocaine, aucun au nom de l’UPF ou du CEB@UPF.

Source : Google Patents (titulaires et statuts indiqués par la base, qui précise qu’ils n’ont pas valeur de conclusion juridique) ; Yabiladi (13 mai 2025). A1 : demande publiée ; B1 et B2 : brevet délivré (codes de type de document). Le tableau porte sur les seuls titres identifiés ; il ne prétend pas à l’exhaustivité du portefeuille.

Le cas Yazami n’est pas une preuve universelle : il éclaire un mécanisme. Il montre ce que produit, pour un même chercheur, la succession de la reconnaissance, de la reconnexion et de l’institutionnalisation, et ce qu’ajoute à cette succession le lieu où le savoir est converti en droits. Ce qu’il permet de comprendre tient en une proposition : le CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL acquiert une valeur stratégique supérieure lorsqu’il trouve une interface institutionnelle permettant sa conversion en capacité nationale. L’Université privée de Fès et le centre d’excellence constituent cette interface ; les étapes suivantes — formation, recherche, innovation, propriété intellectuelle — donnent la mesure de la profondeur de la conversion, non de sa possibilité.

PARTIE X — MOHAMMED III / MOHAMMED VI

Comparer les fonctions, pas les époques

La comparaison porte sur dix fonctions. Pour chacune, le tableau indique ce que les sources documentent pour chaque règne, la différence d’échelle, et un jugement qualitatif sur la continuité fonctionnelle éventuelle : plausible, partielle, à démontrer ou non établie. Aucun score chiffré n’est proposé : il n’existe pas de modèle de pondération qui le justifierait.

Tableau 7 — Mohammed III / Mohammed VI : comparer les fonctions, pas les époques

FonctionMohammed IIIMohammed VIDifférence d’échelleContinuité fonctionnelle éventuelle
IdentifierRepérage de savants, de lettrés et d’ambassadeurs-lettrés (Ibn ʿUthmān) pour des missions précises ; connaissance des places marchandesListes publiques de reconnaissance (décorations, 2010-2016) ; inventaires patrimoniaux annoncésDu repérage personnel à des listes et à des inventaires institutionnelsPlausible
ConserverCompilation d’un répertoire chanté (Kunnāsh), attribution au souverain non établieInscriptions sur les listes de l’UNESCO ; cadre juridique (projet de loi n° 33.22) ; archives (état non vérifié)D’un compilateur à des dispositifs institutionnels et internationauxPlausible pour la fonction ; agents différents
ProduireRécits d’ambassade et écrits de lettrés : production d’un savoir sur l’extérieurRecherche nationale ; CEB@UPF (résultats non documentés)De textes produits par des individus à une recherche organisée en laboratoiresPartielle
OrganiserClassement du répertoire en nūbāt et ṣanā’iʿ ; concentration du commerce à MogadorInventaire méthodique et base de données annoncés ; cadre juridiqueDe l’organisation d’un corpus à celle de systèmes d’informationPartielle
TransmettreTransmission de maître à disciple ; copies et recensions (Fès, 1886)Formations annoncées (Centre national) ; objectif de formation du CEB@UPFDe la relation personnelle à des dispositifs de formationPlausible
ConnecterTraités (1757-1786) ; ambassades à Madrid, en Italie, dans l’Empire ottoman ; commerce atlantiqueRelations avec la diaspora scientifique ; Académie Hassan II ; présidence de la 17ᵉ session du Comité (2022)De l’espace méditerranéen et atlantique au multilatéral et au numériquePlausible
MobiliserRecours documenté à des compétences extérieures (Cornut) sous direction du souverainMobilisation d’un chercheur de la diaspora (Yazami, UPF) : un cas documentéDe l’expertise ponctuelle à la mobilisation de réseaux transnationauxPartielle (un cas)
ValoriserDéveloppement des ports et des villes ; commercePatrimonialisation ; Label Maroc ; Coupe du monde de football de 2030 (contexte cité par le ministre)De la valorisation économique à la valorisation patrimoniale et symboliqueÀ démontrer
ProtégerConservation des corpus et des traditions ; contrôle des flux par la concentration du commerce à Mogador (interprétation)Loi, défense de dossiers, contestation d’usages étrangersDes pratiques informelles à un droit spécialiséNon établie
AnticiperAucune capacité d’anticipation documentée dans les sources consultéesAnticipation évoquée par des acteurs (transition vers les véhicules électriques, selon Yazami) ; planification publique non documentée—Non établie

Analyse de l’IGH à partir des parties IV à IX. La colonne de droite qualifie la plausibilité d’une récurrence fonctionnelle, non l’existence d’une doctrine.

Lecture. La comparaison ne démontre pas une doctrine commune. Elle met en évidence la récurrence possible de certaines fonctions. Quatre d’entre elles — identifier, conserver, transmettre, connecter — sont bien documentées ou plausibles dans les deux configurations. Pour d’autres — produire, organiser, mobiliser —, la récurrence est partielle : documentée pour un règne, ou pour un seul cas dans l’autre. Pour valoriser, protéger et anticiper, elle est plus faiblement documentée. Deux enseignements en découlent. D’abord, les fonctions qui réapparaissent le plus nettement sont celles de la mémoire ; celles qui relèvent de la production et de la conversion sont plus inégalement documentées dans les deux cas : c’est là que se joue l’intégration. Ensuite, le contraste entre les deux configurations tient moins à l’intention qu’à l’instrument, et le changement d’échelle est manifeste : ce qui était un réseau de personnes, de manuscrits, d’ambassades et de ports est devenu un ensemble d’institutions, de conventions, de lois, de bases de données et d’universités.

ENCADRÉ 10 — Les instruments changent ; les fonctions peuvent réapparaître

Question posée : que retenir de la comparaison, en une page ?

Ce qui changeCe qui peut réapparaîtreCe qui reste à démontrer
Les instruments : du manuscrit et de l’oralité aux bases de données et aux loisLes fonctions : conserver, identifier, transmettre, connecter, mobiliser des savoirsToute causalité entre les deux règnes
Les institutions : de la cour et des villes savantes à l’université, à l’académie et au ministèreLa préoccupation d’éviter qu’un savoir ne se perde avec ses détenteursUne intention identique ou une conscience partagée
L’échelle : de la cité et du royaume à l’international et au numériqueLa recherche de compétences extérieures utiles (expertise, diaspora)Le rôle exact du pouvoir dans chaque opération (Kunnāsh)
Les technologies : du copiste à la numérisationLe lien entre savoir et commerce, diplomatie ou prestigeLa continuité de la fonction « produire », la plus décisive et la moins documentée

Les instruments changent. Les institutions changent. Les technologies changent. La fonction peut néanmoins présenter une continuité. Le concept est contemporain ; certaines fonctions qu’il permet de nommer peuvent être historiquement plus anciennes. Encore faut-il que la fonction comparée soit bien celle qui compte : la simple conservation est répandue, la conversion en capacité l’est beaucoup moins. Aucune doctrine commune n’en résulte.

Sources : synthèse analytique de l’IGH fondée sur les parties IV à IX ; le tableau 7 en donne le détail documentaire.

La comparaison fait ainsi apparaître un mouvement d’ensemble : des fonctions de mémoire — conserver, fixer, transmettre — que les deux configurations exercent, à des échelles sans commune mesure, vers des fonctions de conversion — produire, mobiliser, valoriser, protéger — dont l’intégration constitue l’enjeu. C’est ce déplacement, de la mémoire vers la conversion, que la partie suivante analyse comme une question de puissance.

PARTIE XI — LA CONNAISSANCE COMME INFRASTRUCTURE DE PUISSANCE

C’est le cœur géopolitique de la note. CONNAISSANCE → CAPACITÉ → PUISSANCE : la formule centrale trouve ici son contenu. La connaissance devient stratégiquement pertinente lorsqu’elle peut être produite, conservée, organisée, interprétée, transmise, mobilisée, transformée en capacité, puis convertie en puissance. Elle devient puissance par des mécanismes de conversion, dont chacun désigne une opération distincte et une condition de réussite :

recherche → technologie — un résultat de recherche est transformé en procédé ou en objet par l’ingénierie, les essais et le prototypage.

technologie → propriété intellectuelle — la technologie est protégée par des titres (brevets, licences) dont la titularité décide de qui l’exploite.

propriété intellectuelle → industrie — les droits sont exploités par des partenaires industriels, avec du financement et un marché.

formation → capital humain — un cursus, un encadrement et des débouchés produisent des compétences durables.

données → anticipation — des séries et des capacités de traitement permettent de produire ses propres scénarios.

expertise → influence — une expertise reconnue, présente dans les enceintes pertinentes, oriente des normes et des agendas.

connaissance → autonomie stratégique — l’articulation des conversions précédentes réduit les dépendances paralysantes.

Ces mécanismes s’inscrivent dans la chaîne d’ensemble — MÉMOIRE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ → AUTONOMIE → INFLUENCE → PUISSANCE → AVENIR — dont l’encadré 11 déploie le cœur. Le passage de la connaissance à la capacité se fait lorsque le savoir est incorporé dans des institutions, des compétences, des équipements et des droits. Celui de la capacité à l’autonomie, lorsque cette capacité réduit la dépendance de l’État pour des fonctions critiques. De l’autonomie à l’influence, lorsque l’État peut proposer et non seulement subir : influence n’est pas contrôle. De l’influence à la puissance, par le cumul d’influences durables adossées à des capacités.

Deux remarques gouvernent la lecture. La première : chaque conversion a un porteur et un lieu, et le lieu détermine qui capte la valeur. Le cas Yazami en donne une illustration documentée : un même savoir, produit par un chercheur marocain, s’est converti en droits de propriété détenus par des institutions établies en Californie, en France et à Singapour. Cette titularité est la pratique ordinaire des institutions employeuses et n’a rien d’irrégulier ; elle illustre seulement le lieu de la conversion. La question de souveraineté ne porte pas sur l’origine du producteur, mais sur le lieu où le savoir est converti, sur l’identité de celui qui détient les droits et sur la capacité de l’État à organiser ses relations avec ces lieux. La seconde : aucune conversion n’est automatique. Ce que les cas marocains examinés documentent, c’est un ensemble de capacités réelles — conservation, protection, reconnaissance, rattachement institutionnel — dont le degré d’intégration et de conversion stratégique demeure variable selon les domaines : le passage d’une capacité sectorielle à une architecture pleinement intégrée constitue l’enjeu stratégique suivant.

Tableau 8 — Les mécanismes de conversion de la connaissance en puissance

Ressource cognitiveMécanisme de conversionCapacité produiteEffet stratégique
Chercheurs, laboratoires, donnéesFinancement, formation doctorale, réseaux internationauxProduction de savoir original et évaluéPuissance scientifique : accès à l’état de l’art, crédibilité
Résultats de recherche, ingénierieDéveloppement, essais, prototypage, transfertMaîtrise de technologies critiquesPuissance technologique : autonomie d’usage, moindre dépendance aux fournisseurs
Brevets, savoir-faire, capital humainIndustrialisation, licences, création d’entreprisesFilières et produits à valeur ajoutéePuissance économique : revenus, position dans les chaînes de valeur
Expertise reconnue, présidences, dossiersParticipation et leadership dans les enceintes multilatéralesInitiative et capacité d’arbitrage sur les normesPuissance diplomatique : influence sur les règles (par exemple la présidence du Comité de sauvegarde en 2022)
Archives, corpus, histoireÉdition, enseignement, diffusionRécit propre et audiblePuissance narrative : légitimité, résistance à l’appropriation
Données, sources, réseauxCollecte, traitement, protectionConnaissance de la situation ; intégrité de l’informationPuissance informationnelle : décision fondée, moindre vulnérabilité à la désinformation
Séries de données, modèles, expertsVeille, prospective, scénariosPrévision des rupturesCapacité d’anticipation : réduction de la surprise stratégique
L’ensemble des capacités précédentesArticulation et arbitrage entre capacitésDécider et agir sans dépendance paralysanteAutonomie stratégique : liberté de choix

Grille d’analyse de l’IGH. Elle décrit des conversions possibles, non des conversions observées ; les exemples marocains sont documentés aux parties VI à IX.

ENCADRÉ 11 — Pourquoi la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est une infrastructure de puissance

Question posée : pourquoi la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE relève-t-elle de l’infrastructure de puissance, et non d’une politique culturelle ? La réponse tient à une chaîne de conversion, dont chaque maillon suppose un porteur et peut se rompre.

CONNAISSANCE
ressource cognitive incorporée dans des personnes et des supports
↓
CAPACITÉ
ce que l’État peut faire de façon répétable : former, produire, protéger, industrialiser
↓
AUTONOMIE
réduction des dépendances paralysantes pour les fonctions critiques
↓
INFLUENCE
capacité de proposer et d’orienter : normes, expertise, initiatives
↓
PUISSANCE
position durable dans un système d’acteurs
Conversion possibleCondition de réussitePoint de rupture
La recherche peut devenir technologieFinancement continu, ingénieurs, essaisRecherche sans passage à l’ingénierie
La technologie peut devenir propriété intellectuelleDépôt, titularité claire, capacité de gestion des droitsDroits détenus ailleurs, sans licence
La propriété intellectuelle peut devenir industriePartenaires industriels, financement, marchéAbsence de débouché ou de capacité de production
La formation peut devenir capital humainCursus, encadrement, débouchés, rétentionDépart non compensé des diplômés
Les données peuvent devenir anticipationSéries longues, capacité de traitement, analystesDonnées inexploitées ou détenues par des tiers
L’expertise peut devenir influencePrésence dans les enceintes, réseaux, crédibilitéExpertise isolée, sans relais institutionnel
La connaissance peut devenir autonomie stratégiqueArticulation des conversions précédentesUne seule brique manque : la chaîne se rompt

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est une infrastructure parce qu’elle n’est pas un usage mais une condition : elle détermine ce qu’il est possible de faire, de décider et d’anticiper. Une politique culturelle conserve et diffuse ; une infrastructure de connaissance convertit. Le verbe « peut » n’est pas de style : aucune conversion n’est automatique, et chacune dépend d’un porteur institutionnel identifiable.

Sources : cadre conceptuel de l’IGH ; illustrations documentées : tableau 6 bis (titularité des brevets) et tableau 4 (état de l’infrastructure patrimoniale).

L’infrastructure de puissance se reconnaît ainsi à ce qu’elle relie : elle transforme une ressource en capacité, une capacité en autonomie, une autonomie en influence. Le Maroc examiné ici réunit, à des degrés divers, plusieurs des maillons de cette chaîne ; leur intégration durable, c’est-à-dire la qualité des interfaces qui les relient, est ce qui déterminera la profondeur de la puissance qui en résulte.

PARTIE XII — LES TROIS PATRIMOINES COGNITIFS

Une dernière distinction rend la chaîne opératoire dans le temps : celle de trois patrimoines cognitifs, qui ne se conservent, ne se mobilisent et ne se renouvellent pas de la même manière.

Le PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉ — ce que le pays a reçu — est l’ensemble des connaissances, savoir-faire et supports transmis : manuscrits, archives, langues, traditions, savoir-faire, musique, mémoire historique. Il se conserve, s’organise, se transmet et se réinterprète ; le Kunnāsh en est le cas emblématique (partie V). Le PATRIMOINE COGNITIF VIVANT — ce que le pays détient aujourd’hui — est celui que portent chercheurs, ingénieurs, médecins, universitaires, artisans, communautés et détenteurs contemporains de savoirs, y compris ceux qui exercent à l’étranger (parties VII à IX). Le PATRIMOINE COGNITIF FUTUR — ce que le pays doit être capable de produire demain — est la capacité de produire les connaissances de demain : laboratoires, formations, doctorats, brevets, données, technologies, infrastructures scientifiques, innovation, industrie. Il se construit dans le temps.

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE exige les trois temporalités et consiste à les relier. L’héritage alimente le vivant par la transmission ; le vivant produit le futur ; le futur enrichit l’héritage de demain. Chaque rupture a un nom : un héritage sans vivant se muséifie ; un vivant sans futur s’épuise ou s’expatrie ; un futur sans héritage dépend de références empruntées. Un pays peut être riche d’héritage, disposer de talents vivants et manquer du futur : il conserve alors sans produire.

ENCADRÉ 12 — Trois temporalités de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE

Question posée : de quel temps relève chaque ressource cognitive, et que risque-t-on de perdre si l’on ne considère qu’un seul de ces temps ?

PATRIMOINE COGNITIF HÉRITÉPATRIMOINE COGNITIF VIVANTPATRIMOINE COGNITIF FUTUR
Ce que le pays a reçu.Ce que le pays détient aujourd’hui.Ce que le pays doit être capable de produire demain.
Question : que conserve-t-on, et comment le transmet-on ?Question : qui sait, et quel lien l’État entretient-il avec ces personnes ?Question : avec quelles infrastructures produira-t-on le savoir nécessaire ?
Cas documenté : le Kunnāsh (partie V) ; inscriptions patrimoniales (partie VI)Cas documenté : Rachid Yazami et les scientifiques décorés (parties VIII et IX)Cas documenté : projet de centre d’excellence de Fès ; gigafactory suspendue selon Yazami (partie IX)
Risque : muséification, perte avec les derniers détenteursRisque : départ non compensé, captation de la valeur ailleursRisque : dépendance à des références et à des droits détenus par des tiers

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE exige les trois temps à la fois : l’héritage donne la profondeur, le vivant la capacité présente, le futur la capacité de renouvellement.

Sources : cadre conceptuel de l’IGH ; cas documentés aux parties V, VI, VIII et IX.

Tableau 9 — Du patrimoine cognitif à la puissance

Type de patrimoineRessourcesMécanisme de mobilisationCapacitéEffet stratégique
HéritéManuscrits, archives, langues, traditions, savoir-faire, musique, mémoireInventaire, documentation, protection, transmission, numérisationConnaissance de soi ; continuité culturelleRécit propre ; résistance à l’appropriation ; base de l’interprétation
VivantChercheurs, ingénieurs, médecins, universitaires, artisans, communautés ; diaspora scientifiqueReconnaissance, reconnexion, rattachement institutionnel, formationCompétences mobilisables et capital humainProduction de savoir ; influence par les réseaux
FuturLaboratoires, doctorats, brevets, données, infrastructures, industrieInstitutionnalisation, financement, propriété intellectuelle, partenariats industrielsCapacité de produire, d’innover et d’industrialiserAutonomie stratégique et puissance
Articulation des troisL’ensembleTransmission de l’héritage au vivant ; conversion du vivant en futurCapacité de renouvellement permanentSOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE comme infrastructure

Analyse de l’IGH. La quatrième ligne décrit la condition d’ensemble et non un type de patrimoine.

La chaîne se referme ainsi sur elle-même : la mémoire héritée alimente la connaissance vivante, qui se convertit en capacité de produire, laquelle enrichit à son tour l’héritage de demain. C’est cette circulation entre les trois temporalités — et non la richesse d’un seul patrimoine — qui donne à un État sa profondeur stratégique.

PARTIE XIII — CE QUE LE CAS MAROCAIN RÉVÈLE

Le cas ne fournit ni programme ni recommandation. Il permet de dégager sept constats, qui sont autant d’implications stratégiques du raisonnement.

1. La conversion, non la conservation, est le point décisif. — Le Kunnāsh, les inscriptions, la loi et le Centre annoncé relèvent de la conservation et de la protection, c’est-à-dire de fonctions de mémoire solidement engagées ; le cas Yazami est celui où une conversion est documentée le plus loin : de la reconnaissance à la création d’une structure.

2. La documentation est asymétrique. — Les fonctions de mémoire (identifier, conserver, protéger, internationaliser) sont mieux documentées que les fonctions de production (former, produire, protéger l’innovation, industrialiser). Cette asymétrie tient aussi aux sources : l’analyse repose sur des sources publiques, sans données institutionnelles (ministère, universités, offices de brevets) ; elle est un angle mort, non une conclusion.

3. La diaspora est un actif réel, dont la mobilisation reste individualisée. — La reconnaissance est large ; la mobilisation n’est documentée en profondeur que pour un cas. Le passage de la reconnaissance à une politique d’ensemble de mobilisation n’est pas documenté dans les sources consultées.

4. La titularité juridique décide de qui capte la valeur. — Les droits sur les inventions vérifiées sont détenus hors du Maroc. Cette pratique est ordinaire ; elle éclaire seulement le lieu de la conversion.

5. Le temps de l’annonce n’est pas celui de l’opération. — Centre national annoncé en novembre 2022, ouverture attendue « dans quelques mois » en novembre 2025, non documentée en septembre 2026 ; centre d’excellence lancé en juillet 2021, résultats non documentés.

6. L’hypothèse de continuité fonctionnelle est soutenue à des degrés variables selon les fonctions. — H1 est soutenue pour les fonctions de mémoire, plus partiellement pour les fonctions de production. H2 (simple convergence d’usages de gouvernance) ne peut être écartée, car la conservation et la diplomatie sont répandues. H3 (artefact de sélection) demeure un risque : deux configurations seulement ont été comparées.

7. La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE est une architecture de conversion. — Elle relie patrimoine, recherche, formation, capital humain, diaspora, innovation, propriété intellectuelle, données, infrastructures, industrie, diplomatie scientifique, anticipation et narratif : le degré d’intégration de ces éléments détermine la profondeur stratégique de l’ensemble.

Ce qui discriminerait les hypothèses. L’examen d’autres règnes que ceux retenus et d’autres États confirmerait ou infirmerait le caractère spécifique de la fonction « convertir en capacité » ; la documentation d’archives sur les intentions, lorsqu’elle existe, distinguerait convergence et continuité ; le suivi systématique des trajectoires des scientifiques décorés (cohortes de 2010 à 2016) mesurerait la part de mobilisations réelles.

Points de vérification (horizon de 12 à 24 mois). Ouverture effective, statut, gouvernance et budget du Centre national ; publication au Bulletin officiel de la loi n° 33.22 et de ses textes d’application ; existence et périmètre de la base nationale de données ; production scientifique, diplômés et essais du CEB@UPF ; titularité des brevets liés à des activités menées au Maroc ; trajectoires post-décoration documentées.

Le raisonnement conduit à articuler neuf briques : le patrimoine, le capital humain, la recherche, les réseaux, les infrastructures, l’innovation, la propriété intellectuelle, les données et l’anticipation. Leur addition définit une capacité stratégique, mais la formule ne doit pas se lire comme une liste de contrôle. Elle décrit une architecture de conversion :

La puissance cognitive d’un État ne résulte pas d’un actif unique. Elle résulte de sa capacité à relier patrimoine, capital humain, recherche, réseaux, infrastructures, innovation, propriété intellectuelle, données et anticipation au sein d’une même architecture de conversion.

L’encadré suivant en donne la formule, puis le degré d’intégration que la documentation publique permet d’observer pour chaque brique dans le cas examiné.

ENCADRÉ 13 — La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE comme architecture

Question posée : de quelles briques se compose l’architecture de conversion, et quel degré d’intégration la documentation publique permet-elle d’observer pour chacune dans le cas marocain examiné ?

PATRIMOINE
+
CAPITAL HUMAIN
+
RECHERCHE
+
RÉSEAUX
+
INFRASTRUCTURES
+
INNOVATION
+
PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE
+
DONNÉES
+
ANTICIPATION
=
CAPACITÉ STRATÉGIQUE
BriqueCe que la documentation publique établitDegré d’intégration observable
PatrimoineInscriptions, cadre juridique adopté, dispositifs d’inventaire ; opérationnalité de l’infrastructure annoncéeAvancé pour les fonctions de mémoire ; infrastructure en consolidation
Capital humainUn cas documenté (Yazami) ; objectifs de formation posés, sans résultat documentéEngagé, encore individualisé
RechercheAnnoncée (2021, 2022) ; production non documentéeAnnoncée ; à mesurer
RéseauxReconnaissance de scientifiques de la diaspora ; mobilisation documentée pour un casReconnaissance large ; mobilisation sectorielle
InfrastructuresCentre d’excellence lancé en 2021 ; Centre national annoncé en 2022 ; fonctionnement non documentéStructures créées ou annoncées ; fonctionnement à consolider
InnovationNon documentée comme résultat au MarocPeu visible dans les sources publiques
Propriété intellectuelleTitulaires vérifiés établis hors du MarocConversion opérée hors du Maroc
DonnéesBase nationale annoncée ; état non vérifiéAnnoncé
AnticipationNon documentée comme capacité publiquePeu visible dans les sources publiques

Lecture : l’architecture ne se juge pas à la solidité d’une brique, mais à leur articulation. Dans le cas examiné, les briques de mémoire sont les plus intégrées ; le passage d’une capacité sectorielle à une architecture pleinement intégrée consiste à relier celles qui font passer de la conservation à la production.

Sources : synthèse de l’IGH fondée sur les tableaux 4, 5, 6 et 6 bis ; les degrés d’intégration s’appliquent à ce que la documentation publique permet d’observer, non à la réalité des capacités.

Le cas marocain examiné révèle ainsi moins un manque qu’une configuration : un socle de fonctions de mémoire solidement engagées, des capacités de reconnaissance, de rattachement et de protection déjà à l’œuvre, et des fonctions de production dont l’intégration à l’ensemble détermine la puissance qui en résulte. Le Maroc dispose, à des degrés divers, de plusieurs briques de l’architecture ; ce qui fait la puissance cognitive d’un État, c’est leur conversion en une capacité intégrée.

PARTIE XIV — CONCLUSION

La présente note est une production doctrinale de l’Institut Géopolitique Horizons : elle repose sur la conceptualisation, par l’IGH, de la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE — une grille permettant de penser la transformation de la connaissance en capacité, puis de la capacité en puissance —, éprouvée à travers un cas marocain.

L’étude ne montre pas un Maroc appelé à commencer ce chemin. Elle montre un Maroc qui dispose déjà de plusieurs fonctions, ressources et capacités relevant de cette logique — certaines de ces fonctions étant historiquement plus anciennes que le concept qui permet de les nommer —, et dont les formes, les instruments et l’échelle ont profondément changé.

De la conservation d’une mémoire à la constitution d’infrastructures patrimoniales, de la reconnaissance des producteurs de savoir à la mobilisation du CAPITAL COGNITIF TRANSNATIONAL, de la recherche à la propriété intellectuelle et à l’innovation, une même logique fonctionnelle apparaît : transformer la Connaissance en capacité d’action. La capacité existe, mais son degré d’intégration et de conversion stratégique demeure variable selon les domaines.

C’est précisément cette transformation que l’IGH désigne par la SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE : non pas la possession statique d’un patrimoine de savoirs, mais la capacité durable à les produire, les conserver, les interpréter, les transmettre, les mobiliser et les convertir en Puissance.

La SOUVERAINETÉ DE LA CONNAISSANCE n’est pas une politique culturelle améliorée. C’est une infrastructure de puissance.

MÉMOIRE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ → PUISSANCE → AVENIR

Le Maroc n’est pas au commencement de ce chemin : il en a déjà parcouru plusieurs étapes. L’enjeu stratégique est désormais de convertir durablement sa Connaissance en Puissance.

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