Analyse stratégique
Institut Géopolitique Horizons (IGH)
Abdelhakim Yamani – Juin 2025
Résumé exécutif
L’engagement humanitaire du Maroc à Gaza depuis octobre 2023 illustre une stratégie diplomatique multidimensionnelle combinant solidarité islamique, innovation logistique et positionnement géopolitique régional. À travers l’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif et sous l’impulsion royale directe, le Royaume développe une approche humanitaire différenciée qui transcende la simple aide d’urgence pour s’inscrire dans une logique de soft power et d’influence stratégique.
Trois axes stratégiques se dégagent : l’innovation dans l’acheminement de l’aide via des corridors inédits, la diversification des interventions humanitaires (médicale, psychologique, sociale), et l’instrumentalisation diplomatique de cette solidarité pour renforcer le leadership marocain sur la question palestinienne dans l’espace arabo-musulman.
Introduction
Depuis le déclenchement de la crise humanitaire à Gaza en octobre 2023, le Maroc a déployé une réponse humanitaire d’ampleur inédite qui révèle les dimensions stratégiques d’une diplomatie d’influence sophistiquée. Sur instructions du roi Mohammed VI, président du Comité Al-Qods, le royaume a mobilisé des ressources considérables et développé des modalités d’intervention novatrices qui transcendent le cadre traditionnel de l’aide d’urgence.
L’engagement marocain à Gaza, orchestré principalement par l’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif en partenariat avec des associations nationales, s’articule autour de trois axes stratégiques : l’innovation dans l’acheminement de l’aide, la diversification des interventions humanitaires, et l’instrumentalisation diplomatique de cette solidarité pour consolider le leadership marocain sur la question palestinienne.
Cette approche soulève des interrogations géopolitiques fondamentales sur la nature et les objectifs de cette diplomatie humanitaire. L’analyse de cette stratégie révèle comment le Maroc exploite les leviers de la solidarité islamique pour projeter son influence régionale, tout en naviguant entre les contraintes de la normalisation avec Israël et les impératifs de crédibilité sur la cause palestinienne.
I. Architecture et modalités de l’engagement humanitaire marocain
1.1 Innovation logistique et corridors d’acheminement
L’originalité de la stratégie marocaine réside dans l’innovation logistique déployée pour acheminer l’aide humanitaire. Contrairement aux autres donateurs arabes qui privilégient le corridor traditionnel Rafah-Égypte, le Maroc a inauguré en mars 2024 un itinéraire inédit passant par l’aéroport de Tel-Aviv puis par voie terrestre jusqu’à Gaza1. Cette approche, rendue possible par l’Accord Tripartite de 2020, confère au Maroc un avantage logistique considérable en termes de rapidité et de fiabilité de livraison.
Les chiffres de cette mobilisation sont éloquents : depuis juin 2025, plus de 1 850 familles palestiniennes ont bénéficié des campagnes d’aide marocaines, avec une distribution simultanée entre Al-Qods et Gaza lors de l’Aïd Al-Adha. En 2024, L’aide marocaine avait notamment compris des denrées alimentaires de base (farine, huile, légumes), de l’eau potable acheminée par camions-citernes, et un volet médical substantiel avec 40 tonnes de matériel médical livrées.
1.2 Diversification des interventions humanitaires
Au-delà de l’aide alimentaire d’urgence, le Maroc développe une approche humanitaire holistique qui témoigne d’une vision stratégique à moyen terme. L’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif a lancé trois programmes structurants :
Le programme de prothèses pour 300 enfants amputés, avec une première phase concernant 23 cas, révèle une approche de reconstruction post-conflit anticipée. Le programme de parrainage d’orphelins couvre 500 enfants ayant perdu leurs parents, avec allocations mensuelles et soutien éducatif. Enfin, le projet de clinique psychologique cible l’accompagnement spécialisé des enfants traumatisés.
Cette diversification traduit une compréhension fine des besoins post-conflit et positionne le Maroc comme un acteur de la reconstruction à long terme, dépassant la logique de l’aide ponctuelle.
II. Instrumentalisation diplomatique et positionnement géopolitique
2.1 Diplomatie d’influence et leadership régional
L’engagement humanitaire marocain s’inscrit dans une stratégie plus large de consolidation du leadership régional sur la question palestinienne. En sa qualité de Président du Comité Al-Qods, le Roi Mohammed VI utilise cette prérogative pour projeter l’influence marocaine au-delà de ses frontières traditionnelles.
Cette stratégie se manifeste par une diplomatie multilatérale active : plaidoyer constant à l’ONU pour le respect du cessez-le-feu, advocacy pour la solution à deux États dans les frontières de 1967, et mobilisation des instances islamiques internationales. Le représentant marocain aux Nations Unies articule systématiquement les positions du Royaume autour de trois piliers : cessez-le-feu durable, libération des otages, et accès humanitaire sans entrave.
2.2 Équilibre géopolitique et normalisation israélienne
L’utilisation du corridor israélien pour l’acheminement de l’aide révèle la complexité de la position géopolitique marocaine. Cette approche pragmatique permet au Royaume de maximiser l’efficacité de son aide tout en maintenant ses relations avec Israël, mais elle expose également le Maroc à des critiques de normalisation instrumentalisée.
Néanmoins, cette stratégie confère au Maroc une position unique dans l’espace arabe : capacité de dialogue avec toutes les parties, crédibilité auprès des Palestiniens grâce à l’aide concrète, et maintien des relations avec Israël. Cette triangulation diplomatique constitue un atout considérable pour d’éventuelles médiations futures.
III. Analyse comparative et positionnement concurrentiel
3.1 Comparaison avec les stratégies algérienne et régionales
L’analyse comparative avec l’Algérie révèle deux approches stratégiques distinctes. Alger privilégie un pont aérien permanent vers l’Égypte avec 400 enfants palestiniens accueillis pour soins, affichant un volume d’aide important (168 tonnes en juin 2025) mais soumis aux contraintes du corridor Rafah.
Le Maroc, avec son approche terrestre via Israël, bénéficie d’une plus grande fluidité logistique mais assume les risques politiques de cette coopération. Cette différenciation stratégique reflète les positionnements géopolitiques respectifs : l’Algérie dans une logique de confrontation assumée, le Maroc dans une diplomatie d’équilibre et de pragmatisme.
3.2 Soft power et narratif de légitimité
La stratégie marocaine développe un narratif de légitimité historique et religieuse particulièrement efficace. La mobilisation de l’institution Bayt Mal Al-Qods Acharif, la référence constante au Comité Al-Qods, et l’engagement personnel du Souverain construisent une légitimité spécifique sur la question palestinienne.
Cette approche génère un soft power considérable dans l’espace arabo-musulman, où l’authenticité de l’engagement marocain est renforcée par la continuité historique et l’absence de calculs électoraux internes, contrairement à d’autres acteurs régionaux.
Conclusion stratégique croisée
L’engagement humanitaire marocain à Gaza constitue un cas d’étude exemplaire de diplomatie d’influence contemporaine, où l’aide humanitaire devient un instrument de projection géopolitique et de consolidation du leadership régional. Cette stratégie multidimensionnelle, qui combine innovation logistique, diversification des interventions et instrumentalisation diplomatique, illustre la capacité du Royaume à transformer la solidarité islamique en capital d’influence durable.
L’originalité de l’approche marocaine réside dans sa capacité à maintenir un équilibre géopolitique délicat entre pragmatisme diplomatique et légitimité sur la cause palestinienne. Néanmoins, cette stratégie comporte des vulnérabilités : dépendance à la coopération israélienne, concurrence régionale accrue, et risques de contestation de la normalisation opportuniste.
À moyen terme, la transformation de cette influence humanitaire en capital diplomatique durable constituera l’enjeu majeur pour le Maroc, particulièrement dans la perspective d’un éventuel processus de paix où le Royaume ambitionne de jouer un rôle de facilitateur privilégié. Cette ambition nécessite une gestion fine des équilibres géopolitiques et une anticipation des évolutions du contexte régional.
Notes
1 Le Monde, « Le Maroc envoie de l’aide à Gaza via le territoire israélien », 13 mars 2024
Note méthodologique IGH : Cette analyse s’appuie sur des sources officielles marocaines, des rapports d’organisations internationales et une analyse comparative des stratégies régionales. Les données chiffrées proviennent principalement des communiqués de l’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif et des déclarations officielles du ministère des Affaires étrangères marocain.








