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La Libye à la Croisée des Chemins

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
16 mai 2025
in Actualités, Libye, Maghreb
Reading Time: 17 mins read
95.8k
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La Libye à la Croisée des Chemins
Institut Géopolitique Horizons
Abdelhakim Yamani
16 mai 2025

 

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I. INTRODUCTION : LA CRISE ACTUELLE

Le 15 mai 2025, le Ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du gouvernement libyen basé à Benghazi a émis un communiqué directif invitant les missions diplomatiques établies à Tripoli à prendre des mesures de sécurité exceptionnelles, allant jusqu’à proposer leur évacuation vers Benghazi. Ce document officiel intervient dans un contexte de violents affrontements qui secouent la capitale libyenne depuis trois jours.

Comme l’indique « Le Monde », « la Libye traverse une phase de grande instabilité sécuritaire à Tripoli avec des combats entre groupes armés, une division politique persistante, et une situation humanitaire préoccupante »[1]. Ces affrontements, qui ont fait au moins six morts, ont entraîné la fermeture des écoles, de l’université, de l’aéroport Mitiga et de nombreux commerces dans la ville[1].

L’ONU et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont exprimé une vive inquiétude face à cette escalade de violence et au risque de déplacements massifs de civils, appelant à un cessez-le-feu immédiat et à la protection des populations[1][2][8].

Cette nouvelle crise s’inscrit dans la continuité d’une instabilité chronique qui caractérise la Libye depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, malgré quelques tentatives de rapprochement entre les factions rivales ces dernières années.

II. CONTEXTE HISTORIQUE : DE KADHAFI À LA FRAGMENTATION

La Libye de Kadhafi (1969-2011)

Pendant plus de quatre décennies, la Libye a été dirigée d’une main de fer par Mouammar Kadhafi. Arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire en 1969, Kadhafi a instauré un régime autoritaire fondé sur son idéologie, la « Troisième théorie universelle », exposée dans son « Livre vert ». Ce système politique, baptisé Jamahiriya (« État des masses »), rejetait officiellement le multipartisme et la démocratie représentative occidentale.

Sous Kadhafi, l’État libyen s’est caractérisé par un pouvoir extrêmement centralisé, où les structures tribales traditionnelles étaient à la fois réprimées et instrumentalisées. Le régime s’appuyait sur un système clientéliste complexe, distribuant les ressources pétrolières selon des logiques d’allégeance politique et tribale.

Sur le plan économique, la Libye, riche en pétrole, a connu une période de relative prospérité, mais les richesses étaient inégalement réparties. Sur la scène internationale, après une période d’isolement due à son soutien présumé au terrorisme, le régime avait amorcé dans les années 2000 un rapprochement avec l’Occident.

La révolution de 2011 et ses conséquences

En février 2011, dans le sillage du Printemps arabe, une insurrection populaire éclate en Libye. Rapidement, le conflit se militarise et provoque l’intervention d’une coalition internationale sous l’égide de l’OTAN. En octobre 2011, Kadhafi est capturé et tué par des insurgés près de Syrte, sa ville natale.

La chute du régime, loin d’apporter la stabilité espérée, a ouvert la voie à un vide institutionnel que les nouvelles autorités n’ont pas su combler. Dès 2014, le pays sombre dans une guerre civile opposant deux gouvernements rivaux :
– Le Gouvernement d’accord national (GAN), établi à Tripoli et reconnu par la communauté internationale
– Le gouvernement de Tobrouk, soutenu par le maréchal Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne (ANL)

Les accords de Skhirat et les tentatives de réconciliation (2015-2024)

Les accords de Skhirat, signés le 17 décembre 2015 au Maroc, constituent un accord politique majeur visant à mettre fin à la division et au conflit en Libye. Ils ont été conclus entre les représentants du Congrès général national (Tripoli) et de la Chambre des représentants (Tobrouk) sous l’égide de l’ONU. Ces accords prévoyaient la formation d’un Gouvernement d’union nationale (GUN) dirigé par Fayez el-Sarraj, ainsi que la mise en place d’un Conseil présidentiel et d’un Haut Conseil d’État pour unifier les institutions libyennes[17][18].

L’Accord de Skhirat est reconnu internationalement comme le cadre politique légitime pour résoudre la crise libyenne. Il a reçu le soutien du Conseil de sécurité de l’ONU et des principales puissances occidentales, et demeure la référence pour les négociations politiques et les efforts de stabilisation du pays[19][21].

Cependant, plusieurs obstacles majeurs ont entravé la mise en œuvre des accords de Skhirat :

– Contestations internes et absence de consensus : Plusieurs composantes politiques et groupes armés n’ont pas participé à l’élaboration de l’accord ou le contestent, notamment le général Khalifa Haftar et ses partisans qui ont dénoncé l’accord en 2017, estimant qu’il avait expiré[17][19].

– Faiblesses institutionnelles : Le gouvernement d’union nationale (GUN) issu de l’accord a été investi sans vote de confiance, ce qui a affaibli sa légitimité. La Chambre des représentants ne lui a jamais accordé officiellement sa confiance, et le Premier ministre Fayez el-Sarraj est resté dépendant des milices armées locales, limitant son autorité politique et militaire[17][19].

– Non-résolution des questions sécuritaires : L’accord a éludé la question des groupes armés, qui restent puissants et autonomes, contrôlant des territoires et infrastructures clés, notamment à Tripoli. Cela a empêché un contrôle unifié des forces et la restauration de l’État de droit[17].

– Polarisation politique persistante : La création du Haut Conseil d’État, sous influence des anciens membres du Congrès national général et de la mouvance des Frères musulmans, a complexifié le paysage institutionnel, créant une sorte de « deuxième chambre » parlementaire et accentuant les divisions[17].

Malgré ces difficultés, à partir de 2020, plusieurs initiatives de réconciliation ont vu le jour sous l’égide des Nations Unies, avec notamment :

– Le cessez-le-feu d’octobre 2020, qui a mis fin à l’offensive de Haftar sur Tripoli
– Le Forum de dialogue politique libyen, qui a conduit à la mise en place du Gouvernement d’union nationale (GUN) dirigé par Abdel Hamid Dbeibah
– La conférence de Berlin, visant à réunir les acteurs internationaux pour une solution politique

Ces efforts ont abouti à une période de relative accalmie, mais n’ont pas résolu les divisions fondamentales du pays. En 2024, l’espoir d’élections générales s’est à nouveau évanoui, laissant place à de nouvelles tensions.

III. LES FORCES EN PRÉSENCE À TRIPOLI

Les affrontements actuels à Tripoli illustrent la complexité du paysage sécuritaire libyen, caractérisé par une constellation de groupes armés aux allégeances fluctuantes. D’après les informations disponibles, les principales forces impliquées dans les récents combats sont :

Les acteurs du conflit actuel

– La Brigade 444 (ou 444e brigade d’infanterie) : Cette unité armée basée à Tripoli soutient le gouvernement d’Abdel Hamid Dbeibah. Elle s’est récemment illustrée en attaquant les bureaux de l’Autorité de soutien à la stabilité (SSA) suite à l’assassinat de son chef[2][3].

– L’Autorité de soutien à la stabilité (SSA) : Groupe armé influent basé dans le quartier d’Abou Salim, dont le chef Abdel Ghani al-Kikli a été tué lors des récents combats. Cet assassinat, survenu lors d’une réunion de médiation au camp militaire Tekbali, a été l’élément déclencheur de la crise actuelle[4][5].

– La Force Radaa : Hostile au gouvernement de Tripoli, elle s’oppose à la Brigade 444 et à d’autres forces loyales à Dbeibah[2].

– Les forces du Gouvernement d’union nationale (GUN) : Les ministères de la Défense et de l’Intérieur tentent d’affirmer leur autorité et de restaurer l’ordre à Tripoli, mais leur contrôle effectif sur le terrain reste limité[6].

Les forces régionales gravitant autour de Tripoli

– Les brigades de Misrata : Notamment la Brigade Al-Mahjoub, la Brigade Al-Halbous et la 166e Brigade. Ces puissantes milices bien armées et autonomes se sont déployées vers Tripoli en réponse aux récents événements. Historiquement, elles ont joué un rôle crucial dans la défense de Tripoli contre les offensives de Haftar[4][7].

– Les brigades alliées de Zawiya et Zintan : Également mobilisées vers Tripoli, ces forces sont des alliées traditionnelles de Misrata mais sont marquées par des rivalités internes. Leur positionnement dans la crise actuelle reste fluctuant[7].

Le déclenchement des récents affrontements

L’élément déclencheur de cette nouvelle vague de violence a été l’assassinat d’Abdel Ghani al-Kikli, chef de l’Autorité de soutien à la stabilité (SSA), lors d’une réunion de médiation entre groupes armés rivaux au camp militaire Tekbali. Suite à cet événement, la Brigade 444 a attaqué les bureaux de la SSA, s’emparant de leurs installations et arrêtant plusieurs combattants[3][4].

Ces tensions s’inscrivent dans un contexte plus large de lutte pour le contrôle politique et sécuritaire de la capitale, avec des rivalités entre milices pro- et anti-gouvernementales, notamment autour du Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah, que certains groupes cherchent à affaiblir ou à renverser[3].

IV. LES PUISSANCES ÉTRANGÈRES ET LEURS INTÉRÊTS

La Libye est devenue, depuis 2011, un terrain de rivalités géopolitiques où s’affrontent par procuration diverses puissances régionales et internationales. Cette internationalisation du conflit constitue l’un des principaux obstacles à sa résolution.

La Russie : soutien à Haftar et projection de puissance

La Russie s’est imposée comme l’un des acteurs majeurs du conflit libyen en soutenant le maréchal Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne (ANL). Ce soutien se matérialise par :
– La présence du groupe Wagner, composé de mercenaires russes et syriens
– Un important déploiement militaire incluant des avions, des véhicules et des systèmes antiaériens
– Un soutien diplomatique sur la scène internationale[1][4][6]

Pour Moscou, la Libye représente un enjeu stratégique majeur lui permettant de renforcer son influence en Méditerranée et en Afrique, tout en s’imposant comme un acteur incontournable pour toute solution politique future[4].

La Turquie : défense du gouvernement de Tripoli

La Turquie s’est engagée résolument en faveur du Gouvernement d’union nationale (GUN) basé à Tripoli. Son intervention militaire décisive en 2020 a permis de repousser les forces de Haftar qui menaçaient la capitale[5]. Le soutien turc se traduit par :
– L’envoi de conseillers militaires et d’équipements
– Le déploiement de drones qui ont changé l’équilibre des forces
– Un accord maritime controversé délimitant les zones économiques exclusives en Méditerranée orientale

L’engagement d’Ankara s’explique par des considérations géopolitiques (rivalité avec les Émirats et l’Égypte), économiques (contrats de reconstruction, ressources énergétiques) et idéologiques (soutien aux forces proches des Frères musulmans)[5].

Les États-Unis : repositionnement stratégique

Les États-Unis, après une période de relatif désengagement sous l’administration Trump, ont récemment renforcé leurs relations avec Khalifa Haftar pour contrer l’influence russe, marquant un repositionnement stratégique dans la région[4]. Cette évolution témoigne de la volonté américaine de limiter l’influence russe en Méditerranée tout en préservant leurs intérêts énergétiques et sécuritaires.

La coalition pro-Haftar : Émirats arabes unis, Égypte et Arabie Saoudite

Ces trois puissances sunnites soutiennent fermement le maréchal Haftar, motivées par :
– Leur opposition à la Turquie et à son expansionnisme régional
– Leur hostilité envers les Frères musulmans et les mouvements islamistes
– La volonté de contrôler les flux migratoires vers l’Europe (pour l’Égypte)
– Des intérêts économiques et énergétiques[5]

Les soutiens au Gouvernement d’union nationale : Qatar et Italie

Le Qatar, en raison de son antagonisme avec les Émirats et l’Arabie Saoudite, apporte un soutien financier et politique au gouvernement de Tripoli. L’Italie, ancienne puissance coloniale, maintient également des liens privilégiés avec Tripoli, motivée par la préservation de ses intérêts économiques (notamment via la compagnie ENI) et par la volonté de limiter les flux migratoires transitant par la Libye[5].

Bilan de l’ingérence étrangère

Ces interventions étrangères ont considérablement compliqué la résolution du conflit libyen en :
– Renforçant militairement les factions rivales
– Encourageant l’intransigeance des belligérants
– Transformant un conflit civil en une guerre par procuration
– Compromettant l’embargo sur les armes imposé par l’ONU

Comme le résume un expert cité par Deutsche Welle : « La Libye est devenue un terrain d’affrontement où se jouent des rivalités régionales et internationales qui dépassent largement les enjeux strictement libyens »[5].

V. LE FACTEUR TRIBAL DANS LA POLITIQUE LIBYENNE

La dimension tribale constitue une clé de compréhension essentielle de la politique libyenne. Depuis la chute de Kadhafi, on assiste à une retribalisation du pays, les structures claniques traditionnelles reprenant une place centrale dans l’organisation sociale et politique.

Cartographie des principales tribus et leurs alliances

– Les Warfalla (ou Ouarfalla) : Considérée comme la plus grande tribu avec environ un million de membres, elle est basée principalement à Benghazi et dans l’Est. Elle soutient majoritairement le maréchal Khalifa Haftar et l’Armée nationale libyenne (ANL)[1][2].

– Les Ouled Slimane, Fezzana, Zouaya, Abid et Awaghir : Ces tribus de l’Est et du Sud sont également alignées avec Haftar et opposées à la présence turque et aux milices islamistes. Elles réclament souvent une répartition fédéraliste du pouvoir et des richesses pétrolières[6].

– Les Toubous : Présents surtout dans le Sud (Fezzan), ils sont divisés entre partisans et opposants de Haftar, ce qui cristallise des tensions tribales dans cette région stratégique, notamment autour du contrôle des ressources pétrolières et des routes migratoires[1][6].

– Les Touaregs : Également implantés dans le Sud, ils sont plutôt alignés avec la coalition Aube de Libye, liée à Misrata et aux islamistes, donc généralement opposés à Haftar[6].

– Les tribus de l’Ouest : Dans cette région, les alliances tribales sont plus fluides et pragmatiques, marquées par des rivalités historiques entre villes comme Misrata, Zintan et Tripoli, et par des regroupements pro- ou anti-Dbeibah au sein même des tribus[3].

Mécanismes d’influence des structures tribales

Les tribus maintiennent leur influence politique en Libye à travers plusieurs stratégies complémentaires :

– Le contrôle des alliances intertribales et politiques : Elles forment des coalitions flexibles avec d’autres tribus ou acteurs politiques, souvent en s’appuyant sur des rapports interpersonnels et des intérêts communs, ce qui leur permet de peser dans les négociations et les élections[5].

– La médiation et résolution des conflits : Les chefs tribaux jouent un rôle traditionnel de médiateurs dans les conflits locaux, ce qui renforce leur légitimité et leur pouvoir au sein des communautés et face à l’État[5].

– Les stratégies matrimoniales : Les mariages endogames ou entre membres de tribus alliées servent à consolider les liens sociaux et politiques, assurant la continuité du pouvoir au sein des lignées tribales[6].

– La mobilisation armée : Les tribus conservent souvent des groupes armés ou milices qu’elles peuvent mobiliser pour défendre leurs intérêts ou peser dans les luttes de pouvoir, ce qui leur confère un levier important dans un contexte d’État faible[5].

– L’adaptation aux institutions modernes : Certaines tribus participent activement à la vie politique formelle (élections, partis), tout en utilisant leur réseau tribal pour garantir un soutien électoral et un contrôle local[5].

– L’utilisation du fédéralisme ou d’assemblées tribales : Elles revendiquent souvent une organisation politique décentralisée, fondée sur la reconnaissance des tribus comme entités politiques, ce qui leur permet de préserver leur autonomie et leurs ressources[5].

Impact de la structure tribale sur la résolution du conflit

La dimension tribale complique considérablement la résolution du conflit libyen pour plusieurs raisons :

– Elle fragmente le paysage politique en multipliant les centres de pouvoir et les logiques d’allégeance
– Elle renforce les dynamiques locales et régionales au détriment d’une vision nationale
– Elle introduit des rivalités historiques qui transcendent les clivages politiques contemporains
– Elle constitue néanmoins un niveau de médiation incontournable pour toute solution durable

Comme l’affirme la Fondazione Oasis : « Toute tentative de reconstruction politique en Libye qui ignorerait la dimension tribale serait vouée à l’échec. Les tribus ne sont pas seulement un héritage du passé, mais des acteurs politiques contemporains avec lesquels il faut composer »[6].

VI. L’ENJEU STRATÉGIQUE DES HYDROCARBURES

Le cadre institutionnel contesté

Actuellement, les ressources en hydrocarbures en Libye sont officiellement contrôlées par la National Oil Corporation (NOC), basée à Tripoli, qui est la seule entité autorisée à exporter le pétrole et à gérer les revenus pétroliers. Ces revenus doivent être déposés à la Banque centrale de Libye, institution internationalement reconnue comme dépositaire des recettes pétrolières[2][3].

La NOC joue un rôle clé dans la stabilisation et la relance du secteur énergétique libyen, avec une stratégie ambitieuse visant à augmenter la production pétrolière à 2 millions de barils par jour et la production de gaz naturel à 4 milliards de pieds cubes par jour d’ici cinq ans. Ce plan s’appuie sur une série de projets de développement et de réhabilitation de champs pétroliers, ainsi qu’une nouvelle campagne d’exploration prévue en 2025[15][16].

La réalité d’un contrôle fragmenté

La réalité est cependant bien plus complexe que ce cadre institutionnel ne le suggère :

– Une grande partie des champs pétroliers est sous le contrôle effectif des forces du gouvernement de l’Est, notamment l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, qui bloque parfois la production ou les exportations pour peser politiquement[3]. En août 2024, les autorités de l’Est ont ainsi annoncé la fermeture des gisements pétroliers et la suspension des exportations, dans le cadre d’un bras de fer avec le gouvernement de Tripoli autour de la nomination du gouverneur de la Banque centrale[15].

– Des groupes armés et des milices établis à Tripoli et Zawiya contrôlent certains secteurs économiques liés au pétrole, favorisant des trafics et contrebandes qui alimentent la division du pays et sapent l’autorité des institutions centrales[4].

– La NOC elle-même a connu des divisions internes, avec l’émergence d’une structure parallèle dans l’Est, reflétant la fragmentation politique du pays, même si des efforts d’unification ont été entrepris récemment[16].

Un enjeu économique et politique central

L’enjeu est crucial pour l’avenir de la Libye :

– Les hydrocarbures représentent environ 90% des revenus de l’État libyen et plus de 95% des exportations, faisant du pétrole le pilier de l’économie nationale[3][11].

– Le contrôle de ces ressources conditionne directement le pouvoir politique et la capacité à financer les institutions, les services publics et les milices armées[6].

– La lutte pour le contrôle des revenus pétroliers alimente constamment la rivalité entre l’Est et l’Ouest, fragilisant les tentatives de stabilisation et compliquant la réconciliation politique[7].

– Les blocages ou suspensions de la production, comme récemment décidés par le gouvernement de l’Est, ont non seulement un impact national désastreux mais peuvent également influencer les prix du pétrole sur le marché mondial[2][3].

Les perspectives de développement conditionnées à la stabilité

Malgré ces difficultés, des initiatives sont en cours pour relancer le secteur :

– La tenue du Libya Energy & Economic Summit 2025 à Tripoli vise à attirer de nouveaux investissements internationaux dans le secteur énergétique[15].

– Le premier appel d’offres public pour l’exploration d’hydrocarbures depuis 2008 a été lancé au début de l’année 2025, marquant une tentative de relance des activités d’exploration[13].

– Des compagnies internationales comme TotalEnergies, Eni, Repsol, Equinor, BP et Sonatrach continuent de collaborer avec la NOC malgré l’instabilité, signe d’un potentiel économique toujours attractif[15][16].

Cependant, comme le souligne le Fonds Monétaire International, sans réformes structurelles et sans stabilité politique durable, la reprise économique libyenne, même portée par le secteur pétrolier, restera fragile et vulnérable aux chocs[10].

En résumé, la NOC à Tripoli est le détenteur officiel des hydrocarbures, mais le contrôle effectif est morcelé entre factions rivales, ce qui fait des ressources pétrolières non seulement la principale richesse nationale mais aussi l’enjeu central du conflit libyen et une clé indispensable de sa résolution.

VII. ENJEUX ET PERSPECTIVES

Les défis de la stabilisation

La Libye fait face à plusieurs défis majeurs pour sa stabilisation :

– La fragmentation sécuritaire : La multiplication des groupes armés autonomes rend impossible l’émergence d’un monopole légitime de la violence par l’État.

– La polarisation politique : La division persistante entre l’Est et l’Ouest, incarnée par les gouvernements rivaux, empêche l’émergence d’institutions unifiées.

– Les ingérences étrangères : L’implication de puissances régionales et internationales aux intérêts contradictoires complique la recherche d’une solution politique.

– La question de la répartition des ressources : Le contrôle des ressources pétrolières et leur distribution équitable entre les régions reste un enjeu central.

– L’expansion des groupes terroristes : Dans les zones de vide sécuritaire, des organisations comme l’État islamique ou Al-Qaïda au Maghreb islamique tentent de s’implanter.

Scénarios d’évolution à court terme

À la lumière des événements récents, trois scénarios principaux semblent se dessiner pour les prochains mois :

1. Escalade du conflit : Les affrontements à Tripoli pourraient s’intensifier et s’étendre à d’autres régions, provoquant une nouvelle guerre civile ouverte. Ce scénario serait favorisé par l’échec de la trêve actuelle et un renforcement des ingérences étrangères.

2. Stabilisation précaire : La trêve actuelle pourrait tenir, permettant un retour progressif à une normalité relative à Tripoli, sans pour autant résoudre les causes profondes du conflit. Ce statu quo fragile maintiendrait la division du pays mais éviterait une confrontation directe.

3. Percée diplomatique : Les événements récents pourraient paradoxalement accélérer les efforts de médiation internationale et favoriser un rapprochement entre les factions rivales, conscientes des risques d’une nouvelle escalade. Ce scénario, bien qu’optimiste, n’est pas à exclure compte tenu de la lassitude des populations et de certaines évolutions diplomatiques récentes.

La dimension judiciaire : un facteur émergent

Un développement notable et potentiellement déterminant est la récente reconnaissance par la Libye de l’autorité de la Cour pénale internationale (CPI) pour enquêter sur les crimes graves commis depuis 2011[3]. Cette évolution juridique pourrait :
– Inciter les chefs de milices à plus de retenue par crainte de poursuites internationales
– Créer des tensions au sein des groupes armés, certains craignant d’être livrés à la justice internationale
– Offrir un levier supplémentaire à la communauté internationale pour favoriser la transition politique

VIII. CONCLUSION

Au 16 mai 2025, la Libye se trouve à un carrefour critique de son histoire post-Kadhafi. Les récents affrontements à Tripoli illustrent la persistance des défis structurels auxquels fait face le pays : fragmentation sécuritaire, polarisation politique, ingérences étrangères et tensions tribales.

Le communiqué du Ministère des Affaires étrangères basé à Benghazi, invitant les missions diplomatiques à évacuer Tripoli, témoigne de la gravité de la situation et de la persistance des divisions institutionnelles du pays.

Dans ce contexte volatile, l’avenir de la Libye dépendra largement de trois facteurs clés :
– La capacité des acteurs libyens à dépasser leurs clivages pour privilégier l’intérêt national
– L’évolution des positions des puissances étrangères impliquées dans le conflit
– L’efficacité des mécanismes de médiation internationale, notamment ceux pilotés par l’ONU

La communauté internationale, tout en reconnaissant la complexité de la situation libyenne, doit intensifier ses efforts pour encourager un processus politique inclusif prenant en compte les réalités tribales et régionales du pays, tout en œuvrant à limiter les ingérences extérieures déstabilisatrices.

Comme l’a récemment déclaré un analyste cité par La Croix : « Aucun mécanisme ne semble pouvoir enrayer les combats » en Libye tant que persiste une gouvernance fragmentée où les loyautés sont davantage dirigées vers des groupes armés, des tribus ou des puissances étrangères que vers l’État libyen lui-même[5].

La stabilisation durable de la Libye reste donc un horizon incertain, mais la lassitude des populations et les coûts croissants du conflit pour toutes les parties pourraient, paradoxalement, créer une opportunité pour des avancées diplomatiques significatives dans les mois à venir.

—

SOURCES ET RÉFÉRENCES

[1] « En Libye, trêve fragile après trois jours de violents combats à Tripoli », Le Monde, 15 mai 2025.

[2] « Libye : de violents combats à Tripoli, capitale d’un pays toujours divisé », Le Monde, 14 mai 2025.

[3] « La Libye reconnaît l’autorité de la CPI pour les crimes contre l’humanité depuis 2011 », L’Orient-Le Jour, 2025.

[4] « Comment le trafic du pétrole maintient-il la division de la Libye? », Kapitalis, 24 mars 2025.

[5] « Libye : ‘Aucun mécanisme ne semble pouvoir enrayer les combats’ », La Croix, 15 mai 2025.

[6] « Pouvoir tribal, État et transition politique en Libye », Fondazione Oasis, consulté le 16 mai 2025.

[7] « 2025 Tripoli clashes », Wikipedia, consulté le 16 mai 2025.

[8] « Libye: l’ONU très inquiète après trois jours de violents combats », Yahoo News, mai 2025.

[9] « En raison d’un conflit autour du choix du gouverneur de la Banque centrale, suspension de la production de pétrole en Libye », El Watan, 2025.

[10] « Libye : le FMI anticipe une reprise grâce au pétrole, menacée sans réformes », Agence Ecofin, avril 2025.

[11] « La Libye veut augmenter sa production de pétrole alors que les risques géopolitiques augmentent », Atalayar, 21 janvier 2025.

[12] « Libye: La crise s’intensifie autour de la Banque centrale », Energy News, 2025.

[13] « Libye : le premier appel d’offres public pour l’exploration d’hydrocarbures depuis 2008 », Agenzia Nova, 2025.

[14] « Libye : l’Est ferme les robinets du pétrole dans un bras de fer avec l’Ouest », L’Orient-Le Jour, 2025.

[15] « En Libye, les autorités de l’Est annoncent la fermeture des gisements pétroliers et la suspension des exportations », Le Monde, 26 août 2024.

[16] « Les enjeux énergétiques en Afrique. Algérie, Libye, Égypte », IRIS, septembre 2021.

[17] « Accords de Skhirat », Wikipédia, consulté le 16 mai 2025.

[18] « Libye: saluant la signature de l’Accord politique, le Conseil de sécurité souligne son importance », Communiqué de presse des Nations Unies, décembre 2015.

[19] « Libye : l’accord de paix de Skhirat suffira-t-il contre Daech ? », IRSEM, mars 2025.

[20] « Libye: deux ans après sa signature à Skhirat, l’Accord politique demeure crucial », Communiqué de presse des Nations Unies, décembre 2017.

[21] « Libye : Nasser Bourita appelle à garder « l’esprit » de l’Accord de Skhirat au centre des négociations », TelQuel, décembre 2024.

[22] « Ligue arabe : L’accord de Skhirat demeure le cadre politique général pour la résolution de la crise en Libye », Ministère des Affaires étrangères marocain, 2025.

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Un centre d’expertise indépendant dédié à l’analyse géopolitique des régions du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique atlantique. Fondé pour répondre aux besoins croissants de compréhension des dynamiques régionales, notre institut s’engage à produire des analyses rigoureuses et à favoriser le dialogue entre les acteurs de ces territoires.

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