La reprise du procès de l’attaque d’In Amenas le 25 mai 2025, coïncidant avec la nomination du général Hassan à la tête de la DGSI, révèle les luttes de clans persistantes au sein du système politico-militaire algérien. Cette synchronisation n’interroge pas tant sur l’indépendance judiciaire – concept inopérant dans ce contexte – que sur les rapports de force internes qui déterminent qui sera jugé, quand et pourquoi. L’analyse révèle que derrière la façade d’un procès antiterroriste se cachent des enjeux de redistribution du pouvoir au sein d’un appareil sécuritaire fragmenté, où la justice devient l’instrument des équilibres claniques.
Une Coïncidence Temporelle Révélatrice
Le 22 mai 2025, le président Abdelmadjid Tebboune nomme le général Abdelkader Aït Ouarabi, alias « général Hassan », à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Trois jours plus tard, le 25 mai, s’ouvre le procès tant attendu de l’attaque terroriste de Tiguentourine. Cette proximité temporelle n’est pas anodine dans un dossier qui a coûté la vie à 38 otages lors de l’une des prises d’otages les plus meurtrières de l’histoire récente.
Les 16-19 janvier 2013, un commando de 40 jihadistes prend en otage environ 800 employés du complexe gazier, dont 134 étrangers de 26 nationalités. L’assaut des forces spéciales algériennes se solde par un massacre : 38 otages tués (Japonais, Français, Américains, Britanniques, Norvégiens, Philippins, Canadiens, Malaisiens), dont beaucoup exécutés d’une balle dans la tête ou criblés de balles. Les familles des victimes comme celle du Français Yann Desjeux (9 impacts de kalachnikov) n’ont jamais su si leurs proches ont été tués par les terroristes ou lors de l’intervention militaire.
Le général Hassan dirigeait en janvier 2013 le Service de coordination opérationnelle et du renseignement antiterroriste (Scorat), directement impliqué dans la gestion de la crise d’In Amenas. Son retour aux responsabilités sécuritaires au moment du procès révèle les logiques claniques qui président aux nominations stratégiques dans le système politico-militaire algérien.
Le Paradoxe de la Réhabilitation
Le parcours du général Hassan illustre les ambiguïtés du système sécuritaire algérien. Accusé en 2015 de « création de groupe armé » et de manipulation de commandos terroristes, il fut jugé par un tribunal militaire et condamné à cinq ans de prison. Sa nomination actuelle suggère une réhabilitation complète, malgré les zones d’ombre persistantes sur son rôle dans l’affaire In Amenas.
Le général Hassan n’est autre que le beau-frère du général Mohammed Mediène, alias « général Toufik », puissant patron du DRS jusqu’en 2015. Ce dernier, condamné à la prison juste après le Hirak avant d’être « blanchi », illustre parfaitement les cycles de disgrâce et de réhabilitation qui caractérisent les luttes de clans au sommet de l’État algérien.
Selon plusieurs sources concordantes, des membres du commando de Tiguentourine auraient été libérés et armés par les services du général Hassan. Cette instrumentalisation présumée de groupes terroristes s’inscrit dans une logique de « guerre secrète » où les frontières entre État et non-État s’estompent.
Les Zones d’Ombre Institutionnalisées
Un Procès aux Absents Stratégiques
Le procès qui s’ouvre ne juge que quatre accusés, alors que les véritables commanditaires ont disparu. Mokhtar Belmokhtar, cerveau de l’opération, est officiellement mort en novembre 2016 lors d’une frappe en Libye. Quant à « Hamel », l’autre figure clé recherchée selon les sources judiciaires – dont l’identité précise et le rôle exact dans la coordination de l’attaque restent flous -, il demeure introuvable. Cette justice sélective révèle un pattern récurrent du système algérien.
L’absence de Belmokhtar (officiellement mort en 2016) et de « Hamel » – ce mystérieux « élément clé » selon les autorités judiciaires dont on ignore tout du rôle précis – au procès, conjuguée au cas d’El Para (détenu mais jamais jugé), révèle une gestion stratégique de la justice par le système politico-militaire. Certains morts arrangent, certains silences protègent, certains procès n’auront jamais lieu.
La Question des Responsabilités dans le Massacre
L’attaque de Tiguentourine révèle des dysfonctionnements sécuritaires qui dépassent la simple négligence. La sophistication de l’opération – connaissance précise du site, listes nominatives des otages, timing coordonné – suggère un niveau d’information interne inquiétant.
L’assaut militaire algérien, mené sans négociation préalable et avec des moyens disproportionnés (hélicoptères d’attaque, chars), a transformé une prise d’otages en boucherie. Les autopsies révèlent que de nombreux otages sont morts criblés de balles, sans qu’il soit possible de déterminer l’origine des tirs fatals. Cette méthode brutale interroge sur les véritables priorités : sauver les otages ou protéger le site gazier ?
Le site, décrit comme une « passoire » par les témoins, était pourtant protégé par une société privée britannique et des forces algériennes. Cette défaillance sécuritaire pose la question d’éventuelles complicités ou d’une instrumentalisation délibérée de la menace terroriste.
Luttes de Clans et Redistribution du Pouvoir
La Gestion Clanique de la Mémoire
Treize ans après les faits, l’ouverture de ce procès coïncide avec la réhabilitation du général Hassan. Cette synchronisation révèle moins une volonté de justice qu’une redistribution des cartes au sein du système politico-militaire. Dans un contexte où le président Tebboune souffre d’un déficit de légitimité manifeste, les nominations sécuritaires deviennent des signaux politiques cruciaux.
Le procès d’In Amenas ne vise pas à révéler la vérité mais à valider une version officielle qui préserve les équilibres internes du système. La réhabilitation du général Hassan s’inscrit dans cette logique de contrôle narratif au service des rapports de force claniques.
L’Impact sur les Relations Internationales
L’affaire In Amenas a durablement affecté la confiance des partenaires internationaux dans les capacités sécuritaires algériennes. Le procès actuel vise à restaurer cette crédibilité en démontrant une volonté de transparence, même factice.
Cependant, la nomination simultanée du général Hassan envoie un signal contradictoire aux chancelleries occidentales, qui connaissent parfaitement son dossier. Cette dissonance révèle l’incapacité du système politico-militaire algérien à articuler cohérence interne et exigences diplomatiques, symptôme d’un pouvoir en manque de légitimité tant interne qu’externe.
Implications Stratégiques et Prospectives
La Perpétuation d’un Système Opaque
Le retour du général Hassan confirme la résilience des réseaux informels du « système DRS » malgré sa dissolution officielle en 2016. Les loyautés personnelles, les complicités héritées et les pratiques opaques survivent aux réformes cosmétiques, révélant l’impossible modernisation d’un système fondamentalement clanique.
Les Défis d’un Système en Crise de Légitimité
Le procès d’In Amenas teste moins la capacité de l’Algérie à rendre justice que celle du système politico-militaire à maintenir sa cohérence interne face aux pressions externes. Dans un contexte de déficit chronique de légitimité du pouvoir en place, chaque décision judiciaire devient un enjeu de survie politique.
Les familles des victimes, notamment françaises, japonaises et canadiennes, observent attentivement ce procès. Treize ans après avoir perdu leurs proches dans des circonstances atroces – beaucoup exécutés d’une balle dans la tête ou criblés de balles sans qu’on sache par qui -, elles espèrent enfin des réponses. Leur satisfaction ou déception influencera durablement les relations bilatérales et l’image internationale de l’Algérie.
Conclusion Stratégique
Le procès d’In Amenas révèle les contradictions structurelles d’un système politico-militaire opaque confronté aux exigences de transparence internationale. En réhabilitant le général Hassan tout en organisant un procès de façade, le pouvoir algérien illustre son incapacité à dépasser les logiques claniques héritées de la « décennie noire ».
**L’enjeu central n’est plus de savoir si ce procès révélera la vérité sur In Amenas, mais de comprendre comment un système en crise chronique de légitimité utilise la justice comme instrument de gestion des équilibres internes.** Cette instrumentalisation, incarnée par la trajectoire du général Hassan, continuera de définir la gouvernance algérienne tant que perdurera l’hégémonie du complexe politico-militaire.








