Par Charles Malinas
Ancien ambassadeur de France en Centrafrique, Membre du Conseil scientifique de l’Institut Géopolitique Horizons
Les déclarations du président de la République à l’occasion de son discours ce 6 janvier devant les ambassadrices et ambassadeurs, concernant la relation de la France avec les pays d’Afrique, ont suscité de nombreuses réactions, parmi lesquelles celles de deux gouvernements africains (Premier ministre sénégalais et ministre des affaires étrangères tchadien).
Ces réactions concernent les termes employés, jugés méprisants, mais aussi le fond du discours avec les affirmations concernant le rôle joué par l’armée française sur le sol africain, renvoyé à l’action des combattants venus d’Afrique au profit de la France lors les deux conflits mondiaux.
Il faut d’abord revenir, je crois, au fond des déclarations. En résumé, le président considère que la France a réorienté sa politique en Afrique, que cette réorientation a notamment entraîné la fermeture des bases militaires dans plusieurs pays, et que pour l’avenir, cette réorientation doit permettre de développer des relations non limitées à l’Afrique francophone vers, entre autres, des pays comme le Nigéria, l’Éthiopie ou l’Afrique du Sud et concerner les domaines économique et commercial, artistique et culturel, sportif, etc.
Se pose donc d’abord la question de la réalité du changement de politique. On peut effectivement observer sur la durée une évolution de la manière dont la France considère sa relation avec l’Afrique francophone – ce qu’autrefois on appelait le « champ », les ex- colonies, dont le ministère de la coopération avait la charge. Le détricotage progressif des réseaux de la « Françafrique » n’a cependant pas commencé avec Emmanuel Macron. On peut considérer qu’il a débuté, dans l’esprit et la suite du discours de La Baule de François Mitterrand (1990), sous le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) avec notamment le démantèlement du ministère de la coopération et son intégration au sein du ministère des affaires étrangères, l’autonomie de plus en plus grande donnée à l’Agence française de développement, la réduction des dispositifs militaires sur le continent…
Sous la présidence de François Hollande, cette évolution a été marquée par le souci d’intervenir, lorsque c’était nécessaire, en plein accord avec les États concernés et avec l’aval des Nations unies. Ce fut le cas des opérations Serval (Mali) puis Barkhane (Sahel), et de Sangaris (Centrafrique). Il s’agissait, sur demande des pays concernés et sur mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies, d’aider ces pays à résister à des interventions extérieures, dans le cas du Sahel, et à mettre un terme à une guerre civile dans le cas de la Centrafrique.
En Centrafrique, la fin de l’intervention s’est effectuée dans l’ordre, même si l’on peut discuter de l’opportunité d’avoir retiré la totalité de la force qui appuyait de manière essentielle l’opération de maintien de la paix des Nations unies (MINUSCA) ; au Sahel, le retrait s’est fait de manière beaucoup plus complexe compte-tenu des coups d’État et de l’arrivée des mercenaires russes de Wagner. Dans ce dernier cas, il semble peu contestable que le retrait se soit effectué sous la pression. Dans le cas de la Centrafrique, qui est devenue la tête de pont de l’intervention russe, le retrait militaire s’est effectué par la seule volonté de Paris, contre l’avis du président centrafricain nouvellement élu, mais il n’en reste pas moins que la France s’est vue contestée par l’action conjuguée des mercenaires russes et, dans un second temps, des forces rwandaises de plus en plus présentes sur le terrain.
Mais ce mouvement n’est pas linéaire, il a connu d’importants cahots comme l’a montré l’intervention en Lybie dont l’effet déstabilisateur a été considérable sur tout le continent.
À cela il faut ajouter le manque de lisibilité de la politique de Paris durant la dernière période : condamnation des coups d’État au Mali, au Niger, au Burkina Faso ; mais silence sur la prise du pouvoir par des militaires au Gabon ; et, au Tchad, approbation de la succession non constitutionnelle du président Idriss Déby, décédé, par son fils Mahamat Idriss Déby avec, cerise sur le gâteau, la participation du président Macron lors des obsèques du défunt, en présence du fils autoproclamé nouveau président…Ajoutons également des actions anti-françaises appuyées par une Russie de retour en Afrique dont l’URSS avait été chassée au moment de sa chute, mais aussi par des mouvements prétendument anticoloniaux, et regardées avec indifférence, intérêt ou bienveillance, c’est selon, par les autres puissances étrangères présentes sur le continent, Chine, Turquie, États-Unis…
Ajoutons encore la crise migratoire, ferment évident d’instabilité dans les pays concernés.
Et, sur un tout autre plan, la question du franc CFA…
Parallèlement, de nombreuses forces africaines, qui avaient été sensibles à l’évolution de la manière d’agir de la France, ont été déroutées par ce manque de lisibilité. La décision par exemple de ne plus délivrer de visas aux ressortissants de certains pays, notamment à des étudiants dûment inscrits dans des universités françaises, et même boursiers, n’a pas été comprise. Comment aurait-elle pu l’être ? La décision d’interrompre l’aide budgétaire à la Centrafrique, puis de la rétablir récemment, a suscité des interrogations de même nature.
Lorsque le président de la République appelle au développement de relations que l’on pourrait qualifier de normales entre la France et ses partenaires africains, francophones et non francophones, on ne peut que se féliciter de cette poursuite affirmée de la politique engagée depuis plus de vingt ans.
Mais fallait-il le dire de cette manière ? Évoquer la soi-disant absence de reconnaissance de nos partenaires à la manière d’un père qui tance son enfant (« je crois qu’on a oublié de nous dire merci » ; « je le dis pour tous les gouvernants africains qui n’ont pas eu le courage vis-à-vis de leurs opinions publiques de le porter, aucun d’entre eux ne serait aujourd’hui avec un pays souverain si l’armée française ne s’était pas déployée dans cette région ») était-il indispensable ?
De même, on est frappé par la rancœur qui irrigue tout le passage concernant l’Afrique francophone (« nous ne sommes pas les supplétifs de putschistes » ; « comme on est très polis, on leur a laissé la primauté de l’annonce » ; « on va demander à nos partenaires de savoir exprimer leurs besoins en termes de défense »). De telles formulations étaient-elles nécessaires ? Elles ne peuvent que susciter des réactions de rejet, et dans le meilleur des cas, ce qui est la situation à ce stade dans la plupart des pays concernés, un silence interrogateur.
Comme le dit le président de la République, il est nécessaire d’inventer de nouvelles relations. Mais pour ce faire, il semblerait utile de considérer les pays d’Afrique au sud du Sahara, francophones ou non, comme de véritables partenaires, des partenaires à part entière, et non des obligés qui auraient oublié de reconnaître leurs obligations. Autrement dit, établir une relation fondée sur le dialogue, donc l’écoute des attentes et la réciprocité.
Ce serait sans doute le meilleur moyen de faire taire les critiques issues des rangs des prétendus militants postcoloniaux, trop heureux de ces déclarations qui les confortent dans leurs convictions, mais également de faire prendre conscience à nos partenaires africains que leurs nouveaux amis, en particulier russes, ne sont peut-être pas aussi bienveillants qu’ils l’affirment. Pour ne rien dire d’autres puissances, et en particulier de la Chine qui développe sur le plan économique et des investissements un colonialisme qui cache de moins en moins son nom






