En 2022, la publication du livre d’Aomar Rami, « Printemps du Terrorisme en Algérie« , venait documenter avec une précision glaçante les mécanismes de répression et de torture systématique dans les centres de détention secrets algériens durant la décennie noire des années 1990. Les témoignages qui y sont rapportés trouvent un écho tragique dans les révélations syriennes qui ont émergé au lendemain du 8 décembre 2024, démontrant une troublante continuité dans les méthodes répressives employées par l’appareil sécuritaire algérien.
Comme le souligne l’auteur dès les premières pages : « Je ne serais point dans l’excès si j’affirmais que les estimations dépassent les quelques milliers, sachant que le régime a toujours eu recours aux exécutions ciblées durant les années 70, et que, dans un passé tout récent, il a instrumentalisé les institutions de l’État dans la torture à grande échelle. »
Le centre Antar : anatomie d’une machine de terreur
L’auteur décrit avec une précision clinique l’horreur quotidienne du centre Antar : « Dans cet antre du DRS d’Antar (populairement rebaptisé « Abla »), de Ben Aknoun à Alger, derrière cette longue façade extérieure trompeuse, le grand public ignore que se dissimule un centre d’extermination dont les sous-sols et les cellules regorgent de centaines de détenus innocents. »
Les méthodes de torture sont décrites sans fard : « Une fois dans le couloir, ils tournent étrangement à gauche, vers un autre lieu de torture qu’ils appellent ‘chambra‘, créée lors du réaménagement d’Abla. Un petit lieu isolé, baptisé la chambre des tortures douces. »
Les séances de torture suivaient un protocole précis : « À chaque réponse, bonne ou mauvaise, un des barbouzes renverse violemment la chaise, et à chaque chute, ma tête cogne contre le sol, je ressens la douleur selon la violence de la poussée. »
Le parcours des centres de détention
Le transfert entre les centres était lui-même une forme de torture : « Durant le trajet, nous avons été brutalisés et violentés […] Deux heures plus tard, Djamal B. franchit l’entrée du sous-sol, pas du tout abîmé, seule sa barbe rousse a été brûlée au fer à souder et ses fesses passées à ce même fer brûlant. »
À Lambèse, l’horreur prenait d’autres formes : « Une bastonnade violente nous attend. Par mesure de sécurité, les condamnés à mort sont descendus les premiers et dirigés vers une aile de la prison certainement très spéciale. »
La prison de Chlef : l’enfer au-dessous de zéro
Les conditions à Chlef dépassaient l’entendement : « Ces salles ne sont dotées, en guise de sanitaires, que de deux toilettes et de deux robinets d’eau non potable. Nous sommes, la plupart du temps, plus de quarante personnes à nous diviser une surface n’offrant que 24 carrelages. »
L’auteur rapporte des scènes d’une cruauté absolue : « Vers 9 h ce même jour, notre frère Fodil B. s’est allongé sur sa couche, a prononcé la chahada discrètement et a quitté la prison et la vie pour toujours. »
Les escadrons de la mort
L’existence des escadrons de la mort est documentée avec précision : « Ces groupes informels associés à l’État opèrent avec l’objectif de répression politique et de terrorisme physique. Leur principale mission est de faire disparaître ou d’éliminer des citoyens signalés par les services de sécurité de l’État. »
Un survivant témoigne : « Ils se présentèrent sous l’appellation d’État de nuit et demandèrent après moi, puis commencèrent à fouiller les chambres. Deux d’entre eux firent irruption dans ma chambre. Ils me prirent chacun par le bras et me traînèrent hors de l’immeuble. »
La fabrique des bourreaux
Les tortionnaires étaient formés méthodiquement : « Cette villa, que j’appellerai la villa-tanière, avait à première vue un air ‘frankensteinien‘, avec les murs extérieurs délabrés, la façade abondamment dissimulée par des plantes grimpantes. »
L’auteur explique : « Finalement, ce sont ces hommes qui constitueront la police politique des services secrets algériens. Finalement, ce sont eux, l’ossature du DRS en 1992. »
Les violences sexuelles comme arme de répression
Un chapitre particulièrement difficile détaille l’utilisation systématique des violences sexuelles : « Position où le torturé se retrouve les genoux écartés, attachés au milieu de la structure du lit, les mains liées chacune d’un côté de la tête du lit, et les pieds liés aux pieds du lit. »
L’auteur souligne : « Je suis un témoin oculaire, pour avoir vu les plaies anales causées par les baïonnettes. »
L’héritage traumatique
Les séquelles sont permanentes : « Ces stigmates de l’humiliation et de la dégradation, vous et moi nous les portons toujours, même s’ils ne sont plus visibles pour les autres, ils sont indélébiles. »
La quête de vérité et de justice
L’auteur conclut sur la nécessité du témoignage : « Nous sommes à la fois nombreux et les derniers survivants de l’enfer des généraux. Le devoir de vérité exige de nous d’apporter nos témoignages sur les faits véridiques et authentiques que nous avons vécus. »
Ce livre constitue un témoignage historique crucial qui résonne tragiquement avec l’actualité récente. Comme le souligne l’auteur : « L’histoire et les manuels scolaires enseigneront tous les crimes imprescriptibles à nos enfants dans la nouvelle Algérie. Les noms, les fonctions et les responsabilités seront révélés au peuple. »
La publication de ce témoignage, et sa résonance avec les témoignages syriens de décembre 2024, démontre la similitude des structures répressives syriennes et algériennes, et l’urgence d’une véritable transformation démocratique en Algérie.







