INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
MAGHREB — SAHEL — AFRIQUE ATLANTIQUE
Le Maroc et le Mali posent un nouveau cadre opérationnel de coopération stratégique
De l’arbre à palabres à l’action : la Commission mixte transforme la convergence politique en instruments concrets
Type : Note d’Orientation Stratégique (NOS) | Code : IGH-STRAT-2026-07-026-01 | Date : 26 juillet 2026 | Statut : Diffusion publique
Sources primaires : Communiqué conjoint de la 4e session de la Grande Commission mixte Maroc-Mali (Bamako, 24 juillet 2026) ; discours d’ouverture de S.E.M. Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères ; rapport de la Cellule juridique de la 4e sous-commission (ministère malien des Affaires étrangères)
RÉSUMÉ EXÉCUTIF La 4e session de la Grande Commission mixte Maroc–Mali (Bamako, 24 juillet 2026) s’est conclue par la signature de vingt-et-un instruments juridiques, dont la liste officielle — communiquée par la Cellule juridique du ministère malien des Affaires étrangères — révèle une architecture plus institutionnelle qu’annoncé : aux volets énergie, santé, agriculture et formation s’ajoute un bloc judiciaire et administratif inédit (extradition, entraide judiciaire, transfèrement des personnes condamnées, douanes, normalisation, météorologie). Le communiqué ne fonde pas à lui seul une nouvelle architecture géopolitique bilatérale ; il documente le passage d’une convergence politique — ancrée dans une histoire longue, du commerce transsaharien aux visites royales de 2013 et 2014 — à une phase d’opérationnalisation dont certains volets, tels que les missions d’experts d’avril-mai 2026, sont déjà partiellement exécutés. L’analyse mobilise l’horizontalité marocaine, désormais adossée à une citation directe du ministre malien des Affaires étrangères sur des principes de partenariat « constitutionnalisés » au Mali, ainsi que les cadres doctrinaux de l’Institut — Doctrine d’Abidjan et Souverainetés Connectées — pour lire le Mali comme État-verrou devenu État-charnière dans une région en recomposition. |
Chiffres clés 21 accords signés, répartis en 3 blocs (11 sectoriels, 4 régaliens-administratifs, 6 judiciaires et de sécurité civile) — 20 MW en première phase énergétique — 300 bourses annuelles — 1er Forum d’affaires le 23 juillet 2026 — semaine économique programmée en octobre 2026 — 5e session de la Commission mixte prévue en 2028 au Maroc. |
INTRODUCTION
Entre le XIIIe et le XIVe siècle, les caravanes qui reliaient Marrakech et Fès à Tombouctou, Gao et Djenné transportaient bien plus que de l’or, du sel et des manuscrits : elles tissaient, siècle après siècle, un espace d’échanges où le commerce, la religion et le savoir circulaient sans que les frontières politiques n’interrompent les flux. Cette histoire longue, que le ministre malien des Affaires étrangères a lui-même rappelée à l’ouverture de la 4e session de la Grande Commission mixte de coopération Maroc-Mali, tenue à Bamako le 24 juillet 2026, n’est pas un simple ornement rhétorique. Elle situe la relation contemporaine entre les deux pays dans une continuité qui dépasse le cycle des sommets et des communiqués.
C’est pourtant d’abord par un document contemporain que cette relation se donne aujourd’hui à lire : le communiqué conjoint de la 4e session, qui annonce la signature de vingt-et-un accords de coopération assortis d’un mécanisme de suivi. Un document de portée mesurée en apparence, mais dont l’examen attentif — enrichi par le discours d’ouverture du ministre Abdoulaye Diop et par la liste officielle des instruments juridiques finalisés, communiquée par la Cellule juridique du ministère malien des Affaires étrangères — révèle une architecture nettement plus dense que ne le suggérait la seule lecture du communiqué. Aux volets énergétique, sanitaire et commercial déjà identifiés s’ajoute un bloc régalien et judiciaire jusqu’ici non documenté : extradition, entraide judiciaire, transfèrement des personnes condamnées, coopération douanière, normalisation.
Cette analyse défend une thèse en deux temps. D’abord, que le communiqué du 24 juillet 2026 ne fonde pas, à lui seul, une nouvelle architecture géopolitique entre le Maroc et le Mali : il documente le passage d’une convergence politique — construite depuis plusieurs années et ancrée, comme le rappelle le discours d’ouverture, dans une histoire longue — à une phase d’instruments et d’exécution. Ensuite, que cette opérationnalisation ne se limite pas à la sphère économique : elle touche, avec la liste officielle des vingt-et-un accords, jusqu’à l’appareil régalien des deux États — justice, douanes, normalisation, météorologie. C’est cette double lecture, économique et régalienne, qui permet de comprendre pourquoi le Mali peut être décrit non seulement comme un État-verrou que sa géographie enclave, mais comme un État-charnière dont la relation avec le Maroc s’étend désormais à l’ensemble des fonctions de l’État.
I. DE LA PALABRE À L’ACTION : LA COMMISSION MIXTE DEVIENT UN OUTIL D’EXÉCUTION
La 4e session de la Grande Commission mixte de coopération Maroc-Mali s’est tenue à Bamako du 21 au 24 juillet 2026, sous la coprésidence de Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, et d’Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. Dans son discours d’ouverture, le ministre malien a salué « le leadership visionnaire » du général d’armée Assimi Goïta, président de la Transition, et du roi Mohammed VI, qu’il a désignés comme les artisans d’un « processus de raffermissement des liens de fraternité, de solidarité, d’amitié et de coopération » entre les deux pays.
Les travaux de la session ont été précédés, structurellement, par ceux d’une 4e sous-commission dont la cellule juridique a eu pour mandat de finaliser, dans les jours précédant la cérémonie officielle, les textes validés par les experts des deux parties. Le rapport de cette cellule juridique, transmis par le ministère malien des Affaires étrangères, identifie précisément les projets d’accords arrêtés pour signature — un niveau de précision qui fait défaut au seul communiqué conjoint, lequel se contente d’annoncer le nombre global de vingt-et-un instruments sans en détailler les intitulés. Le discours d’ouverture du ministre Diop confirme lui-même ce chiffre, évoquant l’adoption prochaine de « 21 instruments juridiques couvrant de nombreux pans de nos relations bilatérales ».
La session politique du 24 juillet a par ailleurs été précédée, la veille, par la tenue du premier Forum des affaires entre le Mali et le Maroc, coorganisé entre la Confédération générale des entreprises du Maroc et la Chambre de commerce et d’industrie du Mali. Le ministre Diop a salué, dans son discours, la présence du secteur privé marocain « en nombre et en qualité » ainsi que ses répondants maliens, dont les échanges ont, selon ses termes, « dynamisé les relations économiques, commerciales et financières entre nos deux pays ».
Le communiqué qualifie la rencontre de moment de « renforcement des liens singuliers de fraternité, d’amitié et de coopération » — un registre diplomatique classique, qui ne suffit pas à lui seul à caractériser un changement de nature dans la relation. Ce qui distingue cette quatrième session des précédentes tient moins à sa tonalité qu’à son architecture : les deux parties y annoncent le renforcement du cadre juridique existant par la signature de vingt-et-un accords, dont la mise en œuvre fera l’objet d’un mécanisme de suivi rigoureux. Cette association — accords multiples et mécanisme de suivi explicite — marque un déplacement de logique : dialogue, puis accords, puis suivi, puis identification de projets, puis mise en œuvre.
Ce luxe de détail procédural n’est pas anodin. Que la partie malienne juge utile de communiquer, par la voix de sa cellule juridique, la liste précise des textes finalisés — plutôt que de s’en tenir à la seule annonce chiffrée du communiqué — témoigne d’une volonté de traçabilité qui dépasse l’exercice diplomatique convenu. C’est un des signaux, modestes mais concrets, de ce passage d’une logique déclaratoire à une logique administrative : les deux appareils d’État se dotent des moyens de vérifier, dans la durée, ce qui a été effectivement engagé.
Le fait qu’il s’agisse de la quatrième session de cette Commission mixte, et que les deux parties aient d’ores et déjà convenu de la tenue d’une cinquième session en 2028 au Maroc, inscrit cet épisode dans un mécanisme institutionnel régulier plutôt que dans un geste ponctuel.
II. VINGT-ET-UN ACCORDS : L’ARCHITECTURE REVUE À LA SOURCE
Le communiqué conjoint annonce la signature de vingt-et-un accords sans en détailler les intitulés. Les sources ouvertes généralistes ne permettent pas, à elles seules, de reconstituer avec certitude l’intitulé exact de chacun des vingt-et-un textes. La liste officielle des projets d’accords finalisés, transmise par la Cellule juridique du ministère malien des Affaires étrangères à l’issue des travaux de la 4e sous-commission, permet d’établir cette architecture sur une base primaire. Cette liste dessine une organisation en trois blocs, dont la répartition est elle-même significative.
Bloc A — Coopération sectorielle (11 instruments)
| Instrument | Domaine |
| Mémorandum d’Entente en matière de météorologie et de climatologie | Météorologie |
| Mémorandum d’Entente dans le domaine de la jeunesse | Jeunesse |
| Protocole d’Accord de coopération dans le domaine de l’élevage bovin et équin | Élevage |
| Protocole d’Accord de coopération dans le domaine agricole | Agriculture |
| Convention de collaboration technique et scientifique dans le domaine des routes | Infrastructures |
| Protocole d’Accord dans le domaine des médicaments et des produits de santé (langue unique) | Santé |
| Protocole d’Accord dans le domaine de la santé (abroge le protocole de janvier 1997) | Santé |
| Accord-cadre de coopération dans le domaine de la formation professionnelle (langue unique) | Formation |
| Accord-cadre relatif à l’octroi de bourses et au partage d’expertise (langue unique) | Bourses |
| Mémorandum d’Entente sur la coopération dans le domaine du tourisme | Tourisme |
| Mémorandum d’Entente relatif à la coopération dans le domaine de l’eau | Eau |
Bloc B — Coopération régalienne et administrative (4 instruments)
| Instrument | Domaine |
| Accord relatif aux services aériens (paraphé le 11 novembre 2025) | Aviation |
| Accord d’assistance mutuelle administrative en matière douanière | Douanes |
| Mémorandum d’Entente MAECI Maroc (IFRED) – MAE Mali | Formation diplomatique |
| Protocole d’Accord en matière de normalisation et de conformité | Normes |
Bloc C — Coopération judiciaire et sécurité civile (6 instruments)
| Instrument | Domaine |
| Accord relatif au transfèrement des personnes condamnées | Justice pénale |
| Convention d’entraide judiciaire en matière pénale | Justice pénale |
| Convention sur le transfèrement des personnes condamnées | Justice pénale |
| Convention relative à l’extradition | Justice pénale |
| Convention d’entraide judiciaire en matière civile, commerciale et administrative | Justice civile |
| Protocole d’Accord en matière de protection civile | Sécurité civile |
Le premier bloc, le plus étoffé, relève d’une coopération sectorielle classique : météorologie et climatologie, jeunesse, élevage bovin et équin, agriculture, infrastructures routières, médicaments et produits de santé, santé hospitalière, formation professionnelle, bourses d’études, tourisme, eau. Onze textes qui recoupent, dans leurs grandes lignes, les priorités déjà identifiées par le communiqué conjoint — l’énergie mise à part, qui n’apparaît pas nommément dans cette liste de vingt-et-un instruments et relève vraisemblablement d’un cadre de coopération distinct, non couvert par le rapport de la cellule juridique.
Le deuxième bloc, plus resserré, touche à l’administration des flux entre les deux pays : l’accord relatif aux services aériens — paraphé dès le 11 novembre 2025, soit huit mois avant la session de Bamako, ce qui indique un travail de négociation technique mené bien en amont de l’échéance politique —, l’accord d’assistance mutuelle administrative en matière douanière, le protocole de normalisation et de conformité, et le mémorandum d’entente entre l’Institut de formation, de recherche et des études diplomatiques du ministère marocain des Affaires étrangères et son homologue malien.
Le troisième bloc est le plus significatif au regard de la thèse défendue par cette analyse : celui de la coopération judiciaire et de la sécurité civile. Il comprend un accord relatif au transfèrement des personnes condamnées, une convention d’entraide judiciaire en matière pénale, une convention — distincte de l’accord précité — sur le transfèrement des personnes condamnées, une convention relative à l’extradition, une convention d’entraide judiciaire en matière civile, commerciale et administrative, et un protocole d’accord en matière de protection civile. Six textes qui ne relèvent ni de la diplomatie économique ni de la coopération technique, mais de l’exercice le plus régalien de la souveraineté. Ce bloc n’apparaît nulle part dans le communiqué conjoint, qui se limite à mentionner, en une phrase, une coopération sécuritaire et militaire renforcée : sa présence dans la liste officielle change la portée de l’analyse.
Deux précisions méthodologiques s’imposent. D’une part, plusieurs des textes de ce corpus sont désignés dans le rapport de la cellule juridique comme rédigés « en langue unique » — mention qui concerne le protocole sur les médicaments et produits de santé, l’accord-cadre de formation professionnelle et l’accord-cadre relatif aux bourses. D’autre part, le protocole d’accord dans le domaine de la santé est explicitement présenté comme abrogeant un protocole antérieur signé en janvier 1997 : la coopération sanitaire entre les deux pays n’est donc pas une innovation de 2026, mais la refonte d’un cadre vieux de près de trente ans.
La répartition numérique entre ces trois blocs — onze textes sectoriels, quatre textes régaliens-administratifs, six textes judiciaires et de sécurité civile — signale une réalité opérationnelle simple : le mécanisme de suivi annoncé par le communiqué devra coordonner des administrations aussi diverses que les ministères de la Santé, de l’Agriculture, des Transports, des Douanes, de la Justice et de l’Intérieur des deux pays.
III. UNE PROFONDEUR RÉGALIENNE INÉDITE
La coopération judiciaire entre deux États est, par nature, un exercice de confiance mutuelle. Un accord d’extradition suppose que chaque partie reconnaisse à l’autre un système judiciaire dont les procédures, les garanties et les décisions méritent d’être respectées jusqu’à la remise d’une personne poursuivie ou condamnée. Une convention d’entraide judiciaire en matière pénale suppose un partage de preuves, de témoignages, de commissions rogatoires entre magistrats des deux pays. Un accord de transfèrement des personnes condamnées — ici doublé d’une convention distincte portant le même objet — permet à un ressortissant malien condamné au Maroc, ou marocain condamné au Mali, de purger sa peine dans son pays d’origine.
Ces instruments ne relèvent d’aucune des grilles de lecture habituellement mobilisées pour analyser la relation Maroc-Afrique — diplomatie économique, investissement, aide au développement, coopération énergétique. Ils appartiennent au registre le plus régalien de l’État. Leur présence dans la même session, aux côtés d’accords sur l’élevage bovin ou la météorologie, illustre ce que l’Institut désigne, dans son cadre des Souverainetés Connectées, comme la mise en réseau d’États qui restent pleinement souverains sur leurs fonctions les plus sensibles, mais choisissent d’articuler ces fonctions avec celles d’un partenaire.
Le contexte sécuritaire régional donne à ce bloc judiciaire une résonance particulière. Le communiqué conjoint, comme le discours d’ouverture du ministre Diop, insiste sur la gravité de la menace terroriste qui pèse sur le Mali. Dans un tel contexte, une convention d’entraide judiciaire en matière pénale et un accord d’extradition fournissent un cadre juridique susceptible de s’appliquer, le cas échéant, à des affaires de criminalité transfrontalière — sans que le communiqué ni le rapport de la cellule juridique ne permettent d’affirmer que tel est leur objet premier. Cette hypothèse doit rester au niveau de la lecture prospective, non du fait établi.
Pour l’analyse doctrinale de l’Institut, ce bloc judiciaire est peut-être l’indicateur le plus solide de la volonté de « raffermir » les relations entre les deux pays. Un accord commercial peut rester lettre morte sans coût politique majeur ; un accord d’extradition non appliqué, en revanche, expose les deux parties à un risque de discrédit mutuel dès la première affaire concrète.
IV. L’HORIZONTALITÉ MAROCAINE : TRAVAILLER AVEC, ET NON TRAVAILLER SUR
Le communiqué contient un passage qui mérite une lecture attentive : la partie marocaine y réaffirme son ferme attachement au respect et à la préservation de la souveraineté, de l’unité nationale, de la cohésion et de l’intégrité territoriale du Mali, et y apporte son soutien aux initiatives nationales visant à trouver des solutions endogènes aux défis auxquels le pays est confronté, dans la droite ligne de l’appropriation nationale du processus de paix conduit par le président de la Transition.
Cette formulation est significative parce qu’elle inverse la posture que l’on prête parfois, par réflexe, aux puissances régionales engagées dans des partenariats de coopération avec des États en sortie de crise : celle du tuteur qui propose sa propre grille de résolution. Le Maroc n’y apparaît pas comme porteur d’une solution à imposer, mais comme soutien à une solution que le Mali se donne à lui-même. C’est ce que l’Institut désigne, dans son cadre doctrinal, comme une logique de souveraineté partenariale.
Le discours d’ouverture du ministre Diop apporte, sur ce point précis, une confirmation qui ne provient pas de la partie marocaine mais de la partie malienne elle-même — ce qui lui donne une valeur probante particulière. Le ministre y affirme que les relations entre les deux pays reposent sur « le respect mutuel et le partenariat mutuellement avantageux », et précise que ces principes sont « institutionnalisés et d’ailleurs désormais constitutionnalisés en République du Mali ». Une déclaration de ce type, prononcée par le chef de la diplomatie malienne à l’ouverture d’une session dont il est coprésident, inscrit le principe d’horizontalité dans l’ordre juridique interne malien lui-même.
Cette horizontalité trouve une illustration supplémentaire dans le traitement croisé de la question du Sahara. Le communiqué rapporte que la partie marocaine a exprimé sa gratitude pour la déclaration du gouvernement malien du 10 avril 2026 ; en retour, la partie malienne y réitère son soutien à l’intégrité territoriale et à la souveraineté marocaines, ainsi qu’au plan d’autonomie présenté par le Royaume comme « seule solution crédible et réaliste », en cohérence avec la résolution 2797 adoptée le 31 octobre 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies. Le discours du ministre Diop reprend cette position avec une netteté qui dépasse celle du communiqué : il y affirme que le Mali soutient le plan d’autonomie marocain comme « la seule base sérieuse et crédible ». Il s’agit d’un échange de positions souveraines et de soutiens politiques réciproques, non d’une concession unilatérale.
Il convient néanmoins de ne pas neutraliser l’asymétrie économique et financière réelle qui existe entre les deux pays : le Maroc reste le principal pourvoyeur de financement, d’expertise technique et de capacité d’accueil académique. L’horizontalité proclamée — et désormais recoupée par un principe constitutionnalisé au Mali — est une horizontalité de méthode et de reconnaissance politique, non une symétrie de moyens.
V. LE MALI, DE L’ÉTAT-VERROU À L’ÉTAT-CHARNIÈRE
Le Mali occupe, dans la géographie du Sahel, une position d’enclavement : sans accès maritime propre, situé au cœur d’un espace continental relié aux façades atlantique et méditerranéenne par les seuls territoires voisins. Cet enclavement en fait, au sens strict, un État-verrou — au sens géopolitique retenu par l’IGH : un espace dont la position conditionne la fluidité des connexions entre plusieurs ensembles régionaux. Le communiqué invite toutefois à compléter cette lecture géographique par une lecture politique : le Mali y apparaît comme membre central de la Confédération des États du Sahel, qualifiée d’« acteur géopolitique incontournable dans la région du Sahel et au-delà ».
Cette double appartenance — État-verrou par la géographie, acteur reconnu de l’AES par la politique — fait du Mali un État-charnière. Le communiqué documente ce rôle sur un plan précis : la partie malienne y réaffirme son engagement en vue de l’opérationnalisation de l’Initiative royale visant à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique. Le discours d’ouverture du ministre Diop confirme cet engagement en des termes plus personnels : il y salue l’Initiative royale comme « une véritable main tendue » aux pays du Sahel, et rappelle avoir été reçu, avec ses homologues du Burkina Faso et du Niger, par le roi Mohammed VI à Rabat.
Écart de date signalé Le communiqué conjoint situe l’audience royale aux ministres des Affaires étrangères de l’AES au 28 avril 2025. Le discours d’ouverture du ministre Diop la date du 25 avril 2025. Les deux documents émanent de sources officielles, sans qu’aucun élément du corpus ne permette de trancher entre ces deux dates. L’écart est signalé ici par souci de rigueur documentaire plutôt que résolu arbitrairement. |
Il faut par ailleurs distinguer soigneusement trois niveaux concernant cette Initiative atlantique : l’orientation politique, exprimée sans ambiguïté par les deux parties ; le projet, sous forme d’intentions déclarées et de missions d’évaluation ; et la réalisation effective, qui reste, à la date du communiqué, largement à venir.
Le volet sécuritaire du communiqué renforce cette lecture du Mali comme acteur, non comme bénéficiaire passif. Les deux parties y condamnent avec la plus grande vigueur les attaques terroristes perpétrées au Mali le 25 avril 2026 et dénoncent le soutien apporté aux groupes terroristes par des sponsors étatiques étrangers. Le discours d’ouverture du ministre Diop est, sur ce point, plus direct encore : il y dénonce une « guerre informationnelle, voire cognitive » menée contre les États de la région, et attribue une part de la crise sahélienne à des « décisions prises à des milliers de kilomètres », citant l’intervention en Libye — une lecture qui engage la seule partie malienne et doit être rapportée comme telle.
VI. UNE RELATION ANCRÉE DANS LA LONGUE DURÉE
Le ministre Diop situe les racines de la relation « dans les annales de l’histoire », évoquant le commerce transsaharien qui, entre le XIIIe et le XIVe siècle, constituait selon ses termes « l’un des réseaux marchands les plus florissants au monde » — un réseau reliant les cités impériales de Marrakech et de Fès aux « ports fluviaux et villes mythiques » de Tombouctou, Gao et Djenné. Le discours situe ensuite les jalons contemporains : la visite du roi Mohammed VI au Mali en septembre 2013, puis sa « visite d’État mémorable » à Bamako en février 2014.
Cette évocation n’est pas un simple ornement rhétorique. Elle sert un objectif analytique précis : inscrire la relation contemporaine dans une continuité historique qui la place au-dessus du seul calcul d’opportunité diplomatique — et qui recoupe, sur le fond, la thèse de l’Institut relative à l’horizontalité. Le communiqué du 24 juillet 2026 ne mentionne pas ces jalons ; c’est le discours d’ouverture, seul, qui permet de les documenter et de mesurer, en creux, le temps long sur lequel s’est construite la convergence politique.
Cette temporalité longue invite à ne pas surestimer la nouveauté de la session de Bamako. Ce que le communiqué documente n’est pas l’ouverture d’une relation, mais l’aboutissement — provisoire, puisqu’une cinquième session est déjà programmée pour 2028 — d’un cycle entamé plus d’une décennie auparavant. La densité du dispositif juridique signé en juillet 2026 doit se lire comme le produit cumulatif de ce temps long, non comme une rupture sans antécédent.
VII. LE MAROC ET LA NORMALISATION MULTILATÉRALE DU MALI
Le communiqué indique que la partie malienne a réitéré son appréciation pour les efforts marocains en vue de la levée de la suspension du Mali des instances de l’Union africaine. Le discours d’ouverture du ministre Diop précise ce point : il remercie le Maroc pour ses « efforts inlassables en vue de l’amélioration, voire la normalisation des relations du Mali avec ses partenaires multilatéraux », citant « la présidence marocaine du Conseil de Paix et de Sécurité de l’UA ».
Cette précision situe le rôle marocain dans un registre différent de celui, plus souvent commenté, de la diplomatie économique ou énergétique : celui de l’intermédiation institutionnelle au sein des instances continentales. Qu’un État tiers use de sa présidence de cet organe pour appuyer les efforts de normalisation du Mali relève d’une catégorie d’action différente de la seule déclaration de soutien bilatéral.
Il faut se garder de surestimer la portée de cet appui : ni le communiqué ni le discours d’ouverture ne permettent d’établir que la suspension du Mali des instances de l’Union africaine a été levée à la date du 24 juillet 2026. Cette dimension reste au niveau de l’orientation politique et de l’action en cours, non du fait accompli.
VIII. DES ENGAGEMENTS EN PARTIE DÉJÀ EXÉCUTÉS
Le communiqué, à lui seul, présente l’essentiel des engagements sectoriels — énergie, santé, agriculture — au futur ou au conditionnel : missions « à programmer », plan d’action « à convenir ». Cette formulation pouvait laisser penser que l’ensemble de la coopération technique restait, au 24 juillet 2026, au stade de l’intention.
Le discours du ministre malien apporte sur ce point une correction empirique bienvenue. Il indique se réjouir « du séjour fructueux effectué au Mali, durant les mois d’avril et de mai 2026, par plusieurs délégations d’experts marocains », dont les travaux ont couvert « des secteurs vitaux tels que l’électricité, l’eau, les énergies renouvelables, la santé, l’agriculture, l’enseignement supérieur et la formation professionnelle ».
Pour plusieurs secteurs au moins, la coopération avait donc déjà quitté, dès avril et mai 2026, le seul stade de l’intention pour entrer dans celui du travail technique conjoint. Le communiqué du 24 juillet, sur ce point, ne fait qu’entériner politiquement et juridiquement un travail déjà engagé — ce qui renforce, plutôt qu’il ne l’affaiblit, la thèse d’une opérationnalisation réelle. Cette antériorité est cohérente avec un autre indice : le paraphe de l’accord aérien dès le 11 novembre 2025, huit mois avant la session officielle.
Cette lecture doit néanmoins rester mesurée. Ni le communiqué ni le discours d’ouverture ne précisent l’état d’avancement détaillé de chacune de ces missions d’experts, ni ne permettent d’affirmer que leurs conclusions ont d’ores et déjà débouché sur des réalisations concrètes.
IX. DE FREETOWN À BAMAKO : UNE ARCHITECTURE RÉGIONALE QUI COMMENCE À SE CONNECTER
La session de Bamako se tient cinq jours seulement après la soixante-neuvième session ordinaire de la CEDEAO, réunie à Freetown le 19 juillet 2026. Le corpus mobilisé pour la présente analyse ne comprend ni le communiqué final de ce sommet ni de déclaration de source du ministère malien des Affaires étrangères sur ce dossier ; il n’est donc pas possible d’établir un lien de causalité entre les deux séquences — ce point reste non confirmé.
Ce que le communiqué de Bamako permet d’établir avec certitude, c’est que les deux ministres qualifient eux-mêmes l’AES d’« acteur géopolitique incontournable dans la région du Sahel et au-delà ». La proximité entre les séquences de Freetown et de Bamako est notable, et s’inscrit dans un contexte régional où les frontières entre espaces CEDEAO et AES demeurent en cours de recomposition. Cette proximité doit être considérée comme une convergence temporelle et stratégique à surveiller, non comme une coordination démontrée. Le Maroc, qui n’est membre ni de la CEDEAO ni de l’AES, y occupe une position d’interlocuteur externe capable de dialoguer avec plusieurs espaces sans exiger leur alignement réciproque.
X. DE LA DOCTRINE D’ABIDJAN AUX SOUVERAINETÉS CONNECTÉES
L’Institut Géopolitique Horizons a conceptualisé, à partir de 2014, un cadre de lecture de l’action africaine du Maroc désigné comme doctrine d’Abidjan. Ce cadre n’est pas de nature militaire ; il repose sur cinq principes : un ancrage africain durable, une diplomatie économique privilégiant les instruments financiers et commerciaux, une souveraineté partenariale, une interconnexion soutenue par les réseaux, et une projection institutionnelle cohérente.
L’Institut a par la suite élaboré un cadre analytique plus englobant, celui des Souverainetés Connectées, qui articule autonomie stratégique et connectivité en faisant de la seconde un levier de la première plutôt qu’une contrainte à subir.
Le communiqué du 24 juillet 2026, tel qu’éclairé par le discours d’ouverture et par la liste officielle des vingt-et-un accords, offre une illustration opérationnelle plus complète que ne le laissait supposer la seule lecture du communiqué. La découverte du bloc judiciaire et régalien vient enrichir ce cadre plutôt que le contredire : un accord d’extradition ou une convention d’entraide judiciaire sont, au même titre qu’un accord énergétique, des instruments de mise en réseau de souverainetés qui restent pleinement autonomes. La session de Bamako fournit ainsi l’un des cas les plus complets d’application de ce cadre doctrinal à une relation bilatérale africaine.
XI. LE VÉRITABLE ENJEU : PASSER DE LA FONCTION D’INTERFACE À L’OPÉRATIONNALISATION DES CONNEXIONS
La question qui a longtemps organisé le débat sur le positionnement régional du Maroc — le royaume peut-il devenir une puissance d’interface entre l’espace sahélien, la CEDEAO et l’Atlantique ? — apparaît, à la lecture de ce communiqué et des documents qui l’éclairent, en partie dépassée par les faits. Le Maroc a progressivement construit les conditions de cette fonction d’interface. L’enjeu est désormais d’en mesurer l’opérationnalisation concrète.
Trois constats se dégagent des nouveaux éléments mobilisés dans cette analyse. D’abord, l’opérationnalisation ne se limite pas au registre économique et énergétique : elle s’étend, avec le bloc judiciaire, jusqu’aux fonctions les plus sensibles de l’appareil d’État malien. Ensuite, elle n’est pas uniforme dans son calendrier : certains volets techniques étaient déjà engagés dès avril-mai 2026, d’autres restent au stade de l’orientation politique. Enfin, elle s’inscrit dans un temps long qui invite à ne pas surestimer la nouveauté de la seule séquence de juillet 2026.
Le communiqué de Bamako doit être lu comme une pièce de cette transformation, non comme son point de départ — et une pièce encore partielle : les 20 mégawatts annoncés restent modestes au regard des besoins électriques maliens ; les projets solaires demeurent au stade des missions d’évaluation ; l’opérationnalisation de l’Initiative atlantique reste un engagement à mettre en œuvre « progressivement ». Le mécanisme de suivi annoncé pour les vingt-et-un accords constituera le test principal de la portée réelle de cette session.
PERSPECTIVES
Plusieurs échéances permettront, dans les mois qui viennent, de vérifier la portée réelle de cette session. La semaine économique du Mali au Maroc, programmée en octobre 2026, donnera une première indication de la capacité du forum d’affaires du 23 juillet à se traduire en flux commerciaux mesurables. Les missions d’évaluation annoncées pour le volet solaire permettront de vérifier si l’accompagnement énergétique dépasse la seule première phase de 20 mégawatts. Le fonctionnement effectif du mécanisme de suivi des vingt-et-un accords constituera le test le plus direct de la capacité d’exécution interministérielle des deux administrations. Enfin, la cinquième session de la Grande Commission mixte, déjà programmée pour 2028 au Maroc, offrira un point de bilan naturel.
CONCLUSION
Le communiqué conjoint de la quatrième session de la Grande Commission mixte de coopération Mali-Maroc ne proclame pas de nouvelle alliance ni de traité stratégique inédit. Il documente, avec une précision inhabituelle pour ce type d’exercice diplomatique, le passage d’une relation de convergence politique — ancrée dans une histoire qui remonte au commerce transsaharien et structurée, dans sa phase contemporaine, par les visites royales de 2013 et 2014 — à une relation instrumentée par vingt-et-un accords sectoriels, régaliens et judiciaires, assortis d’un mécanisme de suivi explicite. Le Mali y apparaît comme un État à la fois verrou par sa géographie, charnière par sa position politique dans la recomposition sahélienne, et potentiellement nœud de connexion entre plusieurs espaces à mesure que les projets d’accès à l’Atlantique se concrétiseront. Le Maroc y apparaît non comme un tuteur mais comme un partenaire qui investit, transfère des compétences et accompagne, sans se substituer aux institutions maliennes ni exiger d’alignement politique en contrepartie de la coopération — une horizontalité que le ministre malien des Affaires étrangères a lui-même qualifiée de principe désormais constitutionnalisé au Mali. « Le communiqué de Bamako ne proclame pas une nouvelle architecture. Il commence à l’équiper. » |
SOURCES
— Communiqué conjoint de la 4e session ministérielle de la Grande Commission mixte de coopération entre la République du Mali et le Royaume du Maroc, Bamako, 24 juillet 2026 (document officiel, 6 pages).
— Discours d’ouverture de S.E.M. Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de la République du Mali, Bamako, 24 juillet 2026.
— Rapport de la Cellule juridique de la 4e sous-commission, « Projets d’accords finalisés et prêts pour la signature », ministère malien des Affaires étrangères, juillet 2026.
— Corpus doctrinal IGH : Doctrine d’Abidjan ; Souverainetés Connectées (production interne, horizons.ma).
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