Institut Géopolitique Horizons 20 mai 2025
La Banque Islamique de Développement (BID) vient d’annoncer un important programme de prêts en faveur de l’Algérie, contredisant frontalement les déclarations répétées du président Abdelmadjid Tebboune sur le refus catégorique de son pays de recourir à l’endettement extérieur.
Une annonce qui contredit les promesses présidentielles
Le président de la Banque Islamique de Développement, Muhammad Sulaiman Al Jasser, a déclaré à la chaîne algérienne Al-Nahar que « l’Algérie devrait bénéficier de prêts d’une valeur de trois milliards de dollars au cours des trois prochaines années pour soutenir la mise en œuvre de projets de développement majeurs ». Il a précisé que « le financement sera orienté vers des projets, notamment le développement ferroviaire, dans le cadre du plan du président Abdelmadjid Tebboune visant à relier les zones économiques du pays ».
Cette annonce intervient alors que le président Tebboune avait affirmé à plusieurs reprises que l’Algérie ne recourrait jamais à l’endettement extérieur. En mai 2024, lors d’un discours devant des hauts responsables de l’armée algérienne, il avait notamment déclaré : « Ce problème est bloqué par ceux qui bloquent », en référence à la dette intérieure, ajoutant que « ceux qui estiment qu’on leur doit une dette (emprunt), ils n’ont qu’à se présenter pour encaisser (leur dû) ». « S’endetter, c’est renoncera à sa souveraineté » a toujours précisé le président algérien.
La réalité de l’endettement algérien
Contrairement aux affirmations présidentielles sur l’absence d’endettement extérieur, l’Algérie possède déjà une dette extérieure, bien que celle-ci reste relativement limitée. Mais c’est surtout la dette interne qui constitue la part majeure de l’endettement public algérien.
Selon les données du Projet de Loi de Finances 2025, la dette interne de l’Algérie s’élevait à environ 15.795,66 milliards de dinars algériens (DA) à fin juin 2024, représentant 99,32% de la dette publique totale qui atteignait 16.841,09 milliards DA à la même date. En utilisant le taux de change officiel actuel d’environ 134 DA pour 1 dollar américain, cette dette intérieure équivaut approximativement à 117,9 milliards de dollars. Cependant, au taux du marché parallèle (« square »), où le dinar s’échange autour de 230 DA pour 1 dollar, cette même dette ne représenterait qu’environ 68,7 milliards de dollars.
Cette dette intérieure est composée à 71,71% de dette d’assainissement (environ 11.994 milliards DA) et à 28,29% de dette courante (environ 4.732 milliards DA).
Au niveau du PIB, la dette publique totale (essentiellement intérieure) représentait environ 49,6% du PIB fin 2024. Le gouvernement finance majoritairement ses besoins via le marché intérieur, ce qui explique la prédominance de la dette interne dans le total de l’endettement public.
Les contradictions du discours officiel
Le revirement concernant l’endettement extérieur soulève des questions sur la cohérence du discours économique officiel algérien. Alors que le président Tebboune présentait le refus de l’endettement extérieur comme un pilier de la souveraineté nationale, notamment dans un contexte de tensions régionales avec le Maroc, cette nouvelle annonce marque un changement significatif dans la politique économique du pays.
Dans ses précédentes déclarations, le président algérien avait explicitement établi un lien entre l’indépendance financière et la souveraineté politique, accusant implicitement les pays fortement endettés de compromettre leur autonomie décisionnelle sur la scène internationale.
Perspectives et conséquences
L’acceptation de ce prêt de 3 milliards de dollars de la BID pourrait signaler un changement de paradigme dans la gestion économique algérienne, confrontée à des défis structurels importants malgré les revenus pétroliers et gaziers.
Les projets de développement ferroviaire mentionnés par le président de la BID s’inscrivent dans le cadre des efforts de diversification économique et de désenclavement territorial, mais leur financement par l’endettement extérieur constitue un tournant notable pour un pays qui s’était engagé à ne jamais emprunter à l’étranger.
Risque accru face à la chute des cours pétroliers
Cette décision d’endettement intervient dans un contexte particulièrement préoccupant pour l’économie algérienne. En effet, l’OPEP+ a annoncé le 3 mai 2025 une augmentation significative de sa production pétrolière de 411.000 barils par jour dès juin 2025, soit trois fois plus que les 137.000 barils initialement prévus. Cette décision, qualifiée par certains analystes de « bombe sur le marché pétrolier », a déjà provoqué une chute importante des cours du brut.
Les prix du pétrole Brent sont ainsi passés sous la barre symbolique des 60 dollars le baril, tombant à environ 59,10 dollars, tandis que le WTI américain a chuté à 55,68 dollars. Cette baisse risque de compromettre gravement l’équilibre budgétaire de l’Algérie, dont l’économie reste fortement dépendante des hydrocarbures.
Si les prix du pétrole se maintiennent à ces niveaux bas, voire continuent de baisser comme certains analystes le prévoient, l’Algérie pourrait voir ses recettes d’exportation diminuer drastiquement, aggravant ainsi sa situation financière et augmentant mécaniquement son besoin de recourir à l’endettement extérieur, ce qui contredirait encore davantage les promesses présidentielles.
Cette situation met en lumière la vulnérabilité structurelle de l’économie algérienne face aux fluctuations du marché pétrolier mondial et l’urgence d’une diversification économique effective pour réduire cette dépendance, un objectif souvent proclamé mais insuffisamment concrétisé jusqu’à présent.








