Boulkassoum Oumarou Cissé Doctorant en Relations Internationales Chercheur à l’Institut Géopolitique Horizons Niamey 26 avril 2025
Un drame humanitaire silencieux
Sur la ligne invisible du désert séparant l’Algérie du Niger, un drame humain se répète inlassablement. Sous un soleil écrasant, des sub-Sahariens sont refoulés sans ressources, parfois blessés, parfois traumatisés, toujours abandonnés. Ce qui se joue dans ces étendues désertiques n’est rien moins qu’une catastrophe humanitaire délibérée, orchestrée par un État et ses forces de sécurité.
Depuis plusieurs années, des rapports accablants dénoncent ces pratiques. Mais ces dernières semaines, le phénomène prend une dimension encore plus dramatique. L’Algérie, confrontée à des tensions diplomatiques multiples, multiplie les refoulements massifs de migrants subsahariens, au mépris total du droit international humanitaire.
La récente déclaration du président algérien Tebboune, le 23 avril 2025 à Béchar, ne laisse aucun doute sur l’intentionnalité politique de ces expulsions : « Je suis prêt à expulser des milliers par jour, je dis bien des milliers… Avec le Niger nous avions des accords; ils en sont sortis, ils assument leurs responsabilités. » Ces paroles transforment une tragédie humanitaire en aveu explicite d’instrumentalisation politique des vies humaines.
L’ONG Alarme Phone Sahara documente minutieusement cette catastrophe : plus de 31 000 migrants expulsés vers le Niger par l’Algérie en 2024, déjà plus de 7 000 depuis le début de 2025. Des chiffres qui dépassent tous les records et révèlent une politique délibérée d’expulsion massive.
Le « Point Zéro » : antichambre de l’enfer
Ce que les rapports humanitaires désignent sobrement comme le « Point Zéro » est devenu l’épicentre d’une souffrance indicible. Situé en plein désert, à environ 15 kilomètres d’Assamaka, première localité nigérienne, cet endroit est devenu le théâtre d’abandons forcés, dans des conditions qui défient l’imagination.
Les migrants sont déposés brutalement dans cette zone désertique, dépouillés de leurs biens, sans eau ni nourriture, et contraints de marcher pendant des heures sous une chaleur mortelle. Beaucoup n’arrivent jamais à destination. Selon les témoignages recueillis par les équipes d’Alarme Phone Sahara, plusieurs corps ont été découverts entre le Point Zéro et Assamaka rien qu’en avril 2025.
Les survivants arrivent généralement dans un état de déshydratation avancée, souvent blessés, traumatisés, et dans un dénuement total. Malgré les efforts héroïques des quelques organisations présentes sur place, notamment les équipes en tricycle d’Alarme Phone Sahara qui tentent de secourir les plus vulnérables, les moyens d’assistance restent dramatiquement insuffisants face à l’ampleur de la crise.
Témoignages de l’horreur
Le 24 avril 2025, la Radiotélévision du Niger (RTN) a donné la parole aux survivants de cette tragédie. Leurs récits, glaçants, ne laissent aucune place au doute.
Un migrant guinéen raconte avoir été battu sauvagement par les forces de l’ordre algériennes. Selon lui, les citoyens des pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) sont systématiquement visés. Il témoigne aussi de la disparition mystérieuse d’un de ses amis Hausa, arrêté puis jamais revu. « Quand j’ai montré ma carte d’identité guinéenne, ils ont ri et ont frappé encore plus fort », explique-t-il, le visage encore tuméfié.
Une femme béninoise, le crâne rasé, relate les violences sexuelles qu’elle a subies après son arrestation. Déshumanisée, humiliée, elle reste profondément marquée par cette barbarie. « Ils nous ont enfermées à plusieurs dans une cellule sale. La nuit, les gardes venaient. Ils choisissaient parmi nous. Celles qui résistaient étaient battues devant les autres. Après, ils nous ont rasé la tête, comme pour nous marquer », témoigne-t-elle, le regard perdu dans un horizon invisible.
Un jeune guinéen, malgré sa carte consulaire dûment enregistrée, explique avoir été refoulé, passé à tabac, exhibant sur son visage les cicatrices d’une brutalité sans nom. « J’étais en règle, je travaillais dans le bâtiment depuis deux ans. Ils sont venus nous arrêter sur le chantier un matin. Quand j’ai montré mes papiers, l’officier les a déchirés devant moi en disant ‘voilà tes papiers maintenant’ », raconte-t-il, montrant une balafre profonde sur sa joue gauche.
Quant aux migrants nigériens, ils rapportent avoir été totalement dépouillés : argent, téléphones, documents d’identité… tout leur est arraché. « Même nos chaussures, ils nous les ont prises. Ils nous ont fait marcher pieds nus sur le sable brûlant », témoigne un maçon originaire de Zinder.
Ces pratiques rappellent les heures les plus sombres de l’histoire contemporaine – humiliations systématiques, déshumanisation, violences ciblées – et posent la question de leur qualification juridique au regard du droit international.
Une bombe humanitaire en préparation
À mesure que le nombre de migrants refoulés augmente, la situation se tend dangereusement dans les zones frontalières nigériennes, notamment à Assamaka. Les camps d’accueil improvisés débordent. L’aide humanitaire, déjà insuffisante, est au bord de l’épuisement.
Les chiffres récemment communiqués par les responsables sécuritaires d’Assamaka sont édifiants : entre le 1er et le 21 avril 2025, pas moins de 2.753 ressortissants nigériens, dont 308 mineurs et 196 femmes, ont été refoulés d’Algérie via les convois dits « officiels ». Ces données ne prennent même pas en compte les milliers d’autres migrants subsahariens livrés à eux-mêmes, abandonnés hors de tout cadre formel.
Dans la même période, 2.222 personnes supplémentaires ont été expulsées dans des convois dits « non-officiels » – dont 146 Nigériens et 2.076 ressortissants d’autres pays d’Afrique subsaharienne. Tous ont été contraints de marcher à travers le désert depuis le Point Zéro.
Le village d’Assamaka, petit avant-poste désertique aux ressources limitées, se retrouve submergé. Les expulsés, souvent blessés, malades, traumatisés, s’entassent dans les rues poussiéreuses, sans abri adéquat, avec un accès limité à l’eau potable et aux soins médicaux essentiels.
L’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) gère plusieurs centres d’accueil dans la région, mais leurs capacités sont largement dépassées. De plus, l’admission dans ces centres est conditionnée à l’acceptation d’un « retour volontaire » dans le pays d’origine – une condition que beaucoup refusent, créant ainsi une population flottante de migrants bloqués dans un limbe juridique et humanitaire.
Sans intervention rapide, le Sahel risque de connaître l’une des plus grandes crises humanitaires de son histoire récente. Et les principales victimes seront encore une fois les plus vulnérables : femmes, enfants, vieillards.
L’ombre mortelle du désert
Le bilan humain de cette politique d’expulsion est particulièrement macabre. Alarme Phone Sahara a documenté plusieurs décès directement liés aux expulsions récentes :
– Le 2 mars 2025, un migrant malien a trouvé la mort en arrivant à Assamaka suite à une bastonnade reçue en Algérie par les forces de l’ordre.
– Le 19 avril 2025, un ressortissant ivoirien est décédé des suites de ses blessures et de déshydratation.
– Le 22 avril 2025, les corps de deux personnes migrantes ont été trouvés dans la zone désertique entre le Point Zéro et Assamaka.
Ces décès documentés ne représentent vraisemblablement que la partie visible d’un bilan bien plus lourd. Combien de migrants meurent en silence dans l’immensité du désert, sans témoin pour rapporter leur fin ? Combien de corps jamais retrouvés, ensevelis par les sables mouvants du Sahara ?
Les conditions extrêmes du désert transforment chaque expulsion en potentielle condamnation à mort. Températures diurnes pouvant dépasser 45°C, chute brutale du thermomètre la nuit, absence totale d’eau et de nourriture, terrain accidenté : chaque kilomètre devient un défi pour la survie, particulièrement pour les personnes vulnérables – enfants, femmes enceintes, personnes âgées ou malades.
Une dimension géopolitique évidente
Ces expulsions massives ne peuvent être comprises sans leur contexte géopolitique. Elles s’inscrivent dans une reconfiguration profonde des relations entre les pays du Sahel et leurs voisins du Maghreb.
L’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, tous trois dirigés par des juntes militaires, a considérablement modifié l’équilibre régional. Ces pays ont rompu avec leurs partenaires traditionnels occidentaux et développent une vision commune de souveraineté, créant un bloc qui échappe à l’influence traditionnelle d’Alger.
L’abrogation en novembre 2023 par le Niger de la loi 2015-036 criminalisant le trafic de migrants a été perçue comme une provocation par l’Algérie, qui y voit un encouragement à l’immigration irrégulière vers son territoire.
La déclaration de Tebboune du 23 avril 2025 confirme explicitement cette dimension politique : les expulsions massives sont utilisées comme arme diplomatique contre le Niger, en représailles pour sa sortie des accords bilatéraux. Les migrants deviennent ainsi les otages d’un bras de fer entre États, sacrifiés sur l’autel des tensions géopolitiques.
Parallèlement, l’alliance maghrébine (Algérie-Tunisie-Libye) lancée en avril 2024 pour lutter contre l’immigration irrégulière, directement encouragée par les politiques européennes d’externalisation des frontières, a intensifié la pression sur les migrants. Cette coordination accrue entre pays du Maghreb a rendu les routes migratoires plus dangereuses et les refoulements plus systématiques.
L’Algérie face à ses responsabilités
Le silence assourdissant des autorités algériennes sur ces pratiques est inacceptable. La communauté internationale, tout comme les pays africains, ne peut plus fermer les yeux.
Le droit international est clair : nul ne peut être expulsé collectivement sans examen individuel de sa situation ; nul ne peut être exposé à des traitements inhumains ou dégradants. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, que l’Algérie a ratifiée, interdit explicitement les expulsions massives fondées sur la nationalité.
Face à l’ampleur et à la systématicité des violations, la question de leur qualification juridique comme crimes contre l’humanité se pose légitimement. Le Statut de Rome définit les crimes contre l’humanité comme des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, incluant notamment l’expulsion ou le transfert forcé de population.
Un appel à l’action
Il est urgent d’exiger des comptes à l’Algérie, de protéger les migrants refoulés, et de mettre en place des mécanismes régionaux de prévention et d’assistance.
Les organisations internationales comme le HCR, l’OIM et le Comité International de la Croix-Rouge doivent obtenir un accès immédiat et sans entrave aux zones frontalières et aux centres de détention en Algérie.
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples devrait ouvrir une enquête sur ces pratiques et exiger de l’Algérie qu’elle y mette fin immédiatement.
Les États européens, dont les politiques d’externalisation des frontières encouragent indirectement ces pratiques, portent une responsabilité morale et devraient conditionner leur coopération avec l’Algérie au respect des droits fondamentaux des migrants.
Enfin, une aide humanitaire d’urgence doit être déployée à Assamaka et dans les autres points de passage, pour sauver des vies et restaurer la dignité des victimes de ces expulsions.
Ignorer cette tragédie serait une faute historique. Et laisser mourir des innocents dans le désert serait un crime contre l’humanité. Au-delà des clivages politiques et des intérêts géostratégiques, c’est l’humanité même qui est en jeu dans les sables brûlants du Sahara.









