Abdelhakim Yamani Institut Géopolitique Horizons 22 avril 2025
Une liaison maritime directe entre le port algérien de Béjaïa et le port israélien d’Ashdod révèle un décalage saisissant entre la rhétorique officielle d’Alger et ses pratiques économiques. Ce constat soulève des questions fondamentales sur la posture algérienne vis-à-vis d’Israël, notamment au moment où le Maroc est vivement critiqué pour sa normalisation avec l’État hébreu.
Le double discours d’Alger mis en lumière
Les données maritimes sont formelles : un navire vraquier a effectué une traversée directe entre Béjaïa et Ashdod du 11 au 18 avril 2025, parcourant 1579,78 milles nautiques. Ce fait tangible contraste avec la rhétorique officielle algérienne qui condamne systématiquement toute relation avec Israël et critique sévèrement ses voisins qui normalisent leurs relations avec Tel-Aviv.
Le président Abdelmadjid Tebboune avait déclaré en juillet 2020, lors d’une interview accordée à France 24 : « La Palestine est une cause sacrée pour nous et elle est inscrite dans la constitution. La position de l’Algérie est constante : nous sommes contre la normalisation. » Cette position a été réaffirmée à multiples reprises, notamment lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2023, où il a qualifié la cause palestinienne de « centrale » pour la politique étrangère algérienne.
Une critique constante du Maroc pour ses choix diplomatiques
Depuis la normalisation des relations entre le Maroc et Israël en décembre 2020, les autorités algériennes n’ont cessé de dénoncer cette décision. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, avait notamment déclaré en août 2021 : « L’introduction de l’entité sioniste en Afrique du Nord est une menace grave qui porte atteinte à la sécurité nationale de l’Algérie » (APS, agence officielle algérienne, 24 août 2021).
La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, annoncée officiellement le 24 août 2021, avait d’ailleurs explicitement mentionné « l’établissement de relations avec Israël » parmi les griefs formulés par Alger contre Rabat.
Les contradictions d’une politique extérieure
Cette incohérence entre discours et pratiques s’explique par plusieurs facteurs :
1. La primauté des intérêts économiques sur les positionnements idéologiques dans un contexte de fragilité de l’économie algérienne.
2. La recherche de diversification des partenaires commerciaux face aux défis de l’après-pétrole.
3. La nécessité d’accéder à certaines technologies et marchés, indépendamment des considérations diplomatiques officielles.
Selon le rapport annuel 2024 de la CNUCED sur le commerce méditerranéen : « Malgré l’absence de relations diplomatiques officielles, les échanges indirects entre l’Algérie et Israël via des pays tiers ont connu une augmentation de 15% entre 2021 et 2024, principalement dans les secteurs technologiques et agricoles. »
Le Maroc critiqué pour ce que l’Algérie pratique discrètement
La normalisation maroco-israélienne, officialisée dans le cadre des Accords d’Abraham avec la médiation américaine, a permis au Maroc d’obtenir la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental par les États-Unis. Cette démarche a déclenché une vague de condamnations de la part d’Alger.
Dans sa déclaration officielle du 10 décembre 2020, le ministère algérien des Affaires étrangères avait affirmé : « Les manœuvres étrangères visant à porter atteinte à la stabilité de la région se sont intensifiées avec la volonté de faire du Maghreb un nouveau terrain d’expansion régionale pour l’entité sioniste. »
Des échanges qui défient la rhétorique officielle
L’analyse des données de navigation du vraquier révèle également des éléments intéressants sur la nature potentielle des échanges :
– Le navire a précédemment fait escale dans des ports sud-américains (Rio Grande au Brésil, San Lorenzo en Argentine), suggérant des flux commerciaux triangulaires impliquant l’Amérique latine.
– Son tirant d’eau modéré (5,9 mètres) indique le transport de matières premières ou produits agricoles plutôt que d’hydrocarbures.
– Le trajet incluant des points de passage comme El-Jazaïr, le détroit de Gibraltar et les îles Canaries suggère un itinéraire soigneusement planifié.
D’après le bulletin mensuel de l’Organisation maritime internationale (OMI) de mars 2025 : « Les perturbations persistantes en mer Rouge ont conduit à une réorganisation significative des routes maritimes en Méditerranée, avec une augmentation de 22% des liaisons directes entre ports traditionnellement non connectés pour des raisons politiques plutôt que logistiques. »
Une réalité économique qui s’impose
Les spécialistes du commerce international soulignent que cette liaison maritime s’inscrit dans une tendance plus large de réorganisation des flux commerciaux en Méditerranée :
1. La crise en mer Rouge a contraint de nombreux armateurs à repenser leurs routes, favorisant les liaisons directes en Méditerranée.
2. Les impératifs économiques post-Covid ont accéléré la régionalisation des chaînes d’approvisionnement.
3. Les défis sécuritaires et énergétiques communs créent des intérêts convergents qui transcendent les clivages diplomatiques traditionnels.
Selon l’Observatoire méditerranéen de l’énergie dans son rapport de février 2025 : « La recherche d’autonomie énergétique pousse les pays méditerranéens à développer des coopérations pragmatiques, parfois en contradiction avec leurs postures diplomatiques officielles, notamment dans le secteur des technologies vertes où Israël dispose d’une expertise reconnue. »
Perspectives : vers une évolution discrète mais inéluctable ?
Cette liaison maritime entre Béjaïa et Ashdod soulève plusieurs questions pour l’avenir des relations régionales :
– Annonce-t-elle une évolution progressive et discrète de la position algérienne, à l’instar de ce qu’ont connu d’autres pays arabes ?
– S’agit-il d’une anomalie temporaire ou du début d’un flux commercial régulier ?
– Comment l’Algérie pourra-t-elle justifier cette contradiction croissante entre sa rhétorique anti-normalisation et ses pratiques commerciales ?
Le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève, observait dans un article publié par Le Monde Diplomatique en janvier 2025 : « Le décalage entre les positions politiques et les réalités économiques au Maghreb s’accentue, conduisant à des formes de coopération qui ne disent pas leur nom, particulièrement dans les secteurs stratégiques. »
Conclusion : le pragmatisme l’emportera-t-il sur l’idéologie ?
La liaison maritime Béjaïa-Ashdod met en lumière les limites du positionnement algérien sur la question israélienne et révèle les contradictions d’une diplomatie qui condamne chez le voisin marocain ce qu’elle pratique discrètement. Cette situation illustre la complexité des relations internationales au Maghreb, où les postures officielles masquent souvent des réalités économiques plus nuancées.
À l’heure où le Maroc assume pleinement sa normalisation avec Israël et en tire des bénéfices diplomatiques et économiques tangibles, l’Algérie semble contrainte à une forme d’hypocrisie institutionnalisée : maintenir un discours intransigeant tout en aménageant des espaces de coopération discrets avec l’État hébreu.
Cette contradiction, désormais visible à travers les données de navigation maritime, pourrait à terme fragiliser la crédibilité de la position algérienne sur la scène régionale et internationale.







