Washington, Rabat, Paris Institut Géopolitique Horizons,
5 mars 2025
Le dossier du Sahara occidental, question existentielle pour le Royaume du Maroc, semble entrer dans une nouvelle phase d’incertitude avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Après la reconnaissance historique de la souveraineté marocaine sur les provinces du Sud en décembre 2020, des signaux inquiétants émergent quant à une possible évolution de la position américaine. Nous avons sollicité plusieurs contacts de confiance au Maroc ainsi qu’aux États-Unis, des sources diverses (diplomatiques, sécuritaires, …) pour collecter un maximum d’informations pour décrypter ces nouvelles orientations et analyser la position ferme et unanime du Maroc face à ces manœuvres.
I. Les signaux d’un possible revirement américain
A. L’approche sécuritaire : première option actuellement retenue par l’administration Trump
Selon plusieurs sources américaines de haut niveau à Washington que notre Institut a pu consulter, l’administration Trump 2.0 a actuellement adopterait une approche essentiellement sécuritaire du dossier, qui constitue sa première option de travail.
Selon ces sources très bien informées, l’administration américaine privilégie désormais une approche strictement sécuritaire visant à lutter contre le terrorisme au Sahel. Pour Washington, des liens entre la milice du Polisario et les groupes armés terroristes dans la bande sahélienne sont avérés; aussi des pressions commencent à être faites sur Alger pour pousser à un démantèlement et désarmement du Polisario sans qu’une solution politique ne soit mise en place au bénéfice d’abord de la population ni pour une résolution définitive du dossier.
Ces sources américaines confirment cette orientation : « Des pressions diplomatiques vont aller crescendo et être exercées sur Alger pour obtenir un désarmement du Polisario, mais sans qu’une résolution politique définitive en faveur de la souveraineté marocaine ne soit mise en avant. »
Une préoccupation majeure des américains concerne la radicalisation croissante observée dans les camps de Tindouf. Les services de renseignement américains ont documenté une progression inquiétante de l’extrémisme dans ces camps, présentant un risque sécuritaire pour toute la région. Cette situation explique en grande partie pourquoi Washington souhaite le démantèlement et la dissolution des camps pour des raisons sécuritaires urgentes, tout en laissant traîner le dossier politique dans les rouages de l’ONU.
Cette approche ambivalente pourrait paradoxalement à la fois réconforter la position marocaine dans l’immédiat (par l’affaiblissement du Polisario) mais aussi pérenniser le conflit en empêchant sa résolution juridique définitive. Comme l’explique une source proche du dossier : « L’approche américaine vise à neutraliser la menace immédiate tout en gardant le dossier politique comme levier d’influence pour l’avenir. »
Cette approche exclusivement sécuritaire néglige tragiquement la question humanitaire des populations civiles retenues depuis des décennies par le Polisario et l’Algérie dans les camps de Tindouf, où elles vivent dans des conditions précaires. Alors que cette dimension humaine devrait être au cœur de toute solution politique durable, elle semble absente des considérations actuelles de Washington.
B. La partition : une option promue par des groupes de pression influents
Parallèlement à l’approche sécuritaire officiellement retenue par l’administration Trump, nos consultations révèlent l’activité intense de certains groupes d’influence à Washington qui tentent de convaincre la Maison Blanche et le Département d’État d’adopter une solution de partition du territoire.
Toujours selon les mêmes sources américaines, ces groupes de pression mènent une campagne active auprès de l’administration américaine pour un retour à l’ancien plan Baker prônant une partition en deux des territoires sahariens dont une partie (sud) serait dévolue au Polisario et le reste (nord) resterait sous souveraineté marocaine.
Pour soutenir cette démarche, l’Algérie avait engagé en 2024 BGR Group, un cabinet de lobbying influent à Washington pour promouvoir activement cette option de partition auprès des décideurs américains et au sein du Congrès. Une manœuvre qui s’inscrit dans une stratégie plus large d’Alger visant à contrer la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara et à repositionner le débat autour d’une solution de partage territorial.
Cette orientation s’aligne sur la proposition controversée faite par Staffan de Mistura, l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies pour le Sahara occidental. Lors d’une réunion d’information à huis clos avec le Conseil de sécurité, le mercredi 16 octobre 2024, de Mistura, cité par l’agence Reuters, déclarait que la partition « pourrait permettre la création d’un État indépendant dans la partie Sud et, d’un autre côté l’intégration du reste du territoire au sein du Maroc, avec la souveraineté sur celui-ci reconnue internationalement ».
De Mistura avait lui-même reconnu que ni le Maroc ni le Polisario n’ont accepté cette proposition. Paradoxalement, alors que le plan d’autonomie du Maroc gagne du terrain internationalement, de Mistura a, dans cette même réunion du 16 octobre 2024, exhorté Rabat à « expliquer et élargir » sa proposition.
Cette proposition de partition est également corroborée par la publication récente d’un article détaillé dans Foreign Affairs Magazine, défendant explicitement cette solution comme « la moins mauvaise » et « peut-être la seule » pour résoudre ce conflit.
II. L’intransigeance marocaine : un front uni et non négociable
A. Une position officielle d’une fermeté absolue
Face à ces nouvelles orientations américaines, les sources marocaines que nous avons consultées expriment une position d’une fermeté sans équivoque.
Ce nouvel positionnement de l’administration Trump d’une approche purement sécuritaire, ignorant un règlement définitif, s’il venait à être confirmé publiquement rencontrerait une opposition ferme du royaume du Maroc. Non seulement une opposition institutionnelle mais aussi et surtout populaire; au Maroc, la question de l’intégrité territoriale n’est pas une question de Palais mais va bien au-delà.
Si le Maroc peut voir d’un œil favorable le démantèlement des structures du Polisario pour des raisons sécuritaires, il reste néanmoins très vigilant quant au risque de voir le dossier politique s’enliser sans résolution définitive. Pour Rabat, le volet sécuritaire ne peut être dissocié d’une reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté sur l’ensemble du territoire saharien.
B. Un consensus national inébranlable
Toutes nos sources marocaines insistent sur un point fondamental : la question du Sahara transcende largement le cadre institutionnel pour s’ancrer profondément dans l’identité nationale marocaine.
Au Maroc, la cause du Sahara n’est pas une simple question diplomatique ou une prérogative du Palais royal, c’est un consensus national absolu qui rassemble toutes les forces vives de la nation. Des partis politiques aux syndicats, des organisations de la société civile aux simples citoyens, l’intégrité territoriale du Royaume est une cause sacrée qui ne souffre aucune négociation.
Cette réalité est confirmée par les données recueillies auprès de différents observateurs, indiquant que plus de 95% des Marocains considèrent le Sahara comme partie intégrante et non négociable du territoire national, faisant de cette question l’un des rares sujets faisant l’objet d’un consensus total dans le pays.
III. Rejet catégorique des deux options américaines
A. La partition : une proposition morte-née
L’option de partition territoriale, promue par certains groupes de pression à Washington et officiellement proposée par de Mistura en octobre 2024, se heurte à un rejet unanime et catégorique au Maroc.
Sur un plan plus diplomatique, certaines sources marocaines consultées estiment que tout revirement ou tout écart de la ligne actuellement tracée au sujet de ce dossier est nulle et non avenue. « Le Maroc a déjà vécu ce genre de situation avec l’administration Obama lorsqu’elle avait voulu étendre les prérogatives de la MINURSO aux questions sur les droits de l’Homme. Le Maroc n’hésitera pas à relever le défi ». Un défi qui s’annoncerait dans des conditions encore plus favorables au vu des avancées considérables du royaume, géopolitiquement parlant.
Les sources marocaines de haut niveau sont formelles : l’idée même de partition est une ligne rouge absolue pour le Royaume. Les investissements massifs réalisés dans l’ensemble des provinces du Sud, y compris à Dakhla qui serait concernée par une éventuelle partition, témoignent de l’engagement indéfectible envers l’intégralité du territoire.
B. L’approche sécuritaire sans résolution politique : un piège à long terme
L’approche actuellement retenue par l’administration Trump, consistant à adopter une approche strictement sécuritaire visant à neutraliser le Polisario sans proposer de solution politique définitive, est également vue avec méfiance par Rabat.
Selon les sources marocaines consultées, si le démantèlement des structures militaires du Polisario et la dissolution des camps de Tindouf peuvent sembler favorables à court terme, cette approche pourrait en réalité constituer un piège stratégique. En laissant le dossier s’enliser dans les mécanismes onusiens sans résolution définitive, cette stratégie pourrait pérenniser le conflit et maintenir une épée de Damoclès au-dessus de la reconnaissance de la souveraineté marocaine. Une « menace » qui permettrait à Washington d’exiger des concessions constantes et récurrentes sur plusieurs dossiers stratégiques en Afrique notamment.
« Le Maroc ne se contentera pas d’une victoire tactique sur le terrain sécuritaire si celle-ci n’est pas accompagnée d’une consolidation juridique et politique de sa souveraineté », nous confie une source marocaine de haut niveau. « Neutraliser le Polisario sans résoudre définitivement le conflit reviendrait à reporter le problème et lui donner une seconde vie sous un autre aspect. »
IV. Le précédent de la crise avec l’administration Obama : le Maroc prêt à aller jusqu’au bout
La fermeté du Maroc sur ce dossier n’est pas une posture de circonstance, mais s’inscrit dans une constante historique de sa diplomatie. L’épisode de la grave crise diplomatique avec l’administration Obama en 2016 en est l’illustration parfaite.
Lorsque le Département d’État américain avait alors tenté d’élargir le mandat de la MINURSO aux questions des droits de l’Homme, le Maroc avait réagi avec une fermeté sans précédent. La crise avait atteint un point culminant avec l’annulation des manœuvres militaires conjointes annuelles « African Lion », exercice majeur de coopération militaire entre les deux pays.
Cette crise diplomatique majeure n’avait pris fin qu’après un recul significatif de Washington sur ses exigences. Comme le rappellent nos sources marocaines : « L’administration américaine doit comprendre que le Maroc est prêt à aller aussi loin qu’il le faudra pour défendre son intégrité territoriale, y compris en suspendant des aspects essentiels de la coopération bilatérale. »
Ce précédent est régulièrement évoqué dans les cercles diplomatiques marocains pour rappeler que le Royaume dispose de leviers d’influence significatifs et n’hésitera pas à les utiliser si sa souveraineté sur le Sahara est remise en question, même partiellement.
V. Capacité de résistance renforcée du Maroc
A. Une position géostratégique considérablement renforcée
Nos entretiens avec diverses sources diplomatiques révèlent que le Maroc dispose aujourd’hui d’une capacité de résistance considérablement accrue face aux pressions extérieures, comparativement à la situation qui prévalait sous les précédentes administrations américaines.
Le Maroc a diversifié ses alliances stratégiques de manière impressionnante ces dernières années. Sa position dominante en Afrique, ses accords avec Israël, ses relations renforcées avec les pays du Golfe et ses partenariats économiques avec plusieurs puissances internationales lui confèrent une marge de manœuvre inédite.
Le rôle du Maroc dans la lutte contre le terrorisme, le contrôle des flux migratoires et la stabilité régionale en fait un partenaire indispensable pour l’Occident. Washington est parfaitement conscient de cette réalité et devra en tenir compte dans ses calculs.
B. Une unité nationale comme bouclier face aux pressions
Le principal atout du Maroc face aux pressions extérieures reste l’unité nationale exceptionnelle autour de la question du Sahara. Nos sources marocaines soulignent unanimement cette réalité: « Face à toute menace sur l’intégrité territoriale du Royaume, les clivages politiques internes s’effacent instantanément. L’unité nationale autour du Roi sur cette question est totale et inébranlable ».
L’histoire récente a montré que chaque tentative de pression internationale sur le Sahara a eu pour effet de renforcer davantage la cohésion nationale autour de cette cause. L’administration Trump 2.0 devra en tenir compte si elle ne veut pas déclencher une crise majeure avec Rabat.
VI. Enjeux et perspectives
A. Les calculs géostratégiques américains
Les sources américaines consultées par notre Institut évoquent plusieurs facteurs pouvant expliquer cette évolution apparente de la position américaine. L’un des principaux serait la volonté de Washington de développer ses relations avec l’Algérie, notamment dans le domaine énergétique.
L’administration Trump voit en l’Algérie un partenaire potentiel important, tant pour ses ressources énergétiques que pour son influence régionale. Certains signaux indiquent cet intérêt d’un contrôle réel sur se secteur.
Un autre facteur serait l’intérêt américain pour l’énorme potentiel des gisements sous-marins de terres rares au large du Sahara occidental. Résoudre le conflit du Sahara, même par une solution de compromis, permettrait aux entreprises américaines d’accéder à ces ressources stratégiques, actuellement dans la ligne de mire d’autres puissances internationales.
B. Les risques d’un bras de fer
Plusieurs observateurs internationaux consultés mettent en garde contre les risques d’un bras de fer entre Washington et Rabat sur cette question.
Un recul américain sur la reconnaissance de la souveraineté marocaine pourrait pousser le Maroc à reconsidérer certains aspects de sa coopération avec les États-Unis, notamment dans les domaines sécuritaire et militaire.
Une crise entre Rabat et Washington sur le Sahara risquerait de créer un vide que d’autres puissances seraient prêtes à combler. Ce serait stratégiquement contre-productif pour les intérêts américains.
Conclusion
Tous nos échanges et consultations, basées sur des entretiens avec des sources diplomatiques ou autres de haut niveau, révèlent une évolution préoccupante de la position américaine sur le dossier du Sahara occidental. L’approche strictement sécuritaire, actuellement privilégiée par l’administration Trump, axée sur le démantèlement du Polisario pour des raisons sécuritaires urgentes liées à la radicalisation des camps tout en laissant traîner le dossier politique dans les rouages de l’ONU, présente un risque paradoxal : elle pourrait réconforter la position marocaine dans l’immédiat mais pérenniser le conflit à long terme.
Parallèlement, les efforts de certains groupes de pression pour convaincre la Maison Blanche et le Département d’État d’adopter une solution de partition du territoire — également proposée officiellement par de Mistura en octobre 2024 — constituent un autre scénario inacceptable pour le Maroc.
Face à ces manœuvres, le Maroc affiche une position d’une fermeté absolue, soutenue par un consensus national inébranlable. Comme l’ont souligné toutes nos sources marocaines, la question de l’intégrité territoriale représente une ligne rouge non négociable pour le Royaume et pour l’ensemble du peuple marocain.
Le précédent de la crise avec l’administration Obama en 2016, qui avait conduit à l’annulation des exercices militaires « African Lion », démontre que le Maroc est prêt à aller aussi loin qu’il le faudra pour défendre sa souveraineté, y compris en remettant en cause des aspects fondamentaux de sa coopération avec les États-Unis.
Fort de ses avancées diplomatiques et économiques considérables ces dernières années, le Maroc dispose aujourd’hui d’une capacité de résistance accrue face aux pressions extérieures. L’unité nationale exceptionnelle autour de cette cause et la diversification réussie des alliances internationales du Royaume constituent des atouts majeurs que Washington aurait tort de sous-estimer.
L’issue de ce dossier dépendra largement des priorités géopolitiques de la seconde administration Trump et de sa volonté d’investir du capital politique dans ce conflit. Toutefois, comme le soulignent nos sources, toute solution qui ne prendrait pas pleinement en compte la position intransigeante du Maroc sur ce dossier semble vouée à l’échec et risquerait de compromettre gravement les relations bilatérales entre Washington et Rabat, au détriment des intérêts américains dans la région.








