Par Institut Géopolitique Horizons 09 avril 2025
La récente visite de Jean-Noël Barrot à Alger, officiellement présentée comme une normalisation des relations franco-algériennes, masque un objectif stratégique bien plus profond : le renforcement calculé de la position du président Abdelmadjid Tebboune face à l’establishment militaire algérien. Cette opération d’ingénierie politique, conçue principalement par la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) française et validée au plus haut niveau de l’État, vise à installer un interlocuteur plus prévisible à la tête de l’Algérie, tout en lui offrant l’opportunité de gagner une légitimité populaire qui lui fait cruellement défaut depuis sa réélection controversée du 7 septembre 2024.
Une réconciliation précipitée aux allures de victoire algérienne
L’empressement avec lequel la France a organisé cette visite ministérielle, moins d’une semaine après l’entretien téléphonique entre les deux présidents, n’est pas anodin. Cette précipitation offre à Tebboune l’opportunité de construire un narratif de victoire diplomatique face à l’ancienne puissance coloniale.
La presse algérienne sous contrôle étatique a immédiatement adopté ce registre triomphaliste. El Moudjahid, quotidien gouvernemental, titrait ainsi le 8 avril : « Normalisation des relations : Le respect retrouvé des intérêts algériens », tandis que la chaîne publique ENTV consacrait son journal du soir à « la victoire de la diplomatie algérienne ».
Cette construction médiatique orchestrée permet à Tebboune d’apparaître comme un dirigeant capable de tenir tête aux grandes puissances. Une image particulièrement précieuse pour un président dont la légitimité électorale reste contestée après sa réélection avec 94,65% des voix pour une participation officielle de 48,07%, selon les chiffres communiqués par l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) le 8 septembre 2024.
Des investissements économiques comme bouée de sauvetage
La dimension économique de la réconciliation constitue un autre levier majeur au service du renforcement intérieur de Tebboune. Comme l’a annoncé Barrot dans sa déclaration du 7 avril, la reprise des échanges économiques sera prioritaire, avec une réunion du comité mixte économique franco-algérien programmée « avant l’été » et une rencontre entre le président du MEDEF et son homologue algérien du CRA prévue pour le 9 mai.
Selon plusieurs sources diplomatiques et économiques, d’importants projets d’investissements français sont en préparation, notamment :
– Une extension des activités du groupe Renault en Algérie, après le succès de son usine de montage à Oran
– De nouveaux développements dans le secteur agroalimentaire, secteur explicitement mentionné par Barrot
– Des projets dans le transport maritime, autre domaine prioritaire cité par le ministre français
Ces investissements offrent à Tebboune une bouffée d’oxygène économique cruciale dans un contexte social particulièrement tendu. Selon les dernières données officielles de l’Office National des Statistiques (ONS) algérien publiées en février 2025, l’inflation atteignait 9,8% sur un an, et le taux de chômage des jeunes de 16 à 24 ans s’élevait à 26,9%.
La stratégie française consiste à renforcer la crédibilité économique de Tebboune, lui permettant de s’attribuer le mérite de ces investissements tout en atténuant les tensions sociales qui menacent la stabilité du régime.
La mise au pas de l’opposition militaire
Le volet peut-être le plus significatif de cette stratégie française concerne l’affaiblissement des opposants de Tebboune au sein de l’institution militaire, à commencer par le général Saïd Chengriha, ministre délégué à la Défense et chef d’état-major, ainsi que plusieurs autres figures clés de l’appareil sécuritaire algérien.
La mention explicite des « biens mal acquis » dans la déclaration officielle de Barrot constitue un signal sans équivoque. Le ministre français a en effet déclaré : « Nous avons beaucoup d’enjeux de coopération, notamment sur l’exécution des commissions rogatoires, le dossier sensible des biens mal acquis », avant d’évoquer « l’invitation par les services en charge du parquet national financier à leurs homologues algériens […] à se rendre à Paris, pour étudier les dossiers. »
Cette référence directe à un sujet aussi sensible dans une déclaration diplomatique est exceptionnelle. Elle suggère l’existence de leviers d’influence français sur certains hauts responsables algériens disposant d’intérêts en France, une hypothèse que renforce la soudaine docilité de certaines figures de l’appareil militaire algérien dans ce processus de réconciliation.
Selon plusieurs sources diplomatiques, cette stratégie devrait se concrétiser dans les semaines à venir par d’importants remaniements au sein de l’appareil sécuritaire algérien. Le général Saïd Chengriha, dont le pouvoir s’est considérablement affaibli ces derniers mois, pourrait être le premier visé par cette restructuration.
Mais la réorganisation viserait également d’autres figures emblématiques de l’appareil sécuritaire, notamment le général Abdelkader Haddad, dit « Nacer El Djinn », actuel patron de la Direction du Contre-Espionnage (DCE). Ce dernier est considéré par les services français comme l’instigateur de plusieurs opérations hostiles sur le territoire français, notamment des campagnes de désinformation contre des opposants algériens en exil, comme l’a révélé le média Mondafrique dans une enquête publiée en février 2025.
Plus révélatrice encore est l’hypothèse d’un retour aux affaires du général Djebbar M’henna, ancien patron des services extérieurs algériens limogé en septembre 2024. Ce dernier, qui a entretenu des relations privilégiées avec Bernard Émié, le directeur de la DGSE française, pourrait se voir confier un rôle de coordinateur général des différents services de sécurité algériens – une position qui en ferait un interlocuteur de premier plan pour les services français.
Cette reconfiguration de l’appareil sécuritaire, si elle se concrétise, marquerait une victoire significative pour Tebboune, qui verrait son autorité considérablement renforcée face aux centres de pouvoir traditionnels de l’armée algérienne. Elle traduirait également une influence française directe sur les équilibres internes du régime algérien, bien loin de la relation « d’égal à égal » officiellement proclamée.
Des restitutions symboliques au service d’un récit national
Le quatrième pilier de cette opération de renforcement concerne la dimension mémorielle, avec la préparation de gestes symboliques forts destinés à positionner Tebboune en défenseur du patrimoine national.
Dans sa déclaration, Barrot a confirmé que « le président Tebboune m’a confirmé que l’historien Benjamin Stora était invité à venir à Alger pour poursuivre le travail sur les restitutions d’objets culturels. » Cette formulation soigneusement calibrée fait écho aux demandes répétées de l’Algérie concernant la restitution de plusieurs symboles nationaux majeurs.
Parmi les objets dont la restitution est concrètement envisagée figurent notamment :
– Une nouvelle série de crânes de résistants algériens, après les 24 restitués en 2020, avec cette fois une identification ADN rigoureuse
– L’épée de l’Émir Abdelkader, figure emblématique de la résistance contre la colonisation française, conservée jusqu’à présent au Musée de l’Armée aux Invalides
– Le burnous traditionnel de l’Émir, objet à forte charge symbolique tant pour sa dimension historique que pour sa valeur identitaire dans la construction du récit national algérien
– Des archives ottomanes et coloniales considérées comme partie intégrante du patrimoine algérien
Ces restitutions permettraient à Tebboune d’orchestrer des cérémonies à forte charge symbolique, consolidant son image de défenseur de la dignité nationale face à l’ancienne puissance coloniale. La remise solennelle de l’épée et du burnous de l’Émir Abdelkader, en particulier, constituerait un moment politique majeur, susceptible d’être présenté comme une victoire personnelle du président algérien.
Selon des sources diplomatiques, la première de ces cérémonies pourrait avoir lieu dès le mois de juillet 2025, à l’approche du 63ème anniversaire de l’indépendance algérienne, offrant à Tebboune une tribune symbolique exceptionnelle dans un contexte de fragilité politique intérieure.
Les calculs français : un président stabilisé plutôt qu’un partenaire égal
Cette stratégie multidimensionnelle révèle une approche française sophistiquée, orchestrée principalement par la DGSE sous la direction de Bernard Émié, loin de la réconciliation « d’égal à égal » évoquée par Barrot dans sa déclaration. L’implication directe des services de renseignement français, dont plusieurs hauts responsables ont effectué des missions discrètes à Alger ces derniers mois, témoigne de la nature véritable de cette opération : un exercice d’influence visant à remodeler les équilibres internes du pouvoir algérien conformément aux intérêts stratégiques français.
La DGSE, qui entretient historiquement des relations complexes mais privilégiées avec certains segments des services algériens, joue un rôle central dans cette architecture d’influence. Le directeur Bernard Émié, ancien ambassadeur de France en Algérie (2014-2017), dispose d’une connaissance approfondie des rouages du pouvoir algérien et de ses principales figures. Ses liens personnels avec certains responsables algériens, notamment le général Djebbar M’henna, constituent un levier d’influence déterminant dans cette équation.
En consolidant Tebboune face aux militaires, tout en le rendant partiellement dépendant des soutiens économiques et diplomatiques français, Paris espère disposer d’un interlocuteur plus stable, notamment sur les questions sensibles du Sahel, des migrations et des intérêts économiques français en Algérie.
Cette approche s’inscrit dans une ligne stratégique cohérente de la diplomatie macronienne, qui avait déjà tenté en 2022, avec la « Déclaration d’Alger pour un partenariat renouvelé », d’établir une relation privilégiée avec Tebboune. L’interruption de ce processus suite à la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en juillet 2024 n’a fait que reporter une stratégie que Paris n’a jamais abandonnée.
Les limites de l’opération : une légitimité qui reste fragile
Malgré sa sophistication, cette stratégie française se heurte à plusieurs obstacles structurels. Le principal réside dans la difficulté de créer une légitimité populaire durable pour un président dont l’élection a été contestée et dont le pouvoir repose largement sur l’appareil sécuritaire.
Les manifestations sporadiques qui ont continué de secouer plusieurs villes algériennes depuis le scrutin de septembre 2024, notamment à Tizi Ouzou, Bejaia et certains quartiers d’Alger, témoignent de cette fragilité persistante. Bien que réprimées et peu médiatisées, ces contestations révèlent un fossé persistant entre le pouvoir et une partie significative de la population.
Par ailleurs, l’affaiblissement des contre-pouvoirs militaires, s’il sert les intérêts immédiats de Tebboune, risque de fragiliser à terme l’un des piliers traditionnels de la stabilité du régime algérien. Un déséquilibre trop marqué pourrait entraîner des réactions compensatoires au sein de l’appareil sécuritaire, traditionnellement considéré comme le véritable centre du pouvoir en Algérie.
Conclusion : un pari stratégique aux résultats incertains
L’opération française de renforcement de Tebboune constitue un cas d’étude remarquable d’ingénierie politique extérieure. Conçue principalement dans les bureaux de la DGSE et validée au plus haut niveau de l’État français, elle combine pressions discrètes sur les élites militaires, soutiens économiques ciblés, construction d’une image de victoire diplomatique et instrumentalisation des questions mémorielles pour consolider un dirigeant jugé plus compatible avec les intérêts français.
Cette stratégie est emblématique de la doctrine Macron en matière de politique étrangère dans la région, où les considérations géopolitiques et sécuritaires priment sur les principes démocratiques officiellement professés. Le dossier algérien, directement supervisé par l’Élysée avec l’appui technique des services de renseignement, illustre la persistance des mécanismes d’influence post-coloniaux dans une forme modernisée et moins visible.
Si elle réussit, cette approche pourrait offrir à Paris un interlocuteur stabilisé à Alger, capable de s’engager dans des coopérations substantielles sur les dossiers stratégiques comme le Sahel et les migrations. La mention explicite par Barrot d’un futur « dialogue stratégique sur le Sahel » illustre cette priorité française.
Toutefois, elle ne résout pas la question fondamentale de la légitimité populaire du régime algérien, et pourrait même renforcer la perception d’une ingérence étrangère dans les affaires intérieures du pays, sujet particulièrement sensible dans l’opinion publique algérienne.
En définitive, la visite de Barrot à Alger aura moins normalisé les relations entre deux États souverains qu’initié une nouvelle phase dans la stratégie d’influence française en Algérie, avec Tebboune comme pivot central d’un dispositif visant à restaurer une forme d’influence française dans son ancien pré-carré maghrébin et sahélien.
*Institut Géopolitique Horizons*








