1. La mécanique et sa limite
Le dirigeant espagnol est souvent crédité d’un talent de survie hors norme. L’expression « retourner la tortilla » (dar la vuelta a la tortilla), qui désigne l’art d’inverser une situation défavorable, résume cette réputation. Elle décrit un résultat ; elle n’explique pas un mécanisme. Cette analyse cherche le mécanisme.
La séquence observée entre juillet et octobre 2026 suggère un enchaînement en cinq temps. Une vulnérabilité s’impose au gouvernement. Celui-ci en modifie le cadrage : d’« échec de gestion » à « atteinte à la souveraineté », d’« échec parlementaire » à « blocage de la droite ». Le débat se déplace vers un terrain où le gouvernement n’est plus seul à devoir se justifier. L’adversaire doit alors répondre à un agenda qu’il n’a pas fixé. Enfin, le gouvernement change de théâtre lorsque le précédent devient intenable. Cette mécanique est une grille de lecture, non un fait établi. Elle appelle une question simple : ces déplacements sont-ils décidés à l’avance, ou reconnus et consolidés après coup ?
La méthode n’est pas une chimère : plusieurs décisions de Sánchez ne s’expliquent bien que par la volonté de contrôler le cadre plutôt que le résultat. Mais elle est plus réactive que prévisionnelle. Sánchez ne choisit pas ses crises ; il excelle à décider, en quelques heures, ce qu’elles signifient. Cette nuance n’affaiblit pas la thèse, elle en précise la nature : un talent de requalification, dont la rentabilité électorale reste à démontrer le 29 novembre.
2. Une législature sans majorité
Le Congrès compte 350 sièges ; la majorité absolue en exige 176. Le gouvernement de coalition entre le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et Sumar ne gouverne qu’en additionnant des partenaires hétérogènes, dont Junts per Catalunya, formation indépendantiste catalane de centre droit, qui compte sept députés. Cette dépendance a un coût politique et pratique : elle transforme chaque texte en négociation et chaque négociation en risque de défaite.
Les décrets-lois sur le logement illustrent l’usure du dispositif. Le décret du 22 mars 2026, qui prorogeait les baux, a été rejeté par le Congrès en avril. Les mesures anti-expulsions sont tombées à deux reprises, selon la presse spécialisée, et des tribunaux ont commencé à contester la suspension indéfinie des expulsions. Le gouvernement a ensuite annoncé, pour la fin juillet, un nouveau décret reprenant la prorogation des baux jusqu’en 2028, ce que des juristes ont jugé constitutionnellement discutable puisqu’il réintroduit des mesures déjà repoussées.
Le rapport de forces électoral n’est pas plus favorable. Les sondages divergent selon l’émetteur, ce qui est en soi un fait politique. En février, le Centre de recherches sociologiques (CIS), organisme public, donnait au PSOE 32,6 % contre 22,9 % au Parti populaire (PP) et 18,9 % à Vox. En janvier, Sigma Dos situait le PP à 32,4 % et le PSOE à 26,1 %. En juillet, DYM estimait le PP à 34,9 %, le PSOE à 27 %, Vox à 16,5 % et Sumar à 3,8 % : PP et Vox totalisaient alors 51,4 % des intentions de vote estimées. Fin août, Sigma Dos et Demoscopia y Servicios plaçaient tous deux le PSOE à 25,4 %, son plus bas niveau de la législature, avec Vox à 17,9 % chez le premier.
350 sièges au Congrès ; majorité absolue : 176.
30-31 juillet : entre 49 000 et 60 000 entrées à Sebta selon les estimations ; 57 morts au bilan actualisé du 31 juillet.
29 septembre : deux décrets-lois logement adoptés en Conseil des ministres.
2 octobre : premier décret rejeté par 178 voix contre 172 ; second par 184 contre 166.
5 octobre : dissolution (Real Decreto 806/2026) ; scrutin le 29 novembre, soit 54 jours plus tard.
Ce point de départ n’est pas seulement une faiblesse : il fixe la contrainte qui rend la méthode nécessaire. Un gouvernement qui ne peut compter ni sur une majorité stable ni sur des sondages favorables ne peut pas se contenter de gérer. Il doit choisir les sujets sur lesquels il accepte d’être jugé.
3. Sebta : subir, puis cadrer
Les 30 et 31 juillet, entre 49 000 et 60 000 personnes, selon les estimations disponibles, entrent à Sebta, pour l’essentiel à la nage, sur une traversée d’environ cinq kilomètres. Les premières estimations font état de 34 morts ; le bilan humain atteint ensuite 57 décès au 31 juillet. La crise de mai 2021 avait vu entrer plus de 8 000 personnes en quarante-huit heures : l’ordre de grandeur est donc de six à sept fois supérieur pour les entrées. Les chiffres d’entrées divergent selon les sources ; le bilan humain, lui, doit être actualisé à 57 morts.
Politiquement, l’épisode frappe le gouvernement sur un terrain traditionnellement favorable à la droite : le contrôle des frontières. Il survient une semaine après le déplacement de Sánchez à Alger, le 20 juillet, où il a rencontré le Premier ministre Sifi Ghrieb, et quelques jours après une avancée espagnole sur la reconnaissance de la nationalité aux Sahraouis nés sous administration espagnole. Le ministère des Affaires étrangères a explicitement dissocié la crise du voyage à Alger. Aucun lien causal n’est établi par les sources disponibles, et cette analyse n’en postule pas.
La réaction de Sánchez est, elle, documentée. Le 31 juillet, il se rend sur place et qualifie les faits de « violation de l’intégrité territoriale » de l’Espagne et d’« attaque ». Le gouvernement annonce le déploiement de l’armée, le renforcement des barrières et la coordination des rapatriements avec le Maroc. Le Premier ministre avance que des réseaux de passeurs ont mal interprété un jugement, affirme que la crise « rompt avec une dynamique de réduction des flux irréguliers » et nie tout lien avec la régularisation de migrants adoptée par son gouvernement.
Ce choix lexical est un acte de requalification. En quelques heures, un épisode qui pouvait se lire comme l’échec d’une politique migratoire devient une atteinte à la souveraineté dont l’État est le garant. Le vocabulaire emprunte à la droite le champ de la frontière et de l’intégrité territoriale, et réduit l’espace dans lequel elle pouvait l’accuser de passivité. Il s’agit d’une appréciation analytique, fondée sur le choix des mots, sur la mise en scène (présence physique, armée) et sur le contraste avec le registre de la régularisation migratoire dont le gouvernement se désolidarise aussitôt.
Les réactions invitent toutefois à la prudence sur son efficacité. La droite n’a pas désarmé : Isabel Díaz Ayuso accuse Sánchez de « permettre l’invasion », la présidente de la Commission européenne juge les images « inacceptables » et Giorgia Meloni y voit la preuve que l’immigration non maîtrisée menace la sécurité de l’Europe. À gauche, Sumar conteste les propos du Premier ministre sur le Maroc. Un mois plus tard, la tension persiste à Sebta, entre troubles et inquiétude pour les femmes et les mineurs. Fin août, deux instituts placent le PSOE à 25,4 %, et la presse attribue une part de l’érosion aux semaines de vacances de Sánchez pendant la crise. Le cadrage a été rapide ; il n’est pas démontré qu’il ait été efficace. Il a surtout évité que Sebta ne devienne, seule, le récit dominant de l’été.
4. Le Maroc : continuité, prévisibilité, et ce qui n’est pas établi
La relation avec Rabat est le point où l’analyse doit le plus se garder de la téléologie. Rien dans les éléments disponibles n’établit que Rabat « veut » Sánchez ou souhaite son maintien ; cette lecture ne sera pas faite. Trois choses doivent être distinguées : une préférence politique, que rien ne documente ; une continuité diplomatique, qui est documentée ; un intérêt stratégique réciproque, plausible mais relevant de l’interprétation.
La continuité apparaît dans les déclarations comme dans les actes. Le 30 juillet, le ministère des Affaires étrangères qualifie la relation d’« excellente » ; le ministère de l’Intérieur affirme que le Maroc coopère « de manière loyale et permanente », ses forces de sécurité interceptant de nombreuses personnes avant leur entrée à Sebta. Sánchez remercie le gouvernement marocain, évoque une coopération « instantanée et immédiate » et écarte toute implication de Rabat dans l’afflux. L’ambassadrice du Maroc en Espagne exprime l’espoir que les personnes entrées regagnent le Maroc. Aucune déclaration officielle marocaine contestant cette lecture n’apparaît dans les sources consultées, ce qui ne permet de tirer aucune conclusion sur la position de Rabat.
L’intérêt stratégique tient à des contraintes concrètes. Les rapatriements annoncés par Madrid supposent une réadmission par le Maroc ; la gestion de la frontière de Sebta et de Mellilia suppose la coopération des forces de sécurité marocaines. C’est donc moins une affinité qu’une interdépendance opérationnelle qui rend la prévisibilité de la relation précieuse pour Madrid. Pour Rabat, l’intérêt à disposer d’un interlocuteur espagnol prévisible est une hypothèse raisonnable, mais non démontrée par les sources.
La requalification opérée par Sánchez consiste à transformer ce qui est, pour ses adversaires, une dépendance en choix d’intérêt national. Le double registre du 31 juillet l’illustre : fermeté de principe sur l’intégrité territoriale, reconnaissance explicite de la coopération marocaine, et mise en cause d’autres acteurs pour la désinformation. Selon le Parti populaire, le gouvernement a en effet évoqué une action hybride de la Russie, d’Israël et de l’« internationale réactionnaire » ; Tel-Aviv et Moscou ont démenti toute implication. Ce double registre vise à préserver le canal avec Rabat sans exposer Sánchez, sur le plan intérieur, au reproche de complaisance. C’est une interprétation cohérente avec la séquence ; aucune déclaration ne l’affirme.
Cette requalification a une double limite. Sumar a contesté les propos de Sánchez sur le Maroc, ce qui montre qu’elle ne fait pas l’unanimité au sein de la coalition. Et en campagne, la relation avec Rabat devient un objet de débat intérieur que les adversaires du gouvernement peuvent présenter comme une dépendance. Pour le Maroc, l’enjeu du 29 novembre n’est donc pas de savoir qui Rabat préférerait, mais ce que la campagne fera de la prévisibilité : une relation traitée comme un acquis, ou un sujet de surenchère sur Sebta et Mellilia.
5. Logement : improviser, perdre, requalifier
Le logement n’entre pas dans l’agenda par décision gouvernementale. La séquence s’ouvre avec l’expulsion à Madrid, dans le quartier du Retiro, d’une femme de 87 ans qui occupait son logement depuis soixante-dix ans, après son acquisition par une société d’investissement, UrbaGestión. Une « acampada » s’installe à la Puerta del Sol. Le 28 septembre, la société propose à l’intéressée de réintégrer son logement dans le cadre d’un nouveau bail. Le 29, le Conseil des ministres adopte deux décrets-lois, aussitôt baptisés « décret Maricarmen ».
Le premier suspend les expulsions des ménages vulnérables sans alternative de logement jusqu’en 2030, encadre la location saisonnière, la location de chambres et les logements touristiques, et interdit à certains fonds d’acquérir des logements. Le second institue le renouvellement automatique des baux arrivant à échéance jusqu’en 2029, avec une indemnisation de douze mensualités si le bailleur rompt le contrat, et gèle les hausses annuelles de loyer. La ministre du Logement, Isabel Rodríguez, reconnaît que les groupes parlementaires n’ont pas pu être travaillés avec la même disponibilité que pour un précédent décret. Le texte est donc préparé en un temps record, sans soutiens acquis.
Le 1er octobre au soir, l’exécutif de Junts décide à l’unanimité de voter contre et réclame le retrait des deux textes. Le gouvernement refuse, et le porte-parole du PSOE, Patxi López, déclare qu’il ne les retirera pas. Le 2 octobre, Sánchez intervient à la tribune, sans que cela ait été prévu, pour s’adresser au PP et à Junts et avertir que le rejet causerait « un dommage immense » au pays. Des milliers de personnes se rassemblent devant le Congrès. Le premier décret est rejeté par 178 voix contre 172 ; le second par 184 contre 166, avec cette fois le Parti nationaliste basque (PNV) et Coalición Canaria dans le camp du refus.
L’arithmétique est instructive. Le premier décret tombe à six voix près ; les sept députés de Junts ont donc été décisifs : une abstention de leur part l’aurait fait passer par 172 voix contre 171. Le second décret, plus lourd pour les propriétaires, aurait échoué même sans Junts. Le découpage en deux textes a ainsi produit une information politique : le bloc hostile au second est plus large que celui qui s’oppose au premier.
Deux lectures coexistent. La première est celle de la défaite utile : en refusant de retirer des textes dont la chute était annoncée, le gouvernement accepte un échec visible pour en faire une démonstration, et la convergence de votes entre le PP, Vox et Junts, qui n’ont pas les mêmes raisons de refuser, devient un argument de campagne. Cette convergence est avérée ; une coordination entre ces forces ne l’est pas. Le PP juge les décrets « artificiels » et électoralistes, Vox et lui estiment qu’ils ne protègent ni les vulnérables ni contre les fonds, Junts exige des avantages fiscaux pour les propriétaires. La seconde lecture est celle de l’improvisation : décrets bâclés, échecs antérieurs en avril, doutes juridiques, désaccords entre partenaires sur le découpage. Notre appréciation est que les deux sont vraies à des étapes différentes : l’improvisation a présidé à la préparation, l’opportunisme à l’usage de la défaite. C’est ce second moment qui est caractéristique de Sánchez.
6. Du blocage à la dissolution : changer de théâtre
Le lundi 5 octobre, après avoir informé le chef de l’État, Sánchez prend la parole depuis la Moncloa pour sept minutes. Un Conseil des ministres extraordinaire dissout les Cortes le matin même par le Real Decreto 806/2026, et la loi électorale fixe le scrutin 54 jours plus tard, le dimanche 29 novembre. Sánchez reconnaît des « erreurs » et affirme que « beaucoup d’injustices restent à corriger ». Il cadre l’échéance comme un choix entre le progrès et une « vague ultradroitière », et, selon un compte rendu, oppose le renforcement de l’État-providence aux pressions en faveur d’une hausse des dépenses militaires dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
Cette dissolution a fauché l’herbe sous les pieds de l’opposition. Le PP se préparait déjà à un possible scrutin anticipé et dénonçait des « manœuvres électorales » ; la chute des décrets lui offrait le récit d’une législature qui s’effondre. En décidant lui-même, trois jours après le vote, de la date, du moment et du slogan, Sánchez transforme ce qui aurait été subi en initiative. L’opposition n’obtient pas la chute qu’elle espérait ; elle doit faire campagne sur un thème, le blocage parlementaire et le logement, où le PP, Vox et Junts ont voté ensemble. Il s’agit d’une appréciation analytique appuyée par la séquence temporelle (défaite le vendredi, dissolution le lundi, cadrage déjà formulé), non d’un effet mesuré : aucun sondage postérieur à la dissolution n’était disponible à la date de rédaction.
Le précédent de 2023 renforce cette lecture sans la prouver. Le 29 mai 2023, au lendemain d’une lourde défaite aux élections locales et régionales, Sánchez avait dissous les Cortes et convoqué des élections pour le 23 juillet. Plusieurs sondages annonçaient alors une majorité PP-Vox ; elle ne s’est pas matérialisée, et Sánchez a été investi en novembre 2023 grâce, déjà, aux voix de Junts. Le précédent montre que les sondages défavorables n’ont pas valeur de verdict et que le président du gouvernement sait convertir une défaite en campagne. Il montre aussi la fragilité du résultat : la survie de 2023 reposait sur un partenaire qui vient précisément de rompre.
La lecture concurrente, celle de la fuite, ne peut être écartée. La législature n’arrivait à échéance qu’à l’été 2027 : la dissolution anticipe l’échéance d’environ neuf mois. Elle intervient au point bas des sondages du PSOE et après la rupture avec le seul partenaire dont dépendaient les majorités de substitution. Un gouvernement qui ne peut plus légiférer a un intérêt rationnel à changer de théâtre, que cet intérêt relève d’une offensive ou d’un constat d’impuissance. La différence n’est pas dans la décision, qui est la même, mais dans la capacité de la campagne à transformer la contrainte en mobilisation.
7. Méthode ou reconstruction ?
Trois éléments plaident pour une méthode. Le premier est la constance du comportement dans trois théâtres différents : à Sebta, requalification lexicale immédiate ; sur le logement, refus de retirer des textes condamnés et intervention à la tribune pour fixer le sens du vote ; à la dissolution, rapidité d’exécution et slogan prêt le jour même. Le deuxième est la reproduction d’un schéma déjà observé en 2023. Le troisième est la cohérence de la logique : dans chaque cas, Sánchez renonce à défendre le terrain où il est attaqué et choisit celui où l’adversaire est composite. Les majorités négatives qui le battent, associant Vox, le PP et un parti indépendantiste catalan, sont des convergences de votes plus que des alliances, et la campagne peut les présenter comme les secondes tout en sachant qu’elles sont les premières.
Quatre éléments plaident contre une méthode planifiée. Le déclencheur est chaque fois exogène : une crise frontalière, une expulsion devenue virale, un vote perdu. Le logement est abordé dans la précipitation, avec des textes déjà battus en avril, des désaccords entre partenaires sur le découpage et un aveu ministériel d’impréparation parlementaire. Le cadrage de Sebta a été contesté sur les deux flancs et n’a pas empêché l’érosion visible dans les sondages d’août. Enfin, Sánchez reconnaît lui-même des « erreurs ». La méthode a, de surcroît, un coût : les mesures n’ont pas été adoptées, les expulsions suspendues ne le sont plus que par la décision de chaque propriétaire ou de chaque juge, et la défaite ne se convertit en capital que si l’électeur attribue la responsabilité à ceux qui ont voté contre plutôt qu’aux auteurs de textes mal préparés.
Trois lectures s’opposent donc. La première voit une fuite : la dissolution constate l’impuissance d’un gouvernement acculé. La deuxième voit un opportunisme improvisé : chaque épisode est géré au jour le jour, et la cohérence est reconstruite après coup. La troisième voit une méthode cohérente de retournement. Aucune n’est exclusive des autres. Notre appréciation, avec une confiance moyenne, est que les faits soutiennent une version restreinte de la troisième : une méthode de requalification rapide, qui s’exerce sur les événements une fois qu’ils se sont produits. Ils ne soutiennent pas la version large, celle d’un plan d’ensemble qui aurait organisé la succession migration, logement, blocage, dissolution. La cohérence de cette succession est, pour l’essentiel, celle d’un homme qui, à chaque étape, décide vite de ce que l’étape signifie.
8. Limites, scénarios et enseignements
La méthode se heurte à trois limites. Elle ne crée pas de majorité : requalifier un blocage ne substitue pas des députés à ceux qui votent contre. Elle dépend de la crédibilité du récit : si les électeurs de gauche jugent que les décrets ont été conçus pour échouer, la défaite utile devient une désillusion. Et elle est peu reproductible dans la durée : chaque requalification consomme un capital de confiance que la suivante doit reconstituer.
Sur le plan prospectif, le scénario le plus plausible est celui d’une campagne polarisée, dans laquelle le PSOE regagne une partie de l’électorat de gauche sans garantir pour autant une majorité de substitution, le PP restant la première force. Une deuxième trajectoire est celle où l’arithmétique des sondages de juillet, plus de 50 % pour le PP et Vox, se confirme dans les urnes et ouvre la voie à une alternance. Une troisième est celle d’un résultat bloqué, comparable à 2023, qui ramènerait une dépendance à des partenaires dont le comportement du 2 octobre montre l’instabilité. Il s’agit de scénarios, non de prévisions.
Quelques indicateurs permettront de confirmer ou d’infirmer cette lecture : les premiers sondages postérieurs à la dissolution et leur écart avec les 25,4 % de fin août ; la place du logement dans l’agenda de campagne ; la position de Junts à l’égard du PSOE ; la coordination entre Sumar et Podemos ; les signaux d’un accord entre le PP et Vox ; la reprise éventuelle de la pression à Sebta et à Mellilia ; le volume des retours effectivement opérés avec le concours du Maroc. Une stagnation du PSOE sous 26 % malgré une campagne centrée sur le logement conduirait à réviser l’idée d’un cadrage efficace.
Pour le Maroc comme pour ses partenaires, l’enseignement principal est que Sebta et Mellilia, la relation avec Rabat et la question du Sahara occidental marocain deviennent des objets de campagne intérieure espagnole. La prévisibilité d’une relation s’évalue alors moins aux déclarations officielles qu’à la capacité de chaque camp à ne pas en faire un instrument.
Question centrale: La séquence révèle bien une méthode, mais d’une nature précise : la capacité de requalifier vite, de refuser de défendre un terrain perdu et de choisir le théâtre où l’adversaire est le plus hétérogène. Elle ne révèle pas, en revanche, une stratégie planifiée de bout en bout, et la cohérence de l’ensemble est pour une large part reconstruite après coup. Le 29 novembre dira si cette aptitude à retourner la tortilla suffit à produire autre chose qu’un répit.









