INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS (IGH)
Note d’analyse stratégique
L’autonomie vue par l’Algérien Amar Belani : le cheval de Troie du processus de négociation ?
Une simulation publiée puis retirée : quand la solution de l’autonomie se convertit en future impasse
6 octobre 2026 · Réf. IGH-AS-2026-10-06-03
1. Résumé exécutif
Un diplomate algérien de premier plan sur le dossier du Sahara publie, en arabe, une « simulation » : que ferait le Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro (Front Polisario) si l’indépendance cessait d’être son unique option ? Amar Belani y décrit, au-delà de la question, une architecture complète : garanties internationales, transition d’environ dix-huit mois, désarmement par étapes, partage des ressources, réexamen après dix ou quinze ans. Il précise ensuite que la mention de l’autonomie n’implique ni disponibilité du Polisario à en négocier le détail ni remise en cause de l’autodétermination, puis annonce la suppression du texte.
La question de cette note n’est pas ce que Belani veut, mais ce que la construction qu’il a publiée produirait si elle devenait une architecture de négociation. L’analyse porte sur la mécanique du dispositif, indépendamment de l’intention de son auteur.
Constat central. Dans le scénario publié, l’autonomie est négociée, garantie de l’extérieur, institutionnalisée progressivement, puis soumise à réexamen, tandis que l’autodétermination demeure le principe directeur. Le résultat potentiel est un dispositif dont le statut final reste structurellement ouvert. L’autonomie y est moins une sortie du conflit qu’un cadre institutionnel dans lequel celui-ci se poursuit sous une autre forme.
Quatre déplacements stratégiques en découlent. La souveraineté devient une question de gouvernance internationale, parce que garantir, interpréter, arbitrer et constater ne relèvent plus d’une seule autorité. Le champ de bataille passe de Tindouf, du front et de la diplomatie vers le territoire, les institutions et le corps électoral. Le désarmement devient un levier de négociation séquencé. La question territoriale se transforme en question institutionnelle différée.
Contexte. Le rapport S/2026/781 du Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), daté du 1er octobre 2026, décrit des rubriques voisines : garanties, Conseil de transition, partage des ressources, amnistie, désarmement-démobilisation-réintégration, systèmes électoraux, consultation. Il recommande de proroger la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) jusqu’au 31 octobre 2027. Ce qui distingue le texte de Belani de ce cadre — réexamen périodique, double clé, arbitrage indépendant, garant africain — est précisément ce qui le rend non conclusif.
2. Angle analytique : de l’intention à la mécanique
Trois objets ne doivent pas être confondus : l’intention de l’auteur, la mécanique du dispositif qu’il décrit, et l’effet stratégique potentiel de cette mécanique. L’intention de Belani n’est pas le point décisif. Une mécanique produit ses effets quelles que soient les motivations de celui qui la décrit.
Le paradoxe de départ est le suivant. Belani envisage que l’indépendance cesse d’être l’unique option du Polisario ; l’autonomie entre donc dans le champ des options négociables. Mais l’indépendance ne quitte pas pour autant ce champ : l’autodétermination demeure le principe directeur et l’autonomie ne peut être imposée comme solution définitive. Le texte ne demande pas un référendum d’indépendance. Sa logique, en revanche, maintient ouverte la question de la détermination ultérieure du statut, ce qui réintroduit indirectement la question des modalités concrètes de l’autodétermination.
L’hypothèse du cheval de Troie ne repose pas sur l’attribution d’une intention cachée à Belani. Elle repose sur l’examen de la mécanique du dispositif qu’il décrit.
3. Amar Belani : une parole personnelle, un raisonnement issu de l’appareil diplomatique algérien
Pourquoi ce parcours compte
Diplomate de carrière formé à l’École nationale d’administration (ENA) d’Alger, Belani a servi à Moscou, Paris, Varsovie, Kuala Lumpur et Bruxelles. Il a dirigé la communication, l’information et la documentation du ministère algérien des Affaires étrangères, représenté l’Algérie auprès de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), exercé comme envoyé spécial chargé du Sahara occidental et des pays du Maghreb, puis comme secrétaire général du ministère, avant d’être ambassadeur en Turquie.
Ce parcours fait de lui autre chose qu’un commentateur extérieur : un praticien du dossier, du multilatéral et de la mise en récit diplomatique. Belani ne parle pas nécessairement au nom de l’État algérien ; mais il raisonne depuis une matrice diplomatique qu’il a lui-même contribué à servir et à produire pendant plusieurs décennies. Sans constituer une preuve de mandat officiel, ce parcours confère à ses prises de position une valeur indicative particulière pour l’analyse des matrices diplomatiques algériennes.
4. La séquence : un texte détaillé, publié, clarifié, retiré
La séquence se lit en quatre temps. Le texte est publié sous le titre « Simulation : le Polisario face à l’option d’autonomie », avec la précision qu’il ne préjuge ni des positions futures des parties ni du résultat des négociations. L’auteur indique ensuite que le texte a été exploité par certains acteurs du pays voisin et apporte des clarifications en quatre points : mentionner l’autonomie n’implique pas que le Polisario soit prêt à en négocier le détail ; cela ne remet pas en cause l’autodétermination ; l’autonomie doit être confrontée aux arguments, aux faits et au droit du peuple sahraoui, qui est pleinement fondé à la rejeter ; aucune proposition politique n’a de valeur si elle ne répond pas à la volonté libre du peuple concerné. Il annonce enfin la suppression de la publication, pour ne laisser aucune ambiguïté sur une cause qui lui est chère.
Le texte a existé publiquement ; son contenu reste analysable. Le retrait modifie son statut interprétatif sans en effacer l’existence. Le retrait du texte ne permet pas d’établir qu’Amar Belani maintient aujourd’hui l’ensemble des propositions qu’il contenait. Il ne fait toutefois pas disparaître le fait qu’il les a publiquement formulées avant de les retirer.
Ce que cette séquence change analytiquement tient en trois points. D’abord, un scénario complet est entré dans l’espace public et peut être lu, cité et utilisé par toutes les parties, quel que soit le sort de la publication. Ensuite, les clarifications ne contredisent pas l’axe du raisonnement : elles le réaffirment en replaçant l’autodétermination au sommet. Enfin, la nécessité même de préciser que parler d’autonomie n’implique pas que le Polisario soit prêt à la négocier désigne le seuil sensible que le texte avait franchi : traiter l’autonomie comme un objet de discussion. Il faut ajouter une observation sur la forme : le corps du texte est presque entièrement consacré aux mécanismes de mise en œuvre, alors que le principe d’autodétermination n’y figure qu’en position de cadre. C’est dans cet écart entre le principe affirmé et les mécanismes détaillés que la lecture divergente a trouvé son espace.
La séquence s’inscrit dans un calendrier resserré : rapport du 1er octobre, publication, clarifications, retrait, puis échéance du 31 octobre, date à laquelle le Conseil de sécurité statuera sur la recommandation de prorogation. Cette proximité est un fait de calendrier, non un lien causal.
5. Le paradoxe : accepter l’autonomie sans accepter son caractère définitif
Le raisonnement du texte se déploie en six temps. L’indépendance demeure une option : le Polisario pourrait considérer qu’elle n’est plus son unique option (لم يعد خياره الوحيد). L’autonomie devient une option supplémentaire : il accepterait de la discuter. Elle ne peut cependant pas être imposée : il « refuserait de l’imposer comme solution définitive » (سترفض فرضه كحل نهائي). L’autodétermination reste au cœur du processus (في صلب العملية). Une consultation substantielle demeure nécessaire. Le statut final n’est donc pas verrouillé par la seule négociation de l’autonomie.
Le point stratégique est ailleurs. En droit comme dans le langage onusien, l’autonomie peut être conçue comme l’une des expressions de l’autodétermination. Le texte fait pourtant de l’une et de l’autre deux termes à « relier » (« le défi consiste à déterminer comment relier l’autonomie à l’autodétermination »). Pourquoi articuler deux notions dont l’une peut contenir l’autre ? Parce que si l’autonomie est une expression de l’autodétermination, son acceptation clôt la question. Si elle en est distincte, l’autodétermination subsiste au-dessus d’elle comme principe de détermination ultérieure du statut. Cette construction préserve donc, hiérarchiquement, un niveau supérieur à l’autonomie elle-même.
Le rapport S/2026/781 n’écarte pas cette logique. Il énonce que toute proposition doit faire l’objet d’une consultation significative permettant au peuple concerné de l’accepter ou de la rejeter librement (§ 61). La spécificité du texte de Belani n’est donc pas d’envisager un rejet possible, mais de placer des mécanismes de réexamen après l’entrée en vigueur du statut : évaluation à dix ou quinze ans et nouvelle consultation envisageable en cas de violation grave et persistante. Une consultation d’acceptation préalable ferme une question ; un réexamen périodique la maintient sous condition.
La question du sujet de la consultation redouble la difficulté. Le texte attribue à Rabat un référendum national ouvert à tous les Marocains et au Polisario une consultation limitée aux Sahraouis, et désigne ce désaccord comme l’un des deux points d’achoppement. Définir qui consulte, et sur quoi, c’est déjà trancher une partie de la question de l’autodétermination.
Tableau 1 — Ce que dit Belani / Ce que cela implique potentiellement
| Ce que dit le texte publié | Ce que cela implique potentiellement |
|---|---|
| L’indépendance n’est « plus l’unique option ». | L’autonomie entre dans le champ négociable ; l’indépendance n’en sort pas. |
| Le Polisario refuserait l’autonomie comme solution définitive imposée. | Le refus porte sur l’imposition ; l’acceptation volontaire comme règlement final reste une question ouverte. |
| Il faut « relier » autonomie et autodétermination. | L’autodétermination subsiste comme principe supérieur à l’autonomie. |
| Le réexamen offre à Rabat « un horizon différent d’un mécanisme menant automatiquement à l’indépendance ». | Le réexamen n’est pas automatiquement décisoire ; la qualification de la violation devient l’enjeu. |
| Sans les conditions de réussite, les parties se retrouvent « au point de départ ». | L’échec est lu comme retour à l’impasse, non comme règlement. |
C’est à ce niveau que s’énonce la formule centrale de l’analyse : Belani ne ferme pas la porte à l’autonomie ; il refuse de fermer la porte derrière elle.
6. Des garanties à la gouvernance internationale de l’autonomie
Le texte énumère ce que le Polisario « pourrait demander » : un accord enregistré auprès des Nations unies, des États garants, une instance permanente de suivi, un mécanisme d’arbitrage indépendant et la protection du statut juridique contre toute modification unilatérale. Il définit des violations déclenchant une procédure internationale — dissolution du parlement régional, retrait de compétences, refus d’installer l’exécutif élu, arrestations massives d’élus, détournement des recettes — et envisage une instance indépendante statuant rapidement, la MINURSO vérifiant sur le terrain, les États-Unis associés à un second garant.
Le sujet n’est pas le contenu de la liste mais ce qu’elle déplace. Chaque fonction que remplit habituellement une autorité souveraine devient une question : qui garantit ? qui interprète le texte ? qui arbitre un désaccord ? qui constate la violation ? qui déclenche la procédure ? qui décide qu’une violation est « grave et persistante » ? qui peut modifier le dispositif ? Le texte répond partiellement : le statut énumère des violations types, une instance indépendante tranche, la MINURSO vérifie, les garants agissent. Mais il ne désigne ni l’autorité qui qualifie le caractère « grave et persistant » d’une violation, ni celle qui peut amender le dispositif, ni la nature des « sanctions prévisibles » évoquées parmi les conditions de réussite.
Deux verrous coexistent en outre. D’un côté, l’inscription du statut dans la Constitution marocaine avec une clause d’irréversibilité de l’intégrité territoriale. De l’autre, la protection du statut contre toute modification unilatérale, y compris celle de Rabat. Leur articulation n’est pas précisée, et c’est un point de friction potentiel majeur : quelle norme prévaut en cas de conflit ?
Sans recourir au terme d’« ingérence », inadapté à un dispositif consenti, l’analyse retient une limitation externe de la faculté de modification unilatérale du dispositif : une architecture de garanties susceptible d’encadrer l’exercice de la souveraineté. Dès lors, la question de souveraineté se transforme en question de gouvernance internationale : ce qui était une prérogative devient une procédure, et ce qui était une décision devient une qualification. Cette transformation répond à un besoin réel — le rapport identifie le déficit de confiance entre le Maroc et le Polisario comme obstacle majeur et appelle des garanties « fortes » à plus long terme (§ 12) — mais elle déplace le centre de gravité de la souveraineté vers ceux qui interprètent.
7. Quand sécuriser le règlement risque de le rendre inextricable
Les niveaux que le texte met en jeu forment une chaîne : Nations unies, Conseil de sécurité, États garants, Union européenne ou Union africaine, instance permanente de suivi, arbitrage indépendant, consultation populaire. Le texte ne la formule pas ainsi ; c’est la synthèse de ce qu’il décrit.
Le problème n’est pas la complexité. C’est la possibilité que chaque nouveau mécanisme devienne lui-même un nouvel objet de négociation : sa composition, sa saisine, ses délais, ses critères, ses suites. Le texte perçoit lui-même le danger, puisque dans son second scénario les garanties « restent théoriques » et la division s’installe entre les garants (ويدب الانقسام بين الضامنين).
À force de multiplier les garanties, les garants, les mécanismes de suivi et les procédures d’arbitrage, le risque n’est plus seulement de sécuriser le règlement, mais de rendre son interprétation elle-même objet de négociation permanente. La résolution du conflit peut alors se transformer en gouvernance permanente du conflit.
8. L’Union africaine : une couche de légitimation, non un substitut
Le texte envisage d’associer les États-Unis à un second garant, « tel que l’Union européenne ou l’Union africaine » (UA). Il ne s’agit pas d’un acteur pouvant se substituer au Conseil de sécurité, et l’analyse ne le suppose pas. La question porte sur la fonction que cette présence pourrait remplir : espace de légitimation continentale, enceinte politique, lieu de médiation, relais supplémentaire de pression diplomatique. Dans chacune de ces fonctions, l’UA ajouterait une couche institutionnelle au règlement, donc un niveau supplémentaire d’interprétation.
L’alternative européenne n’est pas neutre non plus. Le rapport note que l’UE a actualisé en janvier 2026 sa position pour retenir la proposition marocaine d’autonomie comme base de négociation (§ 15). Une UE garante devrait donc concilier cet alignement avec une fonction d’arbitre, ce qui pèserait sur sa crédibilité dans ce rôle. Le rapport appelle de son côté à un engagement renforcé des États membres et des organisations régionales sans nommer l’UA (§ 62).
9. Le retour du Polisario : du conflit extérieur à la compétition intérieure
Le texte prévoit que le Polisario devienne un parti légal, qu’une partie des anciens combattants rejoigne la police régionale, que le retour des réfugiés soit organisé progressivement, qu’une amnistie soit accordée aux combattants désarmés hors crimes de guerre et crimes contre l’humanité, que les détenus soient libérés et qu’un parlement régional soit élu. Pris ensemble, ces éléments décrivent un changement de théâtre stratégique.
Tableau — Déplacement du champ de bataille
| Depuis | Vers |
|---|---|
| Tindouf et les camps | Le territoire |
| Le front militaire | Les institutions régionales |
| La diplomatie internationale | Les élections et le corps électoral |
| La pression extérieure | Les ressources et leur répartition |
| Le discours de légitimité | La représentation politique et la démographie |
| L’affrontement | Les garanties internationales comme arène d’arbitrage |
Ce déplacement n’est pas nécessairement l’objectif de son auteur ; c’est une conséquence potentielle du dispositif. Il comporte un échange que chaque partie évaluera. Le Polisario échangerait une base extérieure et un levier armé contre une présence légale et institutionnelle dans le territoire. Rabat accueillerait sur ce territoire l’organisation qui le conteste, dotée d’un statut politique et de relais électoraux, au sein d’un cadre qu’elle ne contrôlerait plus seule.
Le corps électoral devient alors l’enjeu central. Le texte demande que la loi électorale et l’électorat soient négociés. Or qui vote, qui revient et selon quel calendrier déterminent qui exerce la compétition que le dispositif institutionnalise, et, plus tard, qui se prononcerait lors d’un réexamen. La compétition devient ainsi politique, institutionnelle et démographique à la fois. Le rapport précise le point de départ : les mesures de confiance entre familles des camps et du territoire sont suspendues (§ 49), l’Envoyé personnel a proposé des visites « go and see » avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) (§ 50), et le Polisario s’est dit prêt à coopérer avec le HCR sur cette initiative.
10. Le désarmement : qui cède quoi, et à quel moment ?
Le texte pose la difficulté sous la forme d’une symétrie : Rabat veut le désarmement avant les garanties, le Polisario veut les garanties avant le désarmement. Il propose de lier les deux processus, ce qui revient à substituer un échange séquencé à une priorité. Notons que cette solution inverse, dans les faits, l’ordre que le texte attribue à Rabat.
Tableau — Séquençage du désarmement dans le texte
| Phase | Conditions posées | Levier qui subsiste |
|---|---|---|
| Ouverture | Enregistrement de l’accord à l’ONU, déploiement d’observateurs, premières institutions. | Capacité armée presque intacte : seul le processus commence. |
| Étapes intermédiaires | Inscription constitutionnelle, amnistie, transfert de compétences, libération des détenus, élection du parlement régional. | Chaque cession d’armes est adossée à une cession institutionnelle de la partie adverse. |
| Remise définitive | Premier transfert garanti de ressources et rapport positif des garants. | Le rapport des garants conditionne le dernier acte : le jugement devient le levier. |
Tant que la remise définitive des armes dépend de la réalisation préalable des garanties, le désarmement devient lui-même un instrument de négociation. La conséquence est double : le calendrier du désarmement mesure l’avancement du règlement, et la qualité du rapport des garants devient le point de passage de toute la séquence. Deux dépendances renforcent ce point : le dernier acte est lié à un transfert de ressources, ce qui relie le levier économique au levier sécuritaire, et il dépend d’un rapport évaluatif, donc d’un jugement. Le contexte est celui d’hostilités de faible intensité qui se poursuivent, que le Secrétaire général demande de faire cesser par un rétablissement complet du cessez-le-feu (§ 63, 65).
11. Ressources et projets stratégiques : les attributs concrets de la souveraineté
Le texte prévoit un partage garanti des recettes de la pêche, des phosphates et de l’énergie, et demande que le « double verrou » (المفتاح المزدوج) sur les projets stratégiques soit défini avec précision pour ne pas devenir un « droit de veto permanent au profit de Rabat » (حق نقض دائم لفائدة الرباط). Le détournement des recettes régionales figure parmi les violations déclenchant la procédure internationale.
Ces éléments montrent un déplacement du centre de la négociation : elle ne porte plus seulement sur le statut territorial, mais sur les attributs concrets de la souveraineté et du contrôle économique. Qui décide d’un projet stratégique ? Qui perçoit les recettes ? Qui arbitre un désaccord ? Le rapport inscrit le partage des ressources parmi les sujets introduits au deuxième round (§ 8) sans en rapporter les modalités. La précision du texte de Belani sur ce point dépasse donc ce que le rapport permet de comparer. Elle signale que la souveraineté se négocierait désormais par blocs fonctionnels plutôt que par principes.
12. Dix à quinze ans : transition ou conflit différé ?
Le texte prévoit une transition d’environ dix-huit mois, suivie d’années au cours desquelles le statut est « testé », puis d’une première évaluation après dix ou quinze ans. Une nouvelle consultation pourrait être envisagée en cas de violation grave et persistante. Cette durée peut remplir trois fonctions potentielles : laisser à l’autonomie le temps de produire ses effets ; permettre son institutionnalisation ; reporter dans le temps la question du statut final.
La troisième fonction est la plus importante. Elle pose deux questions symétriques. Une question territoriale peut-elle être transformée en question institutionnelle différée ? Et une transition suffisamment longue peut-elle transformer une solution supposée provisoire en nouvel état de fait ? Les deux risques sont opposés, mais la clause de réexamen les porte ensemble : elle peut rassurer Rabat, qui échappe à une issue automatique, comme le texte le souligne, et rassurer le Polisario, à qui elle offre une garantie sur la réalité de l’autonomie. Chacune des deux parties peut y lire une protection ; le dispositif reste donc ouvert.
Le critère de ce réexamen demeure indéterminé : qui évalue, selon quels critères, et que se passe-t-il en cas d’évaluation négative ? Le rapport ne précise ni la durée de la phase transitoire qu’il envisage ni l’existence d’une clause comparable (§ 9, 13). À défaut de réponse, chaque évaluation pourrait devenir un moment de contestation du dispositif lui-même, et l’institutionnalisation du conflit un risque plutôt qu’une certitude.
13. Le cheval de Troie : comment l’autonomie pourrait maintenir le statut final ouvert
Le « cheval de Troie » est une hypothèse sur la structure du dispositif, non une accusation d’intention. Il s’énonce ainsi : si l’on considère l’enchaînement décrit indépendamment de l’intention de son auteur, quels effets stratégiques pourrait-il produire ? Onze maillons s’enchaînent.
Tableau — La mécanique reconstruite
| # | Maillon | Origine | Effet structurel |
|---|---|---|---|
| 1 | L’autonomie entre dans le champ de la négociation. | Texte | Le principe d’une discussion est acquis sans le règlement. |
| 2 | Elle n’est pas reconnue comme règlement définitif. | Texte | La porte reste ouverte derrière l’accord. |
| 3 | Elle est entourée de garanties internationales. | Texte | L’accord quitte l’ordre purement interne. |
| 4 | Ces garanties limitent la capacité d’une seule partie à modifier le dispositif. | Texte et inférence | Le dispositif acquiert une stabilité extérieure. |
| 5 | Le Polisario revient progressivement dans le territoire. | Texte | La présence se déplace de Tindouf vers l’intérieur. |
| 6 | Il devient une force politique légale. | Texte | Il dispose de relais institutionnels et électoraux. |
| 7 | Une nouvelle architecture institutionnelle se met en place. | Texte | Le conflit s’exprime désormais dans des institutions. |
| 8 | Le corps électoral devient un enjeu central. | Inférence | La composition de la population concernée devient décisive. |
| 9 | L’autodétermination demeure le principe directeur. | Texte | Un principe supérieur à l’autonomie subsiste. |
| 10 | Une clause de réexamen intervient après dix ou quinze ans. | Texte | Un point de réouverture est inscrit dans le temps. |
| 11 | Le statut final n’est donc pas définitivement verrouillé. | Inférence | L’autonomie devient cadre plutôt que règlement. |
C’est cet enchaînement qui constitue l’objet de l’analyse. Pris un à un, aucun maillon n’est décisif et la plupart répondent à des demandes déjà présentes dans les échanges. Pris ensemble, ils changent la nature de l’autonomie : celle-ci n’est plus le point d’arrivée d’un règlement mais le cadre institutionnel à l’intérieur duquel se poursuit une confrontation devenue politique. Si le statut final demeure ouvert, l’autonomie pourrait paradoxalement constituer le point de départ d’une nouvelle phase du conflit.

Le mécanisme de la future impasse
Une autonomie est une solution si elle est acceptée comme règlement final. Elle devient autre chose si elle est provisoire, révisable, soumise à consultation, garantie par plusieurs acteurs, protégée contre toute modification unilatérale et associée à une autodétermination demeurée ouverte. Le texte l’admet lui-même : sans les conditions qu’il énumère, l’autonomie resterait « un changement de statut juridique sans changement politique réel », le processus affronterait un risque d’impasse et les parties se retrouveraient « une fois encore au point de départ » (مرة أخرى عند نقطة البداية). Le problème n’est donc pas l’autonomie en elle-même : c’est son caractère potentiellement non conclusif.
Ce qui tempère la lecture
- Le réexamen n’est pas déclenché par la volonté d’une seule partie : il l’est par une violation grave et persistante du statut. L’architecture protège autant qu’elle ouvre.
- Le scénario favorable du texte décrit un Rabat constatant qu’une autonomie réelle et stable sert aussi ses intérêts : la même architecture peut conduire à un règlement durable si les garanties fonctionnent.
- Le texte ne demande aucun référendum d’indépendance, et les clarifications ultérieures réaffirment l’autodétermination sans décrire de dessein particulier.
14. Les cartes de négociation exposées
Le texte rend visibles les leviers qu’il attribue à chaque partie. Cette exposition est en elle-même un signal analytique : il expose les positions plutôt que de les dissimuler.
- Cartes attribuées à Rabat : inscription constitutionnelle avec irréversibilité de l’intégrité territoriale ; exécutif investi par le Roi ; référendum national ouvert à tous les Marocains ; désarmement avant les garanties ; amnistie conditionnelle ; décisions stratégiques coordonnées avec Rabat.
- Cartes attribuées au Polisario : exécutif issu du parlement régional ; consultation limitée aux seuls Sahraouis ; loi électorale et corps électoral négociés ; garanties extérieures au cadre constitutionnel marocain ; partage garanti des recettes ; garanties avant désarmement.
- Points d’achoppement désignés par le texte : l’investiture de l’exécutif par le Roi et le référendum national.
- Compromis suggérés : articulation des garanties et du désarmement ; arbitrage indépendant ; double clé définie avec précision ; clause de réexamen ; nouvelle consultation sous condition.
Le registre de la description n’est pas neutre. Le texte désigne le Maroc comme « l’occupant » (المحتل المغربي) lorsqu’il expose le contexte, et fonde sa section sur les garanties sur une critique du système politique marocain. Ce vocabulaire situe le raisonnement dans la matrice interprétative de la diplomatie algérienne, quel que soit le caractère hypothétique de la simulation.
15. Convergence avec le processus onusien : coïncidence, environnement commun ou convergence de paramètres ?
Le rapport S/2026/781 décrit trois rounds de négociations directes (Washington, 18-19 janvier ; Madrid, 8-9 février ; Washington, 23-24 février 2026) entre le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie, cofacilités par l’Envoyé personnel Staffan de Mistura et les États-Unis. Il retient la proposition marocaine d’autonomie comme base de discussion, et classe la souveraineté et l’autodétermination parmi les questions les plus controversées (§ 10).
Tableau 2 — Paramètres de Belani / Éléments correspondants dans le processus onusien
| Paramètre | Texte de Belani | Rapport S/2026/781 |
|---|---|---|
| Garanties internationales | Accord enregistré à l’ONU ; garants ; suivi permanent ; arbitrage indépendant. | Garanties « fortes » (§ 10, 12, 62) ; rôle des acteurs internationaux débattu (§ 8). Mécanismes non détaillés. |
| Transition | Environ dix-huit mois. | Conseil de transition et projet d’accord-cadre sur une phase transitoire (§ 8, 9, 13). Durée non indiquée. |
| Ressources | Partage garanti ; double clé. | Partage des ressources introduit (§ 8). Modalités non rapportées. |
| Amnistie et réconciliation | Amnistie après désarmement, hors crimes de guerre et contre l’humanité. | Amnistie et réconciliation (§ 8). |
| Désarmement-démobilisation-réintégration (DDR) | Désarmement par étapes, adossé aux garanties. | DDR et mesures de sécurité (§ 8). Séquence non rapportée. |
| Systèmes électoraux | Loi électorale et corps électoral négociés. | Systèmes électoraux (§ 8). |
| Consultation | Consultation significative ; nouvelle consultation sous condition. | Consultation significative, choix libre d’accepter ou de rejeter (§ 10, 61). |
| Clause de réexamen à 10-15 ans | Évaluation après dix ou quinze ans. | Pas d’élément équivalent. |
| UA comme garant | Second garant possible. | Organisations régionales évoquées sans nommer l’UA (§ 62). |
Cette convergence est-elle une simple coïncidence, le reflet d’un environnement diplomatique commun ou un indice de convergence des paramètres de négociation ? Les rubriques communes — garanties, transition, ressources, amnistie, DDR, élections, consultation — sont celles que fait naturellement apparaître tout règlement transitoire de cette nature : leur présence commune ne discrimine pas entre les hypothèses. Ce que le texte ajoute — réexamen, double clé, arbitrage, garant africain — n’a pas d’équivalent dans le rapport, et c’est précisément cet ajout qui produit le caractère non conclusif du dispositif. La convergence est donc thématique. Sa qualification en convergence de paramètres reste ouverte, et elle ne constitue en aucun cas la preuve d’une inspiration commune.
16. Trois hypothèses de lecture
Les trois lectures ci-dessous ne s’excluent pas. Aucune n’est retenue comme vérité ; elles se distinguent par ce qu’elles supposent de l’intention, alors que l’analyse de la mécanique vaut dans les trois cas.
Hypothèse A — Simulation intellectuelle destinée à montrer que l’autonomie est difficilement acceptable
- Favorables : le texte se déclare théorique ; il critique la monarchie, la lenteur de la régionalisation de 2011 et la répression de 2016-2017 comme objections à une autonomie réelle ; il se termine sur le risque d’impasse et de retour au point de départ ; les clarifications demandent que l’autonomie soit confrontée aux arguments et aux faits.
- Défavorables : le texte détaille aussi les voies de mise en œuvre et un scénario où les garanties fonctionnent ; l’auteur reconnaît lui-même une exploitation du texte.
- Confiance : MOYENNE.
Hypothèse B — Ballon d’essai destiné à tester la réception de certains paramètres
- Favorables : la précision du séquençage, des durées et des déclencheurs excède ce que requiert une démonstration ; le profil de l’auteur est pertinent ; la publication rend la réception observable.
- Défavorables : le texte écarte toute prévision des positions des parties ; les clarifications et le retrait vont en sens inverse ; le recoupement avec le rapport est thématique.
- Confiance : FAIBLE.
Hypothèse C — « Cheval de Troie » : l’autonomie comme point d’entrée maintenant ouvert le statut final
- Favorables : la combinaison de la réversibilité, de l’internationalisation, du retour et de la réintégration politique, du réexamen et du maintien de l’autodétermination produit un dispositif non conclusif ; les clarifications sont compatibles avec cette lecture.
- Défavorables : le réexamen est conditionné à une violation grave et persistante ; le texte le présente aussi comme une protection pour Rabat ; aucun référendum d’indépendance n’y figure ; la chaîne complète est une reconstruction analytique.
- Confiance : FAIBLE quant à l’intention ; MOYENNE quant à la plausibilité de la mécanique.
Tableau 3 — Fait, observation, inférence, hypothèse
| Niveau | Contenu |
|---|---|
| FAIT | Un texte signé Belani, titré « simulation », a été publié puis retiré ; l’auteur a apporté des clarifications et annoncé la suppression. Le rapport S/2026/781 est daté du 1er octobre 2026. |
| OBSERVATION | Le texte décrit garanties, transition de dix-huit mois, désarmement par étapes, partage de ressources et réexamen à dix ou quinze ans. |
| INFÉRENCE | Combinés à l’autodétermination maintenue, ces éléments rendent le dispositif non conclusif. |
| HYPOTHÈSE | Lectures A, B ou C ; la mécanique est analysée indépendamment de l’intention. |
| SCÉNARIO PROSPECTIF | L’autonomie devient le cadre d’une compétition politique, institutionnelle et démographique interne avec réexamen différé ; ou, si les garanties restent théoriques, retour à l’impasse, voire reprise des hostilités. |
17. Indicateurs à surveiller
Ces indicateurs servent à tester les hypothèses, non à les confirmer artificiellement.
| Indicateur | Ce qui renforcerait la lecture C | Ce qui l’affaiblirait |
|---|---|---|
| Vocabulaire d’Alger sur l’autonomie | Langage de « base de discussion » avec autodétermination comme cadre. | Rejet net ou acceptation comme règlement final. |
| Vocabulaire du Polisario | Ouverture conditionnelle liée à la consultation. | Refus de discuter ou acceptation sans réserve. |
| Référence à une consultation | Consultation définie après l’entrée en vigueur ou renouvelable. | Consultation préalable unique et close. |
| Modalités des garanties | Garants multiples, arbitrage, déclencheurs précis. | Garantie unique ou cadre exclusivement constitutionnel. |
| Rôle des États-Unis et de l’UA | UA nommée garant ; États-Unis garant formel. | États-Unis facilitateur seul ; UA absente. |
| Transition et statut du Polisario | Conseil de transition ; parti légal ; retours organisés. | Transition courte sans retours organisés. |
| Calendrier du désarmement | Conditionné aux garanties et au rapport des garants. | Désarmement préalable. |
| Partage des ressources | Mécanisme garanti avec double clé définie. | Contrôle exclusif ou absence de mécanisme. |
| Durée et clause de réexamen | Évaluation périodique. | Absence de clause. |
| Langage du Conseil de sécurité et MINURSO | Mention de la consultation, des garanties et de la transition dans la décision du 31 octobre. | Silence sur la consultation ou réduction du mandat. |
18. Conclusion stratégique
Belani ne ferme pas la porte à l’autonomie ; il refuse de fermer la porte derrière elle.
Et si le véritable enjeu n’était pas de savoir si le Polisario peut accepter l’autonomie, mais ce qu’il pourrait obtenir en l’acceptant comme point de départ sans jamais l’accepter comme point d’arrivée ?
L’autonomie pourrait ne pas constituer la sortie du conflit. Si elle devient un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée, elle peut cesser d’être un règlement du conflit pour devenir le cadre institutionnel de sa transformation. Et, si le statut final demeure ouvert, elle pourrait paradoxalement constituer le point de départ d’une nouvelle phase du conflit.
C’est dans cette possibilité — et non dans l’affirmation d’une intention cachée — que réside l’intérêt stratégique de la publication de Belani.
Sources : texte de Belani (arabe), source primaire, et texte de clarification, fournis à l’IGH, dont les traductions sont de l’IGH et n’ont pas de caractère officiel ; Rapport du Secrétaire général sur la situation concernant le Sahara occidental, S/2026/781, 1er octobre 2026. Toute décision de publication relève de la Direction.






