Note d’analyse
Institut Géopolitique Horizons
Décembre 2024
Le Liptako Gourma : Repenser l’espace sahélien
Préambule
Dans le cadre de sa mission d’analyse et de contribution au débat public sur les enjeux géopolitiques contemporains, l’Institut Géopolitique Horizons propose cette réflexion sur l’avenir du Sahel. Face à une crise multidimensionnelle qui perdure depuis plusieurs décennies, il nous paraît essentiel d’explorer des pistes de solutions innovantes, ancrées dans les réalités historiques et culturelles de la région.
Cette note d’analyse n’a pas la prétention d’apporter des réponses définitives, mais vise à enrichir le débat en proposant une perspective nouvelle sur la réorganisation possible de l’espace sahélien. En examinant le potentiel du Liptako Gourma comme socle d’une nouvelle configuration politique régionale, nous souhaitons contribuer à la réflexion collective sur les voies possibles de sortie de crise.
Les récentes initiatives des États de l’Alliance des États du Sahel (AES) nous encouragent à approfondir cette piste de réflexion, qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour la stabilisation et le développement de la région.
Introduction
La région du Sahel traverse aujourd’hui une crise systémique qui appelle à repenser fondamentalement son organisation politique et territoriale. Au cœur de cette réflexion émerge le Liptako Gourma, territoire historique partagé entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui pourrait constituer le socle d’une nouvelle configuration géopolitique innovante. Cette zone, riche de son histoire et de sa diversité culturelle, représente un laboratoire idéal pour expérimenter un nouveau modèle de gouvernance adapté aux réalités africaines contemporaines.
Contexte historique
L’histoire du Sahel nous enseigne que la prospérité de cette région a toujours reposé sur sa capacité à transcender les frontières et à faciliter les échanges. Les grands empires sahéliens – Ghana, Mali, Songhay – ont précisément bâti leur puissance sur leur aptitude à fédérer des peuples divers autour d’institutions communes tout en respectant leurs spécificités. Cette leçon historique prend aujourd’hui une résonance particulière, alors que les États modernes peinent à gérer la complexité des identités et des enjeux transfrontaliers.
La colonisation a imposé des frontières artificielles qui ont fragmenté des espaces culturels et économiques naturels. Cette fragmentation, combinée aux défis contemporains – terrorisme, changement climatique, pressions démographiques – a créé une situation d’instabilité chronique. Pourtant, les populations de cette région partagent une histoire commune, des liens culturels profonds et des défis similaires qui appellent des réponses coordonnées.
Évolution récente
La signature de la Charte du Liptako Gourma en septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger marque un tournant décisif. Cette initiative, née de la nécessité de répondre collectivement aux défis sécuritaires, ouvre la voie à une réflexion plus ambitieuse sur l’organisation politique de cet espace. La création subséquente de l’Alliance des États du Sahel (AES) confirme cette dynamique d’intégration et témoigne d’une volonté politique forte de repenser les modalités de la coopération régionale.
Les récentes initiatives de l’AES – notamment l’annonce d’un document d’identité commun en novembre 2024 et le projet d’une chaîne d’information partagée – constituent les premiers pas vers une intégration plus profonde. Ces mesures pragmatiques démontrent la capacité des États sahéliens à développer des solutions concrètes à leurs défis communs. Elles préfigurent une possible évolution vers une structure politique plus intégrée.
La viabilité du projet : des atouts objectifs
1. Fondements historiques et culturels
– Une histoire et une culture communes facilitant l’adhésion des populations
– Des langues, traditions et modes de vie similaires
– Un socle solide pour la construction d’une identité politique commune
2. Complémentarités économiques
– Mali : ressources agricoles et minières
– Burkina Faso : dynamisme économique et commercial
– Niger : ressources énergétiques et potentiel agropastoral
3. Communauté d’intérêts
– Défis sécuritaires communs nécessitant une réponse coordonnée
– Enjeux climatiques partagés
– Besoins de développement similaires
4. Héritage politique
– Expérience historique des organisations politiques précoloniales
– Tradition de gestion de la diversité
– Capacité démontrée à construire des entités politiques complexes
Mise en œuvre : une transformation progressive
1/Phase préparatoire
– Renforcement des initiatives communes existantes
– Harmonisation progressive des politiques publiques
– Création d’institutions transitoires
– Lancement de projets pilotes transfrontaliers
– Consultations populaires et études de faisabilité
2/Phase d’intégration
– Installation des structures fédérales provisoires
– Définition précise des compétences
– Rédaction de la constitution fédérale
– Organisation du référendum constitutionnel
– Mise en place des mécanismes de péréquation
3/Phase de consolidation
– Installation des institutions définitives
– Transfert complet des compétences
– Déploiement de la force de défense commune
– Lancement des grands programmes de développement
– Établissement des mécanismes de gouvernance participative
Impacts et perspectives
Cette nouvelle configuration politique aurait un impact transformateur bien au-delà du Sahel. Elle permettrait d’abord une pacification durable de la région à travers une gestion intégrée des frontières, une coordination efficace des forces de sécurité et une approche holistique de la résolution des conflits.
Sur le plan économique, la création d’un marché intégré de plus de 70 millions d’habitants ouvrirait des perspectives nouvelles de développement. La mise en commun des ressources permettrait des investissements d’envergure dans les infrastructures et les services essentiels.
Au niveau culturel, cette fédération favoriserait une renaissance des traditions d’échange et de dialogue qui ont fait la richesse historique du Sahel. Elle permettrait la promotion des langues et des cultures locales dans un cadre institutionnel stable.
L’impact positif s’étendrait à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et du Maghreb. La stabilisation du Sahel renforcerait la sécurité régionale, faciliterait les échanges commerciaux et créerait un nouveau pôle de développement entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.
Conclusion
Le projet d’une fédération du Liptako Gourma représente une opportunité de transformation profonde pour le Sahel. Au-delà de la simple réorganisation territoriale, il offre un cadre pour repenser les relations entre les peuples, les territoires et les institutions dans une perspective novatrice et durable.
Cette réflexion se veut une contribution au débat nécessaire sur l’avenir du Sahel et plus largement sur les nouvelles formes d’organisation politique en Afrique. Elle invite à repenser nos paradigmes traditionnels et à envisager des solutions audacieuses mais ancrées dans les réalités locales.
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Abdelhakim Yamani
Président
Institut Géopolitique Horizons
Tanger, le 11 décembre 2024







