Par Abdelhakim Yamani
Le discours royal prononcé au Forum économique ivoiro-marocain d’Abidjan en février 2014 marque une rupture fondamentale dans la conception des relations internationales en Afrique. Ce moment historique pose les bases d’une nouvelle doctrine géopolitique qui transcende les schémas traditionnels de la coopération Nord-Sud pour établir un paradigme inédit des relations intra-africaines et des partenariats internationaux sur le continent.
La « Doctrine d’Abidjan », comme nous la désignerons, constitue bien plus qu’une simple déclaration d’intention ou qu’un discours diplomatique conventionnel. Elle établit un cadre conceptuel et opérationnel rigoureux qui redéfinit fondamentalement les modalités d’engagement en Afrique. Cette vision stratégique, fruit d’une réflexion approfondie sur les enjeux contemporains du continent, s’articule autour d’une remise en question radicale des modèles relationnels hérités de l’ère post-coloniale.
Le rejet explicite de l’approche néocolonialiste traditionnelle constitue le socle primordial de cette doctrine. L’affirmation royale selon laquelle « l’Afrique doit se prendre en charge, ce n’est plus un Continent colonisé » n’est pas une simple rhétorique : elle traduit une rupture épistémologique avec les concepts de « mission civilisatrice » et leurs avatars contemporains, souvent dissimulés derrière le vocable de « coopération Nord-Sud ». Cette position s’inscrit dans une compréhension lucide des transformations profondes que connaît le continent africain, où l’exigence de respect de la souveraineté nationale et des spécificités culturelles s’affirme avec une force croissante.
L’architecture opérationnelle de la Doctrine d’Abidjan repose sur des principes non négociables qui structurent toute forme d’engagement sur le continent. Le Maroc, fort de sa propre expérience de développement et de sa connaissance intime des réalités africaines, établit des conditions précises pour tout partenariat stratégique. Ces conditions incluent impérativement la création de structures de droit marocain, la priorité donnée aux besoins du marché local, et l’assurance d’un taux d’intégration prédéfini, tant dans les processus de production que dans la gestion des ressources humaines.
Un aspect particulièrement significatif de cette doctrine concerne la question des ressources humaines et le rejet du modèle traditionnel d’expatriation. Le maintien à terme « d’expatriés » est explicitement identifié comme potentiellement problématique, considéré comme un possible « bouillon de culture d’une nouvelle génération de néocolons« . Cette position traduit une compréhension fine des mécanismes subtils de perpétuation des dépendances post-coloniales.
Dans ce cadre conceptuel, le Maroc assume pleinement un rôle d’architecte et de chef d’orchestre des partenariats qu’il établit. Cette position n’est pas négociable : le royaume entend rester le maître d’œuvre, celui qui « mène la partition » et « donne le tempo« . Cette approche contraste radicalement avec les conceptions traditionnelles des relations internationales en Afrique, où les pays du Nord ont historiquement imposé leurs conditions et leur vision.
La récente déclaration du président français Emmanuel Macron, suggérant que le partenariat franco-marocain « doit être un relais » de l’influence française en Afrique, illustre précisément le type de conception que la Doctrine d’Abidjan rejette. Cette vision anachronique, qui méconnaît la transformation profonde des relations internationales sur le continent, révèle la persistance de réflexes post-coloniaux incompatibles avec le nouveau paradigme marocain.
L’évolution ultérieure en Afrique, selon la vision marocaine, ne peut se concevoir que dans le cadre d’une géostratégie définie par le Maroc lui-même, sans interférence politique extérieure. Cette position s’inscrit dans une compréhension fine des enjeux contemporains du continent, où la multiplication des partenaires potentiels permet une diversification des relations et une plus grande autonomie stratégique.
La mise en œuvre de cette doctrine s’appuie sur des mécanismes concrets qui assurent son effectivité. La création systématique de structures de droit marocain, l’établissement de quotas précis d’intégration locale, et la formation planifiée des compétences locales constituent autant d’outils opérationnels qui traduisent cette vision en réalités tangibles.
Les implications de la Doctrine d’Abidjan dépassent largement le cadre des relations maroco-africaines. Elle propose un nouveau modèle de coopération internationale qui pourrait inspirer d’autres pays du continent. En redéfinissant les règles d’engagement des partenaires internationaux en Afrique, elle contribue à l’émergence d’un nouveau paradigme des relations internationales sur le continent.
Pour les partenaires traditionnels du Maroc et de l’Afrique, la compréhension et l’acceptation de cette doctrine constituent désormais un préalable incontournable à tout engagement significatif sur le continent. L’ère des « relais d’influence » et des « zones privilégiées » est révolue ; seule une approche fondée sur le respect mutuel et la reconnaissance de l’autonomie stratégique africaine peut désormais prévaloir.
La Doctrine d’Abidjan représente ainsi une contribution majeure à la réflexion sur les relations internationales contemporaines. Elle témoigne de la maturité stratégique du Maroc et de sa capacité à conceptualiser et mettre en œuvre une vision autonome des relations internationales en Afrique. Son influence sur l’évolution des rapports Nord-Sud et sur la reconfiguration des relations internationales sur le continent sera probablement durable et profonde.





