| Février 2026
Mark Schapiro à Alger : Vers une diplomatie US de la coercition ?
I. SYNTHÈSE EXÉCUTIVE
Le 1er mars 2026, Mark Schapiro prend ses fonctions comme chargé d’affaires permanent à l’ambassade des États-Unis à Alger. Cette nomination, au statut protocolaire volontairement dégradé, marque une rupture dans la diplomatie américaine envers l’Algérie. Washington renonce à nommer un ambassadeur de plein titre, privilégiant un représentant de rang inférieur accrédité auprès du ministre des Affaires étrangères, et non du chef de l’État.
Le signal est sans équivoque : les États-Unis considèrent désormais leurs relations avec Alger comme une gestion de crise institutionnalisée, non plus comme un partenariat stratégique. Cette transformation ne date pas de l’administration Trump. Elle s’inscrit dans un continuum bipartisan dont le cas du diplomate Joshua Harris — nommé ambassadeur en Algérie par Biden en février 2024, jamais confirmé, puis redirigé vers Bagdad en septembre 2025 — constitue l’illustration la plus saisissante. La décision de ne pas envoyer d’ambassadeur de plein titre à Alger reflète un consensus washingtonien transcendant les clivages partisans. Cette transformation s’inscrit également dans une séquence d’escalades algériennes survenues en janvier-février 2026 qui ont probablement précipité la forme définitive de la décision américaine.
Quatre leviers de pression sont activés simultanément :
- Militaire : menace de sanctions CAATSA sur l’acquisition de chasseurs russes Su-57
- Religieux : offensive de la Commission américaine sur la liberté religieuse (USCIRF) pour la désignation de l’Algérie comme « Pays particulièrement préoccupant » (CPC)
- Géopolitique : projet de loi visant à classer le Front Polisario comme organisation terroriste étrangère (FTO)
- Institutionnel : blocage de la demande algérienne d’adhésion au Board of Peace pour imposer un canal bilatéral exclusif
Trois trajectoires émergent : un compromis négocié préservant un dialogue minimal, une rupture contrôlée avec application de sanctions et rapprochement accru avec Moscou et Pékin, ou un statu quo tendu marqué par une détérioration lente mais continue. Chacune comporte des risques systémiques pour la stabilité du Maghreb et du Sahel.
La présence de Schapiro sera le baromètre de cette crise qui dépasse le cadre bilatéral : elle dessine une reconfiguration des alliances atlantiques en Afrique du Nord et teste un modèle de diplomatie coercitive américaine applicable à d’autres théâtres.
II. LE SIGNAL DIPLOMATIQUE : DÉCRYPTER LA NOMINATION SCHAPIRO
2.1 Une dégradation protocolaire délibérée
La distinction entre un ambassadeur et un chargé d’affaires permanent n’est pas anodine. Elle relève d’un code diplomatique précis, codifié par la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques, qui hiérarchise les représentants en fonction du message politique que les États souhaitent transmettre.
| Critère | Chargé d’Affaires Ad Interim (AI) | Chargé d’Affaires En Pied (EP) |
|---|---|---|
| Durée | Temporaire (jours, semaines, mois) | Permanent / Indéterminé |
| Statut | Remplace l’ambassadeur absent | Remplace le poste d’ambassadeur lui-même |
| Accréditation | Simple notification au Ministère | Lettres de Cabinet au Ministre des AE |
| Message politique | Normalité / Gestion technique | Tension / Dégradation diplomatique |
| Préséance | Après tous ambassadeurs et EP | Après ambassadeurs, avant AI |
| Exemple Alger | Ryan Palsrok (janvier-février 2026) | Mark Schapiro (dès 1er mars 2026) |
Précédents historiques :
- Bolivie (depuis 2008) : Suite à l’expulsion de l’ambassadeur Philip Goldberg, Washington maintient un chargé d’affaires permanent pour marquer sa désapprobation du gouvernement d’Evo Morales
- Venezuela (2010-2019) : Relations maintenues au niveau des chargés d’affaires avant rupture totale
- Tunisie (2022) : Natasha Franceschi nommée chargée d’affaires dans un contexte de tensions post-25 juillet
L’utilisation d’un chargé d’affaires permanent signale que Washington considère la relation avec Alger comme étant en phase de gestion de contentieux, non de coopération stratégique. Le refus d’envoyer un ambassadeur accrédité auprès du président algérien constitue un déni protocolaire : les États-Unis ne souhaitent pas accorder la légitimité symbolique qui accompagne les lettres de créance présidentielles.
2.2 Profil et mission de Mark Schapiro
Le choix de Mark Schapiro n’est pas celui d’un diplomate de carrière traditionnel, mais d’un expert du terrain algérien aux compétences sécuritaires avérées.
Parcours :
- Political Officer, Ambassade des États-Unis à Alger (2007-2009) : connaissance directe des réseaux décisionnels algériens et des dynamiques politiques internes
- Postes antérieurs : Bagdad, Tunis, Malte — tous des théâtres de crise ou de transitions sécuritaires sensibles
- Compétences linguistiques : français et arabe courants, permettant des négociations directes sans intermédiaires
- Spécialisation : affaires de défense et sécuritaires, avec une expertise sur les partenariats militaires et les dynamiques régionales sahéliennes
Cette nomination intervient après le départ de Ryan Palsrok, chargé d’affaires ad interim depuis janvier 2026. La transition d’un AI temporaire vers un EP permanent confirme que Washington n’envisage pas de retour à la normale diplomatique à court terme.
La mission de Schapiro dépasse largement la représentation diplomatique classique. Il est mandaté pour notifier des lignes rouges, conduire des négociations sous contrainte et gérer l’application potentielle de sanctions. Son profil sécuritaire et sa maîtrise du contexte algérien en font un « technicien de la pression », non un ambassadeur bâtisseur de ponts.
2.3 Le cas Joshua Harris : révélateur d’un continuum bipartisan
Un élément d’analyse majeur éclaire la profondeur de la dégradation diplomatique américaine envers l’Algérie : elle ne date pas de l’arrivée de Trump au pouvoir. Elle s’inscrit dans un continuum bipartisan initié dès l’administration Biden, dont le cas du diplomate Joshua Harris constitue la démonstration la plus éloquente.
La nomination avortée (2024)
Le 29 février 2024, le président Biden nomme officiellement Joshua M. Harris comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire des États-Unis en Algérie, en remplacement d’Elisabeth Moore Aubin. Son profil est d’une stature remarquable :
- Poste au moment de la nomination : Deputy Assistant Secretary of State (Sous-secrétaire d’État adjoint) pour les affaires nord-africaines, responsable de la diplomatie américaine envers l’Algérie, l’Égypte, la Libye, le Maroc et la Tunisie
- Compétences linguistiques : arabe, français, italien, croate, polonais et slovène
- Statut : Membre de carrière du Senior Foreign Service, rang de Conseiller
Sa nomination fait l’objet d’une audition de confirmation devant le Comité des relations étrangères du Sénat le 13 juin 2024 (Nomination PN1475). Puis, rien. La nomination est retournée au Président en fin de session du Congrès, sans confirmation sénatoriale. L’Algérie n’obtient pas l’ambassadeur pourtant désigné pour elle.
| Date | Événement | Signal diplomatique |
|---|---|---|
| Fév. 2022 | Elisabeth Moore Aubin prend ses fonctions d’ambassadrice | Représentation normale (Biden) |
| 29 fév. 2024 | Biden nomme Joshua Harris ambassadeur en Algérie | Volonté affichée de représentation de haut niveau |
| 13 juin 2024 | Hearing de Harris devant le Sénat (PN1475) | Processus engagé sans aboutissement |
| Fin 2024 | Nomination retournée sans confirmation | Premier signal de blocage bipartisan |
| Juillet 2025 | Harris revient à Alger comme DAS (pas ambassadeur), accompagnant Massad Boulos | Déclassement symbolique assumé |
| 2 sept. 2025 | Harris nommé Chargé d’Affaires a.i. à Bagdad (Irak) | Redirection vers un théâtre prioritaire — Alger dépriorisé |
| Déc. 2025 | Aubin limogée par Trump (purge des 29 ambassadeurs) | Rupture institutionnalisée |
| 1er mars 2026 | Schapiro arrive comme chargé d’affaires permanent (EP) | Confirmation : Alger sous régime de coercition |
La redirection vers Bagdad : un message stratégique
La suite du parcours de Harris est particulièrement révélatrice. En juillet 2025, il revient à Alger — non pas comme ambassadeur, mais dans son ancien rôle de Sous-secrétaire d’État adjoint — pour accompagner Massad Boulos, conseiller senior de Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Ce retour à un rang inférieur à celui pour lequel il avait été nommé constitue un déclassement symbolique qui n’a pas échappé aux observateurs algériens.
Le 2 septembre 2025, Harris est nommé Chargé d’Affaires par intérim à Bagdad, dans un contexte hautement sensible : début du retrait des troupes de la coalition internationale d’Irak (22 août 2025) et tensions liées à l’influence iranienne. Le diplomate qui devait être ambassadeur en Algérie est réorienté vers le dossier irakien, théâtre jugé autrement plus stratégique dans la vision trumpiste. Alger est rétrogradée dans les priorités américaines.
Lecture analytique IGH : le consensus washingtonien
Ce séquençage révèle que la décision de ne pas envoyer d’ambassadeur en Algérie transcende les clivages partisans :
- Sous Biden : La nomination de Harris est initiée mais délibérément laissée sans confirmation sénatoriale. C’est un signal à Alger sans rupture officielle — une pression feutrée, caractéristique du style diplomatique de l’ère Biden
- Sous Trump : La décision est assumée et institutionnalisée. On envoie Schapiro, un EP au profil coercitif, non un ambassadeur politique. La rupture est actée
- La redirection de Harris vers Bagdad est le symbole le plus fort : Washington dispose des ressources diplomatiques pour Alger mais choisit délibérément de les mobiliser ailleurs — substituant à un ambassadeur polyglotte de haut rang un chargé d’affaires à mission de contrainte
Cette continuité bipartisane renforce considérablement l’analyse : la dégradation de la représentation américaine à Alger n’est pas une sanction ponctuelle trumpiste. Elle reflète un consensus washingtonien — traversant démocrates et républicains — sur la nécessité de contraindre l’Algérie à réviser ses positions sur les dossiers critiques. La forme diffère (persuasion sous Biden, coercition sous Trump), mais le fond est identique : Alger doit changer.
2.4 Chronologie de la dégradation
La nomination de Schapiro s’inscrit dans une séquence d’escalade progressive des tensions algéro-américaines, marquée par des ruptures successives depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020.
| Date | Événement | Impact bilatéral |
|---|---|---|
| Décembre 2020 | Reconnaissance US de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental | Rupture de confiance algéro-américaine |
| Novembre 2024 | Élection de Donald Trump, promesse de « règlement définitif » du dossier saharien | Pression accrue sur Alger |
| 21 décembre 2025 | Rappel de 29 ambassadeurs américains de carrière (dont Alger, Sénégal, Gabon, Niger) | Dégradation protocolaire officielle |
| 13 janvier 2026 | Audition USCIRF : témoignage du pasteur Nourredine Benzid | Activation du levier religieux |
| Janvier-février 2026 | Accumulation de signaux algériens (Madrid, Figuig, match Polisario, répression kabyle) | Précipitation probable de la décision américaine |
| 3 février 2026 | Audition de Robert Palladino devant le Sénat (menace CAATSA) | Activation du levier militaire |
| 8-9 février 2026 | Réunion de Madrid sur le Sahara (USA, Maroc, Algérie, Polisario, Mauritanie) | Isolement diplomatique algérien |
| 1er mars 2026 | Arrivée de Mark Schapiro comme chargé d’affaires permanent | Confirmation d’une diplomatie de coercition |
III. SIGNAUX FAIBLES ET ESCALADES : LES FACTEURS DÉCLENCHEURS
Au-delà des contentieux structurels (Sahara, relations avec Moscou), une série d’événements survenus en janvier-février 2026 a probablement pesé de manière décisive sur la décision américaine de nommer un chargé d’affaires permanent plutôt qu’un ambassadeur. Ces signaux, pris isolément, pourraient sembler anecdotiques. Cumulés, ils révèlent une stratégie algérienne d’escalade contrôlée qui a convaincu Washington qu’Alger ne négocierait que sous contrainte maximale.
3.1 Le « déni » algérien de la réunion de Madrid (8-9 février 2026)
La réunion de Madrid, organisée sous l’égide des États-Unis, a réuni les parties prenantes du conflit saharien : Maroc, Algérie, Front Polisario et Mauritanie. Elle visait à poser les bases d’un processus accéléré de résolution du conflit sur la base du plan d’autonomie marocain, désormais présenté par Washington comme « la seule base réaliste » de négociation.
La position algérienne :
- Participation confirmée du ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf
- Aucun communiqué officiel du ministère algérien des Affaires étrangères post-réunion
- Refus d’une photo commune avec la délégation marocaine, signalant l’absence de normalisation politique
- Couverture médiatique minimale et défensive : El Watan (12 février) titre sobrement « Rencontre diplomatique de Madrid sur le Sahara occidental : le peuple sahraoui défend ses droits légitimes », sans mention d’accord ou de feuille de route
Lecture américaine : Ce silence stratégique est interprété à Washington comme une obstruction délibérée au processus. Selon des sources diplomatiques, l’ambassadeur algérien aurait demandé un nouveau délai à l’administration américaine pour « étudier les propositions », une posture perçue comme dilatoire. Cette approche a « agacé » les négociateurs américains qui considèrent que l’Algérie use de tactiques d’évitement plutôt que de s’engager constructivement.
3.2 Recherche d’escalade avec le Maroc : incidents frontaliers de Figuig
Entre le 2 et le 4 février 2026, soit 4 à 6 jours avant la réunion de Madrid, des incidents inhabituels ont été rapportés dans la région frontalière de Figuig, à l’est du Maroc.
Chronologie des tensions :
2 février 2026 : Des tirs en l’air sont entendus près d’exploitations agricoles marocaines dans la province de Figuig. Ces tirs, attribués à des forces algériennes, créent une atmosphère de tension dans une zone où les populations vivent traditionnellement de l’agriculture transfrontalière.
4 février 2026 : Déploiement militaire algérien à Ksar Ich. Des habitants locaux et des sources marocaines rapportent :
- Installation unilatérale de bornes en pierre le long du tracé frontalier, dépassant parfois la ligne de démarcation reconnue
- Incursions perçues comme des provocations, avec présence militaire visible au-delà des positions habituelles
- Incendies de zones végétalisées, affectant des parcelles agricoles exploitées par des Marocains
Contexte et réaction :
- Ces incidents interviennent dans un contexte de fermeture de la frontière depuis 1994 et de rupture diplomatique de 2021
- L’Algérie invoque l’accord frontalier de 1972 pour justifier une « matérialisation » de la frontière
- Réponse marocaine : les autorités marocaines observent un silence officiel, adoptant une posture de « vigilance retenue » pour éviter l’escalade
Lecture américaine : Le timing de ces incidents — immédiatement avant Madrid — suggère une provocation calculée visant à créer une diversion ou à démontrer une capacité d’escalade. Washington y voit une tentative de l’Algérie de montrer qu’elle dispose de leviers de pression propres et qu’elle peut déstabiliser le Maroc si les pressions continuent.
3.3 Mise en scène médiatique : exploitation du gisement de Gara Djebilet
Au même moment, l’Algérie a intensifié sa communication sur le projet d’exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet, situé dans le Sahara algérien, près de la frontière mauritanienne et non loin de la zone sous contrôle marocain.
Le dossier :
- Gara Djebilet est présenté comme l’un des plus importants gisements de fer inexploités au monde (réserves estimées à plusieurs milliards de tonnes)
- Des annonces médiatiques relayées par l’agence officielle APS font état d’une exploitation « imminente » et de partenariats internationaux en cours de finalisation
- Le projet est mis en avant comme symbole de la souveraineté algérienne sur ses territoires sahariens
Timing stratégique : Ces annonces interviennent dans la période post-Madrid, au moment précis où Washington et Rabat intensifient leur pression sur le dossier du Sahara occidental. La mise en scène médiatique du projet Gara Djebilet apparaît comme un signal de défiance : l’Algérie affirme sa capacité à valoriser ses propres ressources sahariennes et rejette implicitement toute remise en cause de sa souveraineté territoriale.
Lecture américaine : Cette communication est perçue comme une réponse indirecte à la pression sur le Sahara occidental. En affichant sa souveraineté sahарienne, Alger cherche à créer une symétrie avec le dossier marocain et à complexifier le narratif américain d’un « règlement définitif » du conflit.
3.4 Soft power séparatiste : le match Alger-Polisario (13 février 2026)
Le 13 février 2026, soit cinq jours après la réunion de Madrid et seize jours avant l’arrivée prévue de Schapiro, un match de gala a été organisé au stade Nelson-Mandela de Baraki (Alger) entre la « sélection du Sahara occidental » et les anciens internationaux algériens.
L’événement :
- Cadre officiel : stade national, couverture par l’agence de presse officielle APS
- Présence protocolaire : ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en Algérie, Khatri Adouh Khatri, et président de la Fédération de football de la RASD, Ahmed Baba Yahia Bouhabini
- Communication officielle : APS présente l’événement comme une « initiative sportive et humanitaire » soulignant « l’attachement du peuple sahraoui à son identité et son droit à l’autodétermination »
Signification politique :
Cet événement sportif n’est pas une simple rencontre amicale. Il constitue un acte de soft power délibéré : en accueillant officiellement la « sélection sahraouie » dans un stade national avec protocole d’État, l’Algérie réaffirme publiquement son soutien au Polisario et à la RASD, cinq jours seulement après avoir été contrainte d’assister à une réunion où le plan d’autonomie marocain était présenté comme « la seule base réaliste ».
Timing stratégique : L’organisation de ce match intervient dans un moment de haute tension. C’est une réponse symbolique à Madrid : malgré les pressions américaines et marocaines, Alger démontre qu’elle ne renonce pas à son soutien au Polisario et qu’elle dispose de l’espace politique interne pour maintenir cette position.
Lecture américaine : Washington y voit une provocation délibérée et un signal clair qu’Alger n’a pas l’intention de « courber l’échine » face aux pressions. L’événement conforte la perception américaine selon laquelle l’Algérie ne modifiera sa position que si elle y est contrainte par des moyens plus coercitifs.
3.5 Répression interne : le cas du jeune kabyle au maillot marocain
Dans le même temps, la justice algérienne a confirmé en appel une peine d’un an de prison ferme contre un jeune homme kabyle pour avoir revêtu et arboré publiquement le maillot de l’équipe nationale marocaine de football.
Les faits :
- Le jeune homme a été poursuivi pour « atteinte à l’unité nationale » et « apologie de faits contraires aux valeurs algériennes »
- La condamnation a été prononcée dans un contexte de répression accrue contre les expressions identitaires kabyles
- Cette affaire a été relayée par les réseaux militants kabyles et par la Christian Kabyle Coalition aux États-Unis
Contexte de la répression identitaire :
Ce cas individuel s’inscrit dans une dynamique plus large de criminalisation des expressions identitaires kabyles. Le port d’un maillot marocain en Kabylie peut être interprété comme un geste de défiance envers l’État algérien, particulièrement dans un contexte où le Maroc est perçu comme un adversaire régional. Toutefois, la sévérité de la peine (un an de prison pour un acte vestimentaire) révèle le degré de crispation du pouvoir algérien face à toute manifestation d’autonomie ou de dissidence identitaire.
Lecture américaine :
Cette affaire alimente directement le dossier de la Christian Kabyle Coalition auprès de la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF). Elle renforce le narratif selon lequel l’Algérie mène une répression systémique contre les minorités, non seulement sur le plan religieux (fermeture des églises protestantes), mais aussi sur le plan identitaire et culturel. La convergence de cette affaire avec les auditions de janvier 2026 renforce la pression sur l’administration américaine pour qu’elle agisse.
L’ensemble de ces événements — le « déni » de Madrid, les provocations frontalières à Figuig, la mise en scène de Gara Djebilet, le match avec le Polisario, la répression du jeune kabyle — forment un faisceau de signaux qui a probablement convaincu Washington qu’Alger adoptait une stratégie d’obstruction et d’escalade contrôlée.
Pour les décideurs américains, ces actes démontrent que le pouvoir algérien :
- Ne négociera pas de bonne foi sur le dossier saharien
- Dispose de leviers d’escalade régionale (frontière avec le Maroc)
- Maintient une répression interne incompatible avec les valeurs américaines
- Utilise le soft power pour contrer les pressions diplomatiques
La nomination de Mark Schapiro comme chargé d’affaires permanent devient alors l’instrument d’une diplomatie de l’ultimatum : puisque Alger ne répondra pas à la persuasion, il faut passer à la contrainte opérationnelle, incarnée par un représentant au statut dégradé, mais aux compétences sécuritaires avérées et à la connaissance du terrain algérien.
IV. ARCHITECTURE DE LA PRESSION : QUATRE LEVIERS SIMULTANÉS
La nomination de Schapiro s’accompagne de l’activation simultanée de quatre leviers de pression américains, chacun relevant d’un cadre juridique ou institutionnel distinct, mais tous convergent vers un même objectif : contraindre l’Algérie à modifier ses positions sur trois dossiers critiques (relations militaires avec la Russie, liberté religieuse, Sahara occidental).
4.1 Levier militaire : La menace CAATSA
Le premier levier, et probablement le plus lourd de conséquences immédiates, concerne l’acquisition par l’Algérie de chasseurs russes Su-57, avions de cinquième génération à capacité furtive.
Le dossier Su-57
Depuis 2023, l’Algérie négocie avec la Russie l’acquisition d’une flotte de Su-57, marquant une montée en gamme de son arsenal militaire déjà largement dépendant de l’équipement russe (environ 80% de l’armement algérien est d’origine soviétique ou russe). Ces chasseurs furtifs représentent un saut technologique majeur et renforceraient significativement les capacités aériennes algériennes dans un contexte régional de course aux armements avec le Maroc.
Le 3 février 2026, lors d’une audition devant le Sénat américain, Robert Palladino, haut fonctionnaire du Bureau des Affaires du Proche-Orient au Département d’État, a formellement déclaré que cette acquisition « pourrait déclencher une détermination de sanctions » en vertu de la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act).
CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) est une loi américaine adoptée en 2017 visant à sanctionner les transactions militaires substantielles avec la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. La Section 231 de la loi impose au Président des États-Unis de choisir au moins cinq mesures parmi une liste de douze sanctions contre toute personne ou entité réalisant des « transactions significatives » avec le secteur de la défense ou du renseignement russe.
Conséquences possibles pour l’Algérie :
- Interdiction de transferts technologiques : blocage de toute vente de composants électroniques ou de logiciels de défense américains
- Sanctions financières ciblées : gel des avoirs aux États-Unis des responsables de l’acquisition d’armements
- Exclusion du système financier international : restriction ou interdiction d’accès au système SWIFT et aux transactions en dollars pour certaines entités algériennes
- Suspension de la coopération sécuritaire : fin des programmes de renseignement partagé et de coopération antiterroriste dans le Sahel
La mission de Schapiro consiste à gérer la « détermination » de ces sanctions. Concrètement, il doit :
- Notifier officiellement aux autorités algériennes que l’acquisition du Su-57 franchit une ligne rouge
- Transmettre les avertissements du Trésor américain sur les conséquences financières
- Négocier, si possible, un report ou une annulation de la commande en échange d’une exemption CAATSA
- Préparer, en cas de refus algérien, l’application des sanctions de manière chirurgicale pour minimiser les dommages collatéraux sur la coopération sécuritaire sahélienne
4.2 Levier religieux : L’offensive USCIRF
Le second levier repose sur l’instrumentalisation du dossier de la liberté religieuse, particulièrement la situation des chrétiens kabyles et la fermeture systématique des églises protestantes en Algérie.
Le témoignage de Nourredine Benzid (13 janvier 2026)
Le 13 janvier 2026, la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) a organisé une audition publique au cours de laquelle le pasteur kabyle Nourredine Benzid a témoigné des persécutions subies par les chrétiens protestants en Algérie.
État des lieux au 1er janvier 2026 :
- 47 églises de l’Église Protestante d’Algérie (EPA) fermées par les autorités depuis 2017
- 100% des églises de Kabylie sont désormais closes, la région étant particulièrement ciblée en raison de son identité berbère et de son autonomisme latent
- Utilisation de l’Ordonnance 06-03 qui réglemente les cultes non-musulmans et exige une autorisation administrative préalable, systématiquement refusée ou révoquée
- Criminalisation via l’Article 87 bis du Code pénal (anti-terrorisme), utilisé pour poursuivre des pasteurs et des convertis
Le pasteur Benzid a documenté des cas de harcèlement judiciaire, d’intimidation policière et de révocation de pensions (cas de Slimane Bouhafs, converti enlevé en Tunisie et rapatrié en Algérie, dont la pension de retraite a été révoquée en 2025).
La Christian Kabyle Coalition : une stratégie de lobbying
Derrière ce témoignage se trouve une structure de lobbying sophistiquée : la Christian Kabyle Coalition, représentée par l’avocate Elisabeth R. Myers du cabinet Strategix Legal. Cette coalition est enregistrée auprès du Département de la Justice américain dans le cadre du Foreign Agents Registration Act (FARA), ce qui lui confère une légitimité institutionnelle pour mener des actions de lobbying.
Acteurs et stratégie :
- Sollicitations politiques directes : En février 2025, la Coalition a contacté Paula White-Cain, conseillère religieuse de Donald Trump, puis en mai 2025, le Secrétaire d’État Marco Rubio
- Objectif déclaré : obtenir la désignation de l’Algérie comme « Pays particulièrement préoccupant » (CPC) en matière de liberté religieuse
- Lien avec le mouvement autonomiste kabyle : la Coalition entretient des liens documentés avec le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), une organisation indépendantiste classée comme « terroriste » par Alger
La désignation comme « Country of Particular Concern » (CPC) est prévue par l’International Religious Freedom Act (IRFA) de 1998. Cette loi oblige le Département d’État à désigner chaque année les pays qui se livrent à des « violations systématiques, continues et flagrantes » de la liberté religieuse.
Conséquences de la désignation CPC :
- Sanctions économiques obligatoires : Le Président doit choisir au moins une mesure parmi une liste comprenant des restrictions sur l’aide étrangère, des interdictions de licences d’exportation, ou des sanctions financières ciblées
- Suspension de l’assistance non-humanitaire
- Application de sanctions « Magnitsky » : gel des avoirs et interdiction de visa pour les responsables individuels de la répression religieuse (membres du ministère de l’Intérieur, responsables de la sécurité)
- Dégradation de l’image internationale : stigmatisation diplomatique qui complique les relations avec les investisseurs occidentaux
L’Algérie figure actuellement sur la « Special Watch List » de l’USCIRF, statut intermédiaire qui signale des préoccupations sérieuses sans déclencher de sanctions automatiques. Le passage au statut CPC constituerait une escalade majeure.
La mission de Schapiro sur ce dossier consiste à :
- Intégrer les revendications de la Coalition dans les entretiens bilatéraux avec le ministère des Affaires étrangères algérien
- Exiger la réouverture d’églises protestantes, en particulier en Kabylie, comme condition d’une normalisation des relations
- Évaluer la volonté du pouvoir algérien de faire des concessions symboliques (libération de prisonniers de conscience, assouplissement de l’Ordonnance 06-03)
- Préparer, en cas de refus, les recommandations pour une désignation CPC lors de la revue annuelle de l’USCIRF
4.3 Levier géopolitique : Le dossier saharien
Le troisième levier concerne directement le cœur du contentieux régional : le conflit du Sahara occidental et le soutien algérien au Front Polisario.
Le projet de loi FTO Polisario
Plusieurs parlementaires américains, dont Joe Wilson (Républicain, Caroline du Sud) et Jimmy Panetta (Démocrate, Californie), ont déposé un projet de loi visant à classer le Front Polisario comme Foreign Terrorist Organization (FTO), une désignation qui criminaliserait tout soutien matériel ou financier à cette organisation.
Argumentation du projet de loi :
- Liens allégués avec l’Iran et le Hezbollah : transferts d’armes, formations militaires
- Activités de déstabilisation régionale : attaques contre des positions marocaines, contrôle de territoires hors de l’autorité de l’État
- Financement opaque : réseaux de trafic (armes, drogue, migrants) dans le Sahel
Implications pour l’Algérie :
Si le Polisario est désigné comme FTO, l’Algérie, qui héberge les dirigeants du mouvement dans les camps de Tindouf et leur apporte un soutien logistique et diplomatique, se trouverait dans une position juridique intenable :
- Criminalisation du soutien : Toute aide matérielle, financière ou logistique au Polisario deviendrait passible de sanctions américaines
- Pression bancaire : Les institutions financières algériennes pourraient être soumises à une surveillance accrue du Trésor américain pour vérifier qu’elles ne facilitent pas des transactions liées à une entité terroriste désignée
- Restriction d’accès au dollar et au système SWIFT : pour des transactions spécifiques liées au soutien au Polisario
La question du Sahara post-Madrid
La réunion de Madrid du 8-9 février 2026 a marqué un tournant : pour la première fois, les États-Unis ont réuni les parties prenantes (y compris l’Algérie) pour affirmer que le plan d’autonomie marocain sous souveraineté marocaine constitue « la seule base réaliste » de résolution du conflit. Le silence algérien post-Madrid et le refus d’une photo commune avec la délégation marocaine signalent un rejet de cette position, mais sans capacité de blocage effectif.
La mission de Schapiro consiste à :
- Contraindre l’Algérie à s’engager « de bonne foi » dans le processus post-Madrid
- Mettre fin aux demandes répétées de « délais » perçues comme de l’obstruction
- Préparer le terrain pour une pression accrue lors de la réunion de mi-mandat de la MINURSO en avril 2026, où les rapports du Chef de la MINURSO et de l’Envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pourraient être utilisés pour imposer de nouvelles orientations
4.4 Levier institutionnel : Le blocage du Board of Peace
Le quatrième levier, moins médiatisé mais tout aussi stratégique, concerne une manœuvre institutionnelle autour du Board of Peace, une nouvelle instance de médiation internationale créée par l’administration Trump.
La saisine de l’ANAVAD et la demande algérienne
Fin janvier 2026, l’ANAVAD (Gouvernement provisoire kabyle en exil), via le cabinet de conseil Roberts Consulting Group, a saisi le Board of Peace pour demander une médiation internationale dans le conflit entre la Kabylie et l’État algérien. Cette saisine, première du genre pour cet organe, présente des griefs historiques, juridiques et humanitaires : négation de l’identité kabyle, répression systématique (fermeture des églises, arrestations de militants), et violations des droits fondamentaux.
Face à cette initiative, l’Algérie a tenté une contre-manœuvre : demander à rejoindre le Board of Peace elle-même. L’objectif était clair : en devenant membre de l’instance, Alger aurait obtenu un droit de veto interne sur l’examen de la saisine kabyle, la rendant « non recevable » ou « hors mandat ».
La fonction « bouchon » de Schapiro
La nomination de Mark Schapiro comme chargé d’affaires permanent constitue une réponse institutionnelle à cette tentative algérienne. En imposant un canal bilatéral exclusif États-Unis-Algérie, Washington rend la demande d’adhésion algérienne au Board of Peace « sans objet ».
↓
[Bloquée par Schapiro]
↓
Canal bilatéral exclusif US-Algérie
↓
Pression maximale, pas d’échappatoire multilatérale
Implications :
- L’Algérie ne peut plus multilatéraliser le conflit en obtenant un siège dans une instance de médiation
- La saisine kabyle reste active sans possibilité de veto algérien
- Washington impose un face-à-face bilatéral où il contrôle totalement l’agenda et les termes du dialogue
La réunion inaugurale du Board of Peace, prévue le 19 février 2026 à Washington, se concentrera sur la reconstruction de Gaza et d’autres théâtres prioritaires (Ukraine, Moyen-Orient). Toutefois, l’inclusion potentielle de la question kabyle lors de sessions ultérieures reste une épée de Damoclès au-dessus du pouvoir algérien.
| Dossier | Outil de pression | Objectif de Schapiro | Échéance critique |
|---|---|---|---|
| Militaire | Loi CAATSA (Section 231) | Annulation ou report de la commande Su-57 | Mars 2026 |
| Religieux | Statut CPC (IRFA) | Réouverture d’églises protestantes EPA, en particulier en Kabylie | Avril 2026 (revue annuelle USCIRF) |
| Sahara | Désignation FTO Polisario | Acceptation du plan d’autonomie marocain comme « seule base réaliste » | Avril 2026 (réunion mi-mandat MINURSO) |
| Institutionnel | Blocage adhésion Board of Peace | Reconnaissance du canal bilatéral US comme exclusif | Février 2026 (réunion inaugurale BoP) |
V. ANALYSE DE RISQUE : TROIS TRAJECTOIRES POSSIBLES
L’arrivée de Mark Schapiro à Alger ouvre une phase de haute incertitude stratégique. Les choix du pouvoir algérien dans les semaines et mois à venir détermineront quelle trajectoire prendra la relation bilatérale. Trois scénarios principaux se dessinent, chacun porteur de risques distincts pour la stabilité régionale.
Scénario 1 : Compromis négocié
Dans ce scénario, l’Algérie accepte de faire des concessions partielles sur les dossiers critiques en échange d’un allègement de la pression américaine. Ce compromis préserverait l’essentiel de la relation bilatérale tout en permettant à Washington d’afficher des résultats tangibles.
Variables critiques
- Report ou limitation de la commande Su-57 : Alger pourrait annoncer un « report » de la livraison des chasseurs russes, invoquant des contraintes budgétaires ou techniques, tout en maintenant en théorie la possibilité d’une acquisition ultérieure. Une autre option serait de limiter le nombre d’appareils commandés (par exemple, passer de 14 à 6 unités) pour réduire le caractère « substantiel » de la transaction au sens de CAATSA
- Ouverture symbolique sur les églises : Réouverture de 2 à 3 églises protestantes en Kabylie, présentée comme un geste de « bonne volonté » et de respect de la diversité religieuse, sans pour autant abroger l’Ordonnance 06-03 ni modifier la législation de fond
- Engagement de « dialogue de bonne foi » sur le Sahara : Participation constructive aux réunions onusiennes sans reconnaissance formelle du plan d’autonomie marocain, mais avec un engagement à ne plus « bloquer » le processus et à explorer des « compromis pragmatiques »
- Maintien de la coopération sécuritaire sahélienne : Préservation des canaux de renseignement et de coopération antiterroriste avec les États-Unis, élément essentiel pour Washington dans un contexte de retrait français du Sahel
Implications
Pour les États-Unis : Ce scénario permettrait d’éviter une rupture totale avec un partenaire sahélien important tout en affichant des résultats sur les dossiers prioritaires (réduction de l’influence russe, progrès sur les droits religieux, dynamisation du processus saharien).
Pour l’Algérie : Le pouvoir pourrait présenter ces concessions comme des ajustements tactiques plutôt que des capitulations stratégiques. Toutefois, le risque interne est majeur : toute perception de « soumission » aux exigences américaines pourrait fragiliser un régime qui tire une partie de sa légitimité de sa posture de défense de la souveraineté nationale.
Risque principal
Déstabilisation interne : Les élites nationalistes (armée, services de renseignement, anciens combattants) et l’opinion publique pourraient percevoir ces concessions comme une « capitulation » face aux pressions occidentales. Cela pourrait nourrir une contestation interne et affaiblir le président Tebboune, déjà confronté à des défis économiques (inflation, chômage, réserves de change en baisse).
Indicateurs à surveiller
- Annonces officielles concernant les contrats militaires avec la Russie (report, annulation, ou confirmation des livraisons)
- Déclarations du ministère des Affaires étrangères algérien après les premiers entretiens avec Schapiro
- Position algérienne lors de la réunion de mi-mandat de la MINURSO en avril 2026
- Réouverture effective d’églises protestantes et communication gouvernementale sur ce geste
Scénario 2 : Rupture contrôlée
Dans ce scénario, l’Algérie refuse de céder sur les dossiers critiques, privilégiant une posture de résistance et d’affirmation de souveraineté. Les États-Unis appliquent alors les sanctions annoncées, entraînant une dégradation rapide et profonde des relations bilatérales.
Variables critiques
- Maintien de l’acquisition du Su-57 : Alger confirme la livraison des chasseurs russes, présentant ce choix comme un exercice de sa souveraineté en matière de défense nationale
- Refus de concessions sur la liberté religieuse : Le pouvoir algérien maintient la fermeture des églises protestantes et continue d’appliquer l’Ordonnance 06-03, qualifiant les pressions américaines d' »ingérence dans les affaires intérieures »
- Durcissement de la position sur le Sahara : Réaffirmation du soutien inconditionnel au Front Polisario et rejet catégorique du plan d’autonomie marocain
- Sanctions CAATSA appliquées : Le Trésor américain gèle les avoirs de responsables militaires algériens, restreint l’accès de certaines entités algériennes au système SWIFT et au dollar, et suspend la coopération technologique dans le secteur de la défense
Implications
Pour l’Algérie :
- Crise économique : Exclusion partielle du système financier international, difficulté à honorer les contrats d’exportation de gaz et de pétrole, inflation galopante, pénurie de devises étrangères
- Rapprochement accéléré avec Moscou et Pékin : L’Algérie compenserait la rupture avec Washington en intensifiant ses partenariats avec la Russie (militaire) et la Chine (économique, infrastructures). Toutefois, ces partenaires ne peuvent remplacer intégralement l’accès aux technologies occidentales et aux marchés américains
- Fermeture totale des espaces civiques internes : Répression accrue contre les minorités religieuses et ethniques, les militants des droits humains, et les voix critiques, présentée comme une défense contre « l’ingérence étrangère »
Pour la région :
- Déstabilisation du Sahel : La rupture de la coopération sécuritaire algéro-américaine créerait un vide de renseignement et de coordination dans la lutte antiterroriste sahélienne, favorisant l’expansion de groupes comme Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara
- Vague migratoire vers l’Europe : L’effondrement économique algérien pourrait déclencher une migration massive de jeunes Algériens vers l’Europe méditerranéenne (Espagne, Italie, France), déstabilisant les équilibres politiques européens
Risque principal
Effondrement de l’État algérien : Un État fragilisé par les sanctions, isolé internationalement et confronté à une crise économique majeure pourrait ne plus être en mesure de maintenir l’ordre interne. Cela ouvrirait la voie à des troubles sociaux, à une fragmentation territoriale (autonomisme kabyle, tensions sahariennes) et à une expansion du terrorisme dans le Sud.
Indicateurs à surveiller
- Date de livraison des premiers Su-57 et tracking satellitaire des bases aériennes algériennes
- Annonces officielles du Trésor américain concernant les sanctions (publication au Federal Register)
- Visites de haut niveau de responsables algériens à Moscou ou Pékin
- Évolution des réserves de change de la Banque d’Algérie (publiées trimestriellement)
- Incidents sécuritaires dans le Sahel (nombre, intensité, zones géographiques)
Scénario 3 : Statu quo tendu
Dans ce scénario, ni compromis ni rupture : les deux parties maintiennent un dialogue minimal sans percée significative. La relation se dégrade lentement mais ne se rompt pas totalement, créant une situation d’incertitude prolongée.
Variables critiques
- Dialogue minimal entre Schapiro et le ministère des Affaires étrangères algérien : Des réunions régulières ont lieu, mais sans avancées concrètes. Chaque partie campe sur ses positions
- Ni sanctions ni concessions majeures : Washington reporte l’application de sanctions CAATSA « dans l’attente d’une évaluation finale », tandis qu’Alger évite les provocations ouvertes mais ne fait aucun geste significatif
- Détérioration lente mais continue : Les relations se dégradent par petites touches : réduction des programmes d’échange, restrictions sur les visas, incidents diplomatiques mineurs
- Diversification des partenariats algériens : L’Algérie intensifie ses relations avec la Turquie (défense, économie), l’Inde (hydrocarbures, technologies) et la Chine (infrastructures), sans toutefois rompre totalement avec Washington
Implications
Pour les États-Unis : Érosion progressive de l’influence américaine au Maghreb. Washington perd un interlocuteur régional important sans pour autant obtenir de résultats tangibles sur ses priorités (Su-57, Sahara, droits humains).
Pour l’Algérie : Le pays se trouve dans une « zone grise » géopolitique, ni allié ni adversaire déclaré des États-Unis. Cette ambiguïté permet de préserver des marges de manœuvre, mais rend difficile l’accès aux investissements occidentaux et aux technologies de pointe.
Pour la région :
- Opportunités pour les concurrents stratégiques : La Russie, la Chine et la Turquie exploitent le vide laissé par la dégradation des relations algéro-américaines pour renforcer leur présence économique et militaire en Afrique du Nord
- Enlisement du dossier saharien : Sans pression efficace sur l’Algérie, le conflit du Sahara occidental reste bloqué, perpétuant une source de tensions régionales
- Progression du terrorisme sahélien : L’absence de coordination efficace entre les États-Unis et l’Algérie laisse le champ libre aux groupes terroristes pour consolider leurs positions dans le Sahel
Risque principal
Transformation en « zone grise » stratégique : L’Algérie pourrait devenir un État « non-aligné » dans le nouveau contexte de confrontation entre blocs (Occident vs Russie-Chine), compliquant la gestion des crises sahéliennes et méditerranéennes. Ce statut ambigu rendrait imprévisible la position algérienne lors de crises futures (escalade au Sahara, guerre par procuration au Sahel, crise migratoire).
Indicateurs à surveiller
- Fréquence et niveau hiérarchique des entretiens entre Schapiro et les officiels algériens (ministre des AE, conseillers présidentiels, chefs militaires)
- Signature d’accords de défense ou économiques avec des puissances alternatives (Turquie, Chine, Inde)
- Évolution des incidents sécuritaires dans le Sahel : nombre d’attaques, zones géographiques affectées, capacités des groupes terroristes
- Déclarations publiques de responsables algériens sur la « politique de non-alignement » et la « diversification des partenariats »
VI. IMPLICATIONS RÉGIONALES ET LECTURE IGH
6.1 Recomposition des alliances atlantiques
La nomination de Schapiro s’inscrit dans une stratégie américaine plus large de reconfiguration des alliances en Afrique du Nord. Cette dynamique dépasse le cadre bilatéral algéro-américain et redessine les équilibres régionaux.
Consolidation de l’axe Washington-Rabat
La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en décembre 2020, maintenue et renforcée par l’administration Trump, a transformé le Maroc en partenaire stratégique privilégié des États-Unis en Afrique du Nord. Cette alliance repose sur plusieurs piliers :
- Coopération militaire renforcée : livraisons de chasseurs F-16, systèmes de défense antiaérienne, et intégration d’équipements israéliens suite aux Accords d’Abraham
- Alignement diplomatique sur le Sahara : Washington considère désormais le plan d’autonomie marocain comme « la seule base réaliste » de résolution du conflit
- Coordination sur les dossiers régionaux : Libye, Sahel, lutte contre le terrorisme
La pression exercée sur l’Algérie via Schapiro consolide mécaniquement cet axe : en contraignant Alger à modifier sa position sur le Sahara, Washington facilite la victoire diplomatique de Rabat et renforce la légitimité du roi Mohammed VI.
Isolement diplomatique algérien
L’Algérie se trouve progressivement isolée dans l’espace euro-méditerranéen :
- France affaiblie et hésitante : Traditionnellement proche de l’Algérie en raison des liens historiques et économiques (gaz, échanges commerciaux), la France est politiquement affaiblie et ne peut contrebalancer efficacement la pression américaine. Paris hésite entre son partenariat avec Alger et son alignement atlantique
- Espagne alignée sur le Maroc : Le gouvernement espagnol a abandonné sa position d’équilibre traditionnel pour se rapprocher du Maroc, notamment sur le dossier saharien. Madrid suit désormais la position américaine
- Union Africaine divisée : L’UA reste divisée sur la question du Sahara occidental, avec environ la moitié de ses membres reconnaissant la RASD (République arabe sahraouie démocratique). Toutefois, l’influence américaine et les pressions économiques réduisent le soutien effectif au Polisario
Cette dynamique d’isolement rend l’Algérie vulnérable aux pressions, car elle ne dispose plus d’alliés régionaux puissants capables de modérer l’approche américaine.
6.2 Vulnérabilités structurelles algériennes
La stratégie américaine de coercition s’appuie sur une lecture précise des faiblesses structurelles de l’Algérie, qui limitent ses marges de manœuvre face aux pressions.
Économiques
- Réserves de change en baisse : Les réserves de change algériennes ont considérablement diminué depuis 2014 (de 194 milliards de dollars à environ 60 milliards en 2025), réduisant la capacité du pays à absorber des chocs économiques
- Dépendance aux hydrocarbures : Les exportations de gaz et de pétrole représentent plus de 95% des recettes d’exportation, rendant l’économie extrêmement vulnérable aux fluctuations des prix et aux sanctions ciblant le secteur énergétique
- Inflation structurelle : L’inflation atteint des niveaux préoccupants (environ 9-10% en 2025), érodant le pouvoir d’achat et créant des tensions sociales
- Incapacité à sustenter des sanctions prolongées : Contrairement à l’Iran ou à la Russie, l’Algérie ne dispose pas d’une économie diversifiée ni d’un appareil industriel capable de résister à des sanctions occidentales durables
Sécuritaires
- Dépendance militaire à la Russie : Environ 80% de l’arsenal militaire algérien est d’origine soviétique ou russe. Une transition vers des équipements occidentaux prendrait 10 à 15 ans et coûterait des dizaines de milliards de dollars
- Besoin de coopération américaine au Sahel : La lutte contre le terrorisme sahélien nécessite des capacités de renseignement (imagerie satellitaire, écoutes) et de surveillance (drones) que seuls les États-Unis peuvent fournir de manière efficace dans la région
- Risque de déstabilisation du Sud algérien : La porosité des frontières sahéliennes et la présence de groupes terroristes dans le Sud algérien (notamment dans les régions de Tamanrasset et Djanet) créent une menace sécuritaire permanente que l’armée algérienne peine à contenir seule
Politiques
- Espaces civiques fermés : La répression des libertés d’expression et d’association limite la capacité du pouvoir à négocier des compromis internes face aux pressions externes
- Légitimité liée à la résistance : Le régime algérien tire une partie de sa légitimité historique de la guerre d’indépendance et de la posture de résistance aux pressions occidentales. Toute concession perçue comme une « soumission » pourrait fragiliser cette légitimité
- Dilemme stratégique : Céder aux pressions américaines risque de déclencher une contestation interne, mais résister risque l’effondrement économique et l’isolement international. Il n’existe pas de « troisième voie » évidente
6.3 La dimension énergétique
Le gaz algérien constitue un enjeu géopolitique majeur dans le contexte de la crise énergétique européenne post-Ukraine.
Importance du gaz algérien pour l’Europe
- Italie : L’Algérie fournit environ 20% des importations gazières italiennes via le gazoduc Transmed
- Espagne : Environ 15% des importations espagnoles proviennent d’Algérie via les gazoducs Medgaz et (jusqu’en 2021) Maghreb-Europe
Une crise majeure avec l’Algérie perturberait ces approvisionnements, créant des tensions politiques en Europe et compliquant la gestion de la crise énergétique.
Opportunité stratégique américaine
Pour Washington, cette dépendance européenne au gaz algérien constitue à la fois une contrainte et une opportunité :
- Contrainte : Une rupture totale avec l’Algérie pourrait déstabiliser l’Europe, allié stratégique des États-Unis
- Opportunité : En affaiblissant la position énergétique algérienne, les États-Unis renforcent la dépendance européenne au gaz naturel liquéfié (GNL) américain, consolidant ainsi leur influence économique sur l’Europe
La stratégie américaine consiste donc à calibrer la pression pour obtenir des concessions algériennes sans provoquer un effondrement qui déstabiliserait l’Europe.
6.4 Risques sahéliens systémiques
Le Sahel constitue le théâtre où les conséquences d’une crise algéro-américaine se feraient le plus immédiatement sentir.
Vacuum sécuritaire
- Retrait français : Le retrait progressif des forces françaises du Sahel (opération Barkhane terminée, présence résiduelle au Niger, au Tchad et au Burkina Faso) a créé un vide sécuritaire
- Rupture de la coopération US-Algérie : Si la coopération entre Washington et Alger se rompt, la perte des capacités de renseignement partagé (imagerie satellitaire, écoutes de communications, renseignement humain) affaiblirait considérablement la lutte antiterroriste
- Progression des groupes terroristes : Des organisations comme Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM, affiliée à Al-Qaïda) et l’État islamique au Grand Sahara profiteraient de ce vacuum pour consolider leurs positions et étendre leurs zones de contrôle
Le paradoxe stratégique américain
Washington se trouve face à un paradoxe :
- Besoin de stabilité algérienne : Les États-Unis ont besoin d’une Algérie stable et coopérative pour contenir le terrorisme sahélien et maintenir la stabilité en Méditerranée
- Méthodes déstabilisantes : Les pressions économiques et diplomatiques exercées sur Alger risquent de fragiliser le pouvoir algérien, créant précisément l’instabilité que Washington cherche à éviter
Ce paradoxe explique pourquoi la stratégie américaine, incarnée par Schapiro, doit être calibrée avec précision : suffisamment forte pour obtenir des concessions, mais suffisamment contrôlée pour éviter un effondrement qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour toute la région.
VII. PERSPECTIVE IGH : UNE TRANSFORMATION STRUCTURELLE
La nomination de Mark Schapiro comme chargé d’affaires permanent à Alger transcende le simple ajustement diplomatique. Elle incarne la transformation structurelle des relations algéro-américaines, qui passent d’un partenariat transactionnel à une gestion de crise institutionnalisée. Cette évolution marque une rupture historique dans la diplomatie américaine envers l’Algérie et révèle des dynamiques géopolitiques plus larges à l’œuvre en Afrique du Nord et au Sahel.
Les marqueurs de la rupture
| Avant (2020-2024) | Après (2025-2026) |
|---|---|
| Diplomatie de représentation | Diplomatie de contrainte opérationnelle |
| Dialogue institutionnel | Transaction conditionnelle |
| Gestion du différend saharien | Résolution forcée |
| Tolérance de l’équilibre militaire russe | Sanctions et rupture économique |
| Ignorance des droits humains | Instrumentalisation des libertés religieuses |
Au-delà du bilatéral : recomposition atlantique
Washington utilise le cas algérien pour plusieurs objectifs stratégiques dépassant le cadre bilatéral :
- Neutraliser l’influence russe en Afrique du Nord : En sanctionnant l’acquisition du Su-57 et en menaçant d’appliquer CAATSA, les États-Unis cherchent à couper les ponts militaires entre Moscou et ses alliés africains, limitant ainsi la projection de puissance russe en Méditerranée et au Sahel
- Consolider l’axe atlantique Rabat-Madrid-Paris : La pression sur Alger renforce mécaniquement la position du Maroc comme partenaire stratégique incontournable en Afrique du Nord, consolidant un axe atlantique cohérent autour de la Méditerranée occidentale
- Redéfinir le périmètre des alliances post-guerre froide : La diplomatie coercitive américaine teste un nouveau modèle de gestion des « alliés problématiques » : maintenir un dialogue minimal tout en appliquant des pressions ciblées pour obtenir des changements de comportement. Ce modèle pourrait être appliqué ailleurs (Afrique subsaharienne, Amérique latine)
- Tester la diplomatie coercitive comme doctrine : Le cas algérien sert de laboratoire pour une approche diplomatique que l’administration Trump pourrait systématiser : utilisation du rang diplomatique comme sanction en soi, activation simultanée de leviers juridiques (CAATSA, IRFA), instrumentalisation de minorités (Kabylie), et blocage de forums multilatéraux (Board of Peace)
L’Algérie face à ses choix
Le pouvoir algérien se trouve dans une tenaille stratégique sans précédent depuis l’indépendance. Chaque option comporte des risques majeurs :
- Céder : Accepter les exigences américaines (report du Su-57, concessions religieuses, acceptation tacite du plan d’autonomie marocain) serait perçu comme une capitulation. Cela fragiliserait la légitimité interne du régime, alimenterait la contestation nationaliste, et pourrait déclencher une crise politique interne
- Résister : Maintenir les positions actuelles entraînerait l’application de sanctions économiques dévastatrices (CAATSA, CPC), l’isolement diplomatique, et potentiellement l’effondrement économique. Le risque de chaos régional (migration massive, expansion terroriste, fragmentation territoriale) deviendrait alors une réalité
- Temporiser : Maintenir un dialogue minimal sans concessions majeures permettrait de gagner du temps, mais au prix d’une érosion lente des marges de manœuvre. Cette stratégie ne serait viable que si l’Algérie parvenait à diversifier rapidement ses partenariats (Chine, Turquie, Inde) pour compenser la perte d’influence américaine
Il n’existe pas de « troisième voie » évidente permettant de satisfaire à la fois les exigences américaines et les impératifs de légitimité interne. Le pouvoir algérien devra faire des choix douloureux dans les semaines et mois à venir.
Le baromètre Schapiro
La présence de Mark Schapiro à Alger à partir du 1er mars 2026 sera le baromètre de cette crise existentielle. Son succès ou son échec déterminera non seulement l’avenir des relations algéro-américaines, mais la configuration géopolitique de tout le Maghreb et du Sahel pour la décennie à venir.
Si Schapiro parvient à établir un dialogue technique aboutissant à des compromis mutuellement acceptables, la relation pourrait être sauvée, préservant la coopération sécuritaire sahélienne et évitant une crise énergétique européenne. Si, en revanche, la pression américaine s’intensifie sans offre de sortie honorable pour Alger, la rupture pourrait devenir irréversible, avec des conséquences imprévisibles pour toute l’Afrique du Nord et le Sahel.
Ce qui se joue à Alger dépasse largement le cadre bilatéral. C’est la reconfiguration des alliances atlantiques en Afrique, le test d’une nouvelle doctrine de diplomatie coercitive, et la détermination de l’avenir de la stabilité régionale dans un contexte de fragmentation géopolitique mondiale.
NOTES ET RÉFÉRENCES
Analyse Stratégique & Intelligence Géopolitique — Février 2026
Cette note stratégique est produite par l’Institut Géopolitique Horizons à des fins d’analyse et d’information. Les opinions exprimées n’engagent que leurs auteurs et ne constituent ni une recommandation d’investissement, ni un conseil juridique ou politique. La reproduction partielle ou totale de ce document est autorisée sous réserve de mention explicite de la source : Institut Géopolitique Horizons (IGH).
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Réf. : IGH-NS-2026-02-017 | Classification : Publique








