Analyse géopolitique
Maghreb – Sahel – Afrique Atlantique
IGH-RE-Maghreb-20250905
Abdelhakim Yamani
05 septembre 2025
Résumé exécutif
L’allocution du président algérien Tebboune lors de l’IATF 2025 révèle une inspiration quasi littérale de la Doctrine d’Abidjan formulée par Mohammed VI en 2014. Cette analyse comparative met en évidence un « recyclage discursif » systématique des axes stratégiques marocains. Le dépôt simultané d’une plainte malienne contre l’Algérie devant la CIJ expose la déconnexion entre ambitions affichées et réalité géopolitique, illustrant l’écart croissant entre rhétorique panafricaine et capacité d’influence effective.
Contexte de l’allocution de Tebboune
Lors de l’inauguration de la 4e édition de la Foire commerciale intra-africaine (IATF) à Alger le 4 septembre 2025, le président Abdelmadjid Tebboune a prononcé un discours structurant dans un contexte où l’Afrique cherche à renforcer son intégration économique. Le chef d’État algérien a notamment souligné que « l’Afrique ne peut plus se contenter de 3% du commerce mondial alors qu’elle détient 30% des ressources naturelles »1.
Cette déclaration s’inscrit dans une démarche visant à repositionner le continent dans l’économie mondiale, mais révèle simultanément une forte inspiration de la stratégie marocaine formulée onze ans plus tôt.
La Doctrine d’Abidjan comme matrice conceptuelle
La Doctrine d’Abidjan, énoncée par Mohammed VI au Forum économique maroco-ivoirien de février 2014, avait établi un cadre stratégique fondamental pour l’intégration africaine. Cette doctrine posait les bases d’une coopération Sud-Sud, du développement infrastructurel, de la valorisation de la jeunesse et de l’affirmation de la souveraineté économique continentale2.
L’analyse comparative révèle que le discours de Tebboune reproduit ces priorités de manière quasi littérale, configurant ce que l’on peut qualifier de « recyclage discursif maîtrisé ».
Analyse comparative des énoncés stratégiques
| Tebboune (IATF 2025) | Mohammed VI (Abidjan 2014) | Analyse |
|---|---|---|
| « L’Afrique ne peut plus se contenter de 3% du commerce mondial alors qu’elle détient 30% des ressources naturelles » | « L’Afrique détient des richesses considérables, mais reste marginalisée dans le commerce international » | Reprise quasi littérale du diagnostic sur la marginalisation économique africaine |
| « Il faut construire un continent intégré, doté d’infrastructures modernes comme la route transsaharienne » | « Mettre en place des infrastructures de transport et d’énergie est impératif pour connecter le continent » | Priorité identique accordée aux infrastructures stratégiques |
| « Nous devons affirmer la souveraineté économique des États africains » | « La souveraineté économique est la clé du progrès et de la dignité africaine » | Concept central repris à l’identique |
Note IGH : L’initiative algérienne pour l’accès sahélien à la Méditerranée
Dans son allocution à l’IATF 2025, le président Tebboune a évoqué la mise en place de projets visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à la Méditerranée. Il a mentionné les grands projets d’infrastructure continentaux qui incluent la route transsaharienne reliant Alger à Lagos, via Tamanrasset, ainsi que l’ouverture de nouvelles liaisons aériennes et maritimes entre capitales africaines, visant à renforcer les échanges sans transit européen3.
Cette démarche rappelle directement l’initiative marocaine visant à faciliter l’accès des pays sahéliens à la Méditerranée. L’approche algérienne participe également au désenclavement sahélien par la création de corridors économiques, notamment via le transport routier, ferroviaire, aérien et maritime, pour mieux intégrer la région au niveau méditerranéen et continental.
Cette annonce s’inscrit dans une logique panafricaine compétitive, en miroir des initiatives marocaines pour l’ouverture de l’accès sahélien sur la Méditerranée par des voies économiques et logistiques directes4.
⚠️ Contradiction géopolitique majeure
Le même jour que l’allocution de Tebboune prônant la coopération sahélienne, le Mali a déposé une requête contre l’Algérie devant la Cour internationale de Justice. Bamako accuse Alger de la destruction préméditée d’un drone malien dans la région de Kidal entre le 31 mars et le 1er avril 2025, qualifiant cet acte d' »agression hostile » violant les principes internationaux et la Charte des Nations Unies5.
Le communiqué malien dénonce également une « entrave délibérée » aux opérations antiterroristes et évoque une possible « collusion entre les autorités algériennes et des groupes terroristes ». Cette escalade judiciaire révèle des tensions profondes qui contredisent frontalement le discours intégrateur de Tebboune.
Cette coïncidence temporelle illustre parfaitement la déconnexion entre les ambitions déclarées d’Alger et la réalité conflictuelle de ses relations avec les pays sahéliens censés bénéficier de ses propositions d’intégration.
Différentiel d’efficacité stratégique
Tandis que Mohammed VI a traduit sa doctrine par des mécanismes concrets – Fonds Mohammed VI pour l’investissement, projets d’insertion régionale, réformes structurelles – l’Algérie n’a pas réussi, depuis 2019, à concrétiser ses ambitions africaines par des réalisations tangibles.
Le contentieux avec le Mali révèle une dimension supplémentaire : l’incapacité d’Alger à maintenir des relations apaisées avec ses partenaires stratégiques sahéliens, condition préalable à toute coopération économique durable. Cette asymétrie révèle que la compétition pour le leadership continental ne se limite plus aux déclarations d’intention, mais nécessite une capacité opérationnelle de transformation des visions en politiques durables.
Conclusion stratégique croisée
L’analyse comparative démontre que le discours de Tebboune constitue un recyclage maîtrisé mais atténué de la Doctrine d’Abidjan. Le contentieux simultané avec le Mali révèle une incohérence stratégique fondamentale qui compromet la crédibilité des propositions algériennes et expose la fragilité de l’approche d’Alger en Afrique.
Cette contradiction illustre une mutation fondamentale des enjeux géopolitiques africains contemporains : les États africains privilégient désormais les partenaires capables de maintenir une cohérence entre ambitions déclarées et pratiques diplomatiques effectives. Cette exigence de cohérence distingue nettement la stratégie marocaine de l’approche algérienne, consolidant l’avantage comparatif de Rabat dans la compétition pour l’influence continentale.
Notes
1 Radio Algérie, « Le président de la République à l’IATF 2025 », 4 septembre 2025.
2 Royaume du Maroc, « Texte intégral du discours de SM le Roi au Forum économique maroco-ivoirien », Abidjan, février 2014.
3 TSA, « IATF 2025 : le plaidoyer historique de Tebboune pour l’Afrique », septembre 2025.
4 APA News, « Tebboune érige sa vision africaine en vitrine diplomatique », septembre 2025.
5 Gouvernement de transition du Mali, « Communiqué officiel sur le dépôt de requête contre l’Algérie devant la CIJ », 4 septembre 2025.
@Institut Géopolitique Horizons








