Par Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons 31 mars 2025
L’entretien téléphonique entre le président français Emmanuel Macron et son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune ce lundi 31 mars 2025 confirme ce que notre Institut avait révélé en rigoureuse exclusivité dès le 13 mars dernier. Notre analyse prospective, publiée il y a près de 20 jours, annonçait déjà les contours d’un rapprochement diplomatique entre Paris et Alger qui s’est aujourd’hui officiellement concrétisé, marquant ainsi la fin d’une crise qui aura duré huit mois entre les deux capitales.
Comme nous l’avions souligné, ce type d’entretien présidentiel qui vient clôturer une crise diplomatique majeure est toujours l’aboutissement de négociations secrètes préalables. Ces tractations discrètes, que notre Institut avait précisément révélées au plus fort de la crise, ont pavé la voie à cette réconciliation officielle désormais actée par les deux chefs d’État.
Une normalisation aux contours prévisibles
Le communiqué commun publié à l’issue de l’entretien présidentiel corrobore les éléments que nous avions identifiés dans nos analyses précédentes:
– L’évocation d’un « long échange franc et amical » entre les deux présidents signale clairement la volonté partagée de tourner la page d’une crise qui aura profondément affecté les relations bilatérales.
– La reprise « sans délai » de la coopération sécuritaire et migratoire constitue le cœur opérationnel de cette normalisation, répondant aux préoccupations prioritaires des deux capitales.
– L’annonce de la visite prochaine du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, à Alger souligne la volonté de concrétiser rapidement ce rapprochement par des actes officiels.
La question Sansal : vers une grâce imminente
Comme nous l’avions anticipé dans notre analyse du 22 mars intitulée « Affaire Sansal: Le Deal se Confirme », le sort de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a fait l’objet d’une mention explicite dans le communiqué présidentiel. Emmanuel Macron a « réitéré sa confiance dans la clairvoyance du président Tebboune et appelé à un geste de clémence et d’humanité à l’égard de M. Boualem Sansal, à raison de l’âge et de l’état de santé de l’écrivain ».
Cette formulation diplomatique reprend presque mot pour mot la déclaration faite par le président français le 20 mars dernier que nous avions alors qualifiée de « message diplomatique codé ». La référence explicite à l’état de santé de l’écrivain prépare le terrain à une grâce présidentielle.
Le timing de cette annonce est particulièrement significatif : l’Algérie célèbre aujourd’hui l’Aïd El Fitr, fête marquant la fin du Ramadan. Conformément à la tradition, cette période est propice aux mesures de clémence présidentielle. Il est donc hautement probable que la grâce de Boualem Sansal soit annoncée de manière imminente, s’inscrivant dans le cadre des grâces traditionnelles de l’Aïd et permettant ainsi au président Tebboune de présenter cette décision comme un acte de magnanimité religieuse plutôt que comme une concession aux pressions françaises.
Le Sahara occidental : la grande absente
Fait particulièrement significatif, la question du Sahara occidental – pourtant déclencheur principal de cette crise diplomatique en juillet 2024 – est totalement absente du communiqué commun. Cette omission n’est pas fortuite et confirme notre analyse du 13 mars selon laquelle « sur la question du soutien de la France à la souveraineté marocaine sur ses provinces sahariennes […] aucun rétropédalage n’est envisageable sur cette position ».
Cette absence témoigne de l’approche pragmatique finalement adoptée par Alger, qui a choisi de normaliser ses relations avec Paris sans exiger de recul sur ce dossier sensible, exactement comme elle l’avait fait lors de sa réconciliation avec Madrid en 2022.
Analyse des communiqués : une convergence révélatrice
Les communiqués publiés par l’Élysée et la présidence algérienne présentent une similitude frappante, indiquant une coordination étroite dans leur rédaction. Cette harmonie rédactionnelle constitue en soi un signal diplomatique fort de la volonté commune de tourner la page.
La version arabophone du communiqué algérien reprend fidèlement la structure et le contenu du texte français, sans modification substantielle ni ajout de considérations spécifiques destinées à l’opinion publique algérienne, contrairement aux pratiques habituelles d’Alger en pareilles circonstances.
Cette convergence des communiqués révèle une coordination approfondie et une volonté partagée d’éviter tout malentendu ou interprétation divergente qui pourrait compromettre ce rapprochement.
Les intérêts stratégiques au cœur de la réconciliation
Les deux présidents ont souligné dans leur communiqué que « les intérêts stratégiques et de sécurité respectifs des deux pays » exigeaient le retour au dialogue. Cette formulation met en lumière le pragmatisme qui a finalement prévalu dans cette réconciliation.
Pour la France, la normalisation des relations avec Alger représente:
– Un atout crucial dans sa stratégie sahélienne, alors que l’influence française continue de s’éroder au Mali, au Burkina Faso et au Niger
– Une nécessité opérationnelle pour la gestion des flux migratoires, particulièrement sensible dans le contexte politique français actuel
– Un impératif économique, alors que plusieurs projets d’investissements français en Algérie étaient gelés depuis juillet 2024
Pour l’Algérie, cette normalisation répond également à des impératifs stratégiques:
– La nécessité de sortir d’un isolement diplomatique croissant, particulièrement accentué par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche
– L’importance de préserver ses intérêts économiques en Europe, notamment concernant ses exportations gazières
– La volonté de rééquilibrer ses alliances internationales, dans un contexte marqué par des tensions persistantes avec le Maroc
Un calendrier accéléré
Le calendrier de cette normalisation s’avère particulièrement rapide:
– La visite du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, est annoncée dès le 6 avril à Alger
– Une rencontre entre les deux présidents est d’ores et déjà envisagée, sans date précise
Cette célérité témoigne de la volonté partagée d’Alger et de Paris de rétablir rapidement des relations normales, dans un contexte international complexe exigeant des partenariats stables.
Perspectives
Cette normalisation diplomatique ouvre plusieurs perspectives d’évolution:
1. Sur le dossier Sansal: Une grâce présidentielle à l’occasion de l’Aïd el-Fitr célébré aujourd’hui même en Algérie apparaît désormais comme l’issue la plus probable et imminente.
2. Sur le plan migratoire: La reprise « sans délai » de la coopération dans ce domaine devrait se traduire par une acceptation accrue par Alger des laissez-passer consulaires pour les ressortissants algériens en situation irrégulière en France.
3. Sur le plan sécuritaire: Le rétablissement de la coopération en matière de lutte antiterroriste et de renseignement constitue un enjeu crucial pour les deux pays, particulièrement dans le contexte de l’instabilité persistante au Sahel.
4. Sur le plan économique: L’année 2025 pourrait voir la relance de plusieurs projets d’investissements français en Algérie, notamment dans les secteurs énergétique et industriel.
Cette réconciliation franco-algérienne illustre parfaitement les dynamiques géopolitiques contemporaines où le pragmatisme finit généralement par prévaloir sur les postures idéologiques, particulièrement lorsque des intérêts stratégiques majeurs sont en jeu.








