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Containment au Sahel : Les Émirats Tissent leur Toile autour de l’Algérie

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
23 mai 2025
in Actualités, Algérie, Maroc, Sahel
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Containment au Sahel : Les Émirats Tissent leur Toile autour de l’Algérie
Institut Géopolitique Horizons
Abdelhakim Yamani
23 Mai 2025

 

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Résumé exécutif

La tournée diplomatique de Sheikh Shakhboot Bin Nahyan Al Nahyan dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) en mai 2025, suivie de la visite stratégique de Saddam Haftar au Niger, révèle la mise en œuvre d’une stratégie de containment émiratie visant explicitement l’Algérie. Cette architecture géopolitique, articulée autour de l’axe Benghazi-Niamey-Bamako-Ouagadougou et renforcée par la convergence avec l’Initiative royale marocaine, matérialise un encerclement méthodique de l’influence algérienne au Sahel. Les Émirats arabes unis exploitent le vide géopolitique laissé par le retrait occidental pour construire un cordon sanitaire autour d’Alger, combinant diplomatie économique, coopération sécuritaire et réorientation des flux énergétiques vers l’Atlantique.

 

Introduction : L’émergence d’un nouveau grand jeu sahélien

Le Sahel connaît depuis 2020 une recomposition géopolitique majeure caractérisée par le retrait progressif des puissances occidentales et l’émergence de nouveaux acteurs régionaux. Dans ce contexte de vacuum stratégique, les Émirats arabes unis déploient une diplomatie d’influence sophistiquée qui dépasse largement les considérations économiques pour s’inscrire dans une logique de containment géopolitique.

La séquence diplomatique de mai 2025 – visite émiratie dans les trois capitales de l’AES suivie de la mission de Saddam Haftar à Niamey – ne relève pas de la coïncidence. Elle traduit l’activation d’une stratégie d’encerclement de l’Algérie minutieusement orchestrée depuis Abou Dhabi, exploitant les fractures sahéliennes pour redessiner les équilibres régionaux au détriment d’Alger.

 

I. Architecture du containment : La géométrie variable émiratie

1.1 L’axe Abou Dhabi-AES : Une alliance de circonstances géopolitiques

La tournée de Sheikh Shakhboot dans les trois capitales de l’Alliance des États du Sahel matérialise une convergence d’intérêts stratégiques. Les Émirats offrent aux juntes militaires maliennes, nigériennes et burkinabè ce qu’aucune autre puissance ne peut garantir : un soutien inconditionnel sans exigences démocratiques, couplé à des investissements massifs et un appui sécuritaire tangible.

Au Mali, l’extension du protocole de défense de 2019 et les projets d’investissement dans l’énergie solaire (centrale de Touna, 93 MW) s’inscrivent dans une logique de partenariat durable. Au Niger, les discussions sur le développement minier et énergétique visent à sécuriser l’approvisionnement émirati en uranium et métaux rares. Au Burkina Faso, malgré une visite plus discrète, les accords de coopération économique renforcent l’emprise émiratie sur l’agriculture et les infrastructures.

1.2 Le facteur Haftar : Quand Benghazi complète la stratégie d’Abou Dhabi

La visite de Saddam Haftar au Niger, culminant par sa décoration officielle, révèle la dimension militaire du containment émirati. Cette séquence n’est pas fortuite : elle intervient immédiatement après la tournée de Sheikh Shakhboot, suggérant une coordination stratégique entre les Émirats et l’Armée nationale libyenne (ANL).

Les accords sécuritaires conclus entre Saddam Haftar et Abdourahamane Tchiani portent sur le contrôle des frontières, la lutte antiterroriste et, surtout, la possible prise de contrôle par l’ANL de l’ancienne base française de Madama. Cette installation stratégique, située à la frontière libyo-nigérienne, constituerait une base avancée pour les opérations transfrontalières, complétant le dispositif d’encerclement de l’Algérie par le Sud.

 

II. Motivations stratégiques : Pourquoi contenir l’Algérie ?

2.1 Rivalités énergétiques et torpillage du projet gazier transsaharien

L’Algérie représente un concurrent direct des Émirats sur les marchés énergétiques européens et africains. Avec ses réserves gazières considérables et sa proximité géographique avec l’Europe, Alger dispose d’atouts stratégiques que les Émirats cherchent à neutraliser. Le containment sahélien vise à limiter l’expansion de l’influence énergétique algérienne vers l’Afrique subsaharienne, préservant ainsi les parts de marché émiraties.

La dimension la plus stratégique de cette rivalité énergétique réside dans le financement émirati du gazoduc Africa Atlantic Gas Pipeline (AAGP), reliant le Nigeria au Maroc via l’Atlantique. Ce soutien financier majeur d’Abou Dhabi sonne le glas du projet algérien concurrent de gazoduc transsaharien, qui devait connecter l’Algérie au Nigeria en traversant le Niger. En finançant l’AAGP, les Émirats neutralisent définitivement les ambitions algériennes de devenir le hub gazier de l’Afrique de l’Ouest, tout en renforçant l’axe Rabat-Abuja au détriment d’Alger.

Les projets énergétiques émiratis au Sahel – notamment dans le solaire et l’hydrogène vert – s’inscrivent dans cette logique concurrentielle. En sécurisant les partenariats énergétiques avec les pays de l’AES, les Émirats privent l’Algérie de débouchés naturels pour ses exportations gazières et électriques.

2.2 Lutte d’influence géopolitique au Maghreb-Sahel

L’Algérie a traditionnellement exercé une influence prépondérante au Sahel, s’appuyant sur ses liens historiques avec les mouvements de libération africains et sa diplomatie de non-alignement. Cette hégémonie régionale entre en collision directe avec les ambitions émiraties d’expansion vers l’Afrique subsaharienne.

Le containment émirati vise à briser cette continuité géographique et politique entre l’Algérie et ses alliés sahéliens traditionnels. En s’imposant comme partenaire privilégié des nouvelles élites militaires sahéliennes, les Émirats créent un cordon sanitaire qui isole diplomatiquement l’Algérie de son arrière-cour stratégique.

2.3 Concurrence sur les matières premières critiques

Le Sahel recèle d’importantes réserves d’uranium, d’or et de terres rares, ressources cruciales pour les ambitions technologiques émiraties. L’Algérie, par sa proximité géographique et ses liens historiques, constitue un concurrent naturel pour l’accès à ces matières premières.

La stratégie émiratie vise à sécuriser des accès exclusifs ou privilégiés aux ressources sahéliennes, court-circuitant les circuits commerciaux traditionnels dominés par l’Algérie. Les investissements miniers au Niger et les projets agricoles au Mali s’inscrivent dans cette logique d’appropriation économique.

III. Mécanismes opérationnels : Les leviers du containment

3.1 Diplomatie économique : L’arme de la dépendance

Les Émirats déploient une diplomatie économique massive au Sahel, promettant près de 97 milliards de dollars d’investissements en Afrique. Cette générosité apparente masque une stratégie de création de dépendances économiques structurelles.

Les projets d’infrastructures émiratis – centrales solaires, complexes agricoles, zones économiques spéciales – visent à intégrer les économies sahéliennes dans l’orbite émiratie, réduisant mécaniquement leur marge de manœuvre vis-à-vis d’autres partenaires, notamment l’Algérie. Cette stratégie de soft power économique s’avère particulièrement efficace face à des États sahéliens en quête de financement pour leur développement.

3.2 Coopération sécuritaire : L’alliance des convenances

La coopération militaire et sécuritaire constitue le second pilier du dispositif émirati. Les livraisons d’armes, programmes de formation et accords de défense créent des liens de dépendance militaire qui compliquent toute réorientation géopolitique future.

L’implication de l’ANL de Haftar ajoute une dimension paramilitaire à cette stratégie. Le contrôle potentiel de la base de Madama par les forces libyennes pro-émiraties créerait un point d’appui militaire permanent aux frontières sahéliennes, institutionnalisant la présence émiratie dans la région.

3.3 Diplomatie culturelle et religieuse : L’islam modéré comme soft power

Les Émirats exploitent leur image d’islam modéré et tolérant pour séduire les élites sahéliennes. Cette diplomatie religieuse, moins visible mais tout aussi efficace, vise à contrebalancer l’influence des autres puissances musulmanes régionales, notamment l’Algérie et ses alliés traditionnels.

Les programmes éducatifs, bourses d’études et échanges culturels émiratis participent de cette stratégie de long terme visant à former les futures élites sahéliennes dans l’orbite d’Abou Dhabi.

 

IV. La dimension marocaine : Convergence d’intérêts géostratégiques

4.1 L’Initiative royale atlantique et l’AES : Une synergie orchestrée

La stratégie émiratie de containment algérien s’articule parfaitement avec l’Initiative royale marocaine visant à offrir un accès à l’océan Atlantique aux pays enclavés du Sahel, notamment ceux de l’AES. Cette convergence géopolitique n’est pas fortuite : elle traduit une alliance objective entre Rabat et Abou Dhabi pour redessiner les flux commerciaux et énergétiques ouest-africains au détriment de l’Algérie.

L’Initiative royale propose aux pays de l’AES – Mali, Niger, Burkina Faso – une alternative logistique et commerciale aux corridors traditionnels contrôlés ou influencés par l’Algérie. En offrant un accès direct à l’Atlantique via les ports marocains, cette initiative brise la dépendance sahélienne aux routes commerciales algériennes, isolant davantage Alger de ses partenaires naturels.

4.2 Le triangle Rabat-Abou Dhabi-AES : Architecture d’un nouveau partenariat

La visite émiratie au Sahel s’inscrit donc dans une logique triangulaire plus large, où les Émirats servent de catalyseur financier à l’ambition géopolitique marocaine. Le financement émirati de l’AAGP et le soutien aux économies de l’AES créent les conditions d’une intégration économique Sud-Sud qui contourne systématiquement l’Algérie.

Cette architecture géopolitique transforme le Maroc en plateforme atlantique pour les échanges sahéliens, tandis que les Émirats apportent les capitaux et la technologie nécessaires à cette recomposition. L’AES devient ainsi le maillon sahélien d’un axe stratégique Atlantique-Golfe qui marginalise définitivement les ambitions algériennes de leadership régional.

 

V. Réactions et contre-stratégies algériennes

5.1 Diagnostic algérien : Entre déni et inquiétude

Alger observe avec inquiétude cette montée en puissance émiratie au Sahel, y voyant une menace directe à ses intérêts géostratégiques. Les déclarations officielles algériennes dénoncent régulièrement les « ingérences extérieures » au Sahel, euphémisme transparent pour désigner la stratégie émiratie.

Cependant, l’Algérie peine à proposer une alternative crédible face à l’offensive de charme émiratie. Contrainte par ses propres difficultés économiques et sa diplomatie traditionnellement prudente, Alger se trouve en position défensive face à un adversaire disposant de moyens financiers considérables.

5.2 Limites de la riposte algérienne

La contre-stratégie algérienne souffre de plusieurs handicaps structurels. D’abord, les moyens financiers limités d’Alger ne permettent pas de rivaliser avec la générosité émiratie. Ensuite, l’instabilité politique interne algérienne complique l’élaboration d’une stratégie cohérente de long terme.

L’abandon de fait du projet de gazoduc transsaharien, torpillé par le financement émirati de l’AAGP, prive l’Algérie de son principal levier d’influence économique au Sahel. Sans alternative énergétique crédible à proposer aux pays de l’AES, Alger se trouve désarmée face à l’offensive de séduction émiratio-marocaine.

Enfin, les liens traditionnels de l’Algérie avec certains groupes sahéliens, parfois perçus comme obsolètes par les nouvelles élites militaires, constituent un handicap face à la modernité apparente du modèle émirati et à l’attractivité de l’ouverture atlantique marocaine.

 

Conclusion stratégique : Vers une recomposition durable ?

La stratégie de containment émiratie au Sahel, amplifiée par sa convergence avec l’Initiative royale marocaine, représente plus qu’une simple rivalité bilatérale : elle illustre la recomposition en cours des équilibres géopolitiques africains. L’architecture géopolitique émergente – axe Abou Dhabi-AES-Rabat renforcé par l’alliance Haftar – redessine durablement la carte des influences régionales et des flux économiques ouest-africains.

Le financement émirati de l’AAGP et le soutien à l’ouverture atlantique de l’AES via le Maroc créent une nouvelle géographie énergétique et commerciale qui marginalise structurellement l’Algérie. Cette recomposition dépasse le cadre sahélien pour toucher l’ensemble de l’espace ouest-africain, transformant le Maroc en hub atlantique et les Émirats en financeur de cette nouvelle connectivité Sud-Sud.

Cette stratégie présente néanmoins des vulnérabilités. La dépendance émiratie vis-à-vis d’alliés locaux parfois instables (juntes militaires, forces paramilitaires) fragilise la pérennité du dispositif. Par ailleurs, la montée en puissance d’autres acteurs régionaux (Russie, Turquie, Chine) pourrait compliquer le jeu émirati.

Pour l’Algérie, l’enjeu consiste désormais à adapter sa diplomatie sahélienne aux nouvelles réalités géopolitiques, en proposant une alternative crédible au modèle émiratio-marocain sans pour autant compromettre ses propres intérêts stratégiques. La perte du projet gazier transsaharien constitue un revers majeur qui complique cette adaptation.

La séquence diplomatique de mai 2025 marque ainsi une étape décisive dans l’émergence d’un nouvel ordre géopolitique sahélien, où l’influence traditionnelle algérienne se trouve contestée par une alliance émiratio-marocaine méthodique et sophistiquée. Cette recomposition interroge plus largement sur l’avenir des équilibres régionaux dans un Sahel en perpétuelle reconfiguration, désormais connecté à l’Atlantique plutôt qu’à la Méditerranée.

Institut Géopolitique Horizons – Mai 2025

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Tags: ANALYSEBamakoBurkina FasoConfederation AESContainmentContexte géopolitiquediplomatieGeneral ThianigéopolitiqueIbrahim TraoreIGH Institut Géopolitique HorizonsmaghrebMALIMauritanieNiameyNIGERONUOuagadougouRABATSaddam HaftarSahelSheikh Shakhboot Bin Nahyan Al Nahyantebboune
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