Par Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons
L’orchestration d’une manipulation médiatique
La récente controverse autour du « Plan de Gaza » illustre parfaitement la sophistication croissante des tentatives de pression israéliennes sur le Maroc. Cette nouvelle manœuvre s’inscrit dans une longue série d’initiatives visant à influencer la position marocaine, mais elle se distingue par son audace et sa complexité. L’orchestration de cette opération a débuté le 27 janvier 2025, lorsque le Washington Times publie une tribune apparemment anodine. Signée par un certain John Lemandri de Williamsburg, elle suggère le Sahara Occidental marocain comme terre d’accueil pour les Palestiniens de Gaza, après avoir critiqué la proposition initiale de Trump concernant leur relocalisation en Jordanie et en Égypte. L’auteur y développe des arguments démographiques et linguistiques plus que discutables sur la population de 632.200 habitants et la pratique du hassaniya, tentant de présenter la région comme une « terre sans maître » entre le Maroc et la Mauritanie.
De la tribune au scandale diplomatique
Cette opinion isolée prend une toute autre dimension le 5 février, lorsque le Jerusalem Post, média notoirement proche du gouvernement Netanyahu et servant régulièrement de caisse de résonance aux positions officielles de l’État hébreu, la transforme en « information » sensationnelle. Le timing de cette publication, d’abord à 20h26 puis mise à jour à 21h42, sous le titre provocateur « Trump considers Morocco, Puntland, Somaliland for relocated Gazans – report », suggère une orchestration minutieuse. L’intervention maladroite du consul israélien Bachar dans les jours suivants, ponctuée par un tweet d’excuses rapidement supprimé alors qu’il n’avait atteint que 676 vues, vient confirmer le caractère délibéré de cette campagne médiatique.
Les origines : l’accord tripartite de 2020
Cette séquence s’inscrit dans une stratégie de pression plus large, dont les origines remontent à la signature de l’Accord Tripartite à Rabat en décembre 2020. Cet accord historique, fruit d’une négociation complexe impliquant les États-Unis comme médiateur, prévoyait explicitement une reprise progressive des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. La première étape consistait en l’établissement de bureaux de liaison, une approche prudente et graduelle qui reflétait la position traditionnellement mesurée du Maroc. Un point crucial de l’accord, souvent occulté par la partie israélienne dans ses communications ultérieures, stipulait explicitement que l’évolution de ces relations serait conditionnée par les avancées dans le processus de paix israélo-palestinien. Cette clause, fondamentale pour le Maroc, témoigne de sa volonté constante de lier le développement des relations bilatérales au respect des droits du peuple palestinien.
Une stratégie de pression systématique
Dès la signature de l’accord, voire même quelques semaines avant, le gouvernement israélien a déployé une stratégie systématique visant à forcer le Maroc à intégrer le groupe des États arabes signataires des Accords d’Abraham. Cette campagne s’est manifestée à travers une intense activité sur les réseaux sociaux et les médias mainstream visant à créer une confusion sur le statut du Maroc vis-à-vis des Accords d’Abraham, alors que le royaume n’en est pas signataire. La manipulation d’événements diplomatiques majeurs, notamment le Sommet du Neguev, s’inscrit dans cette même stratégie. Les agissements controversés de l’ex-chef du bureau de liaison israélien à Rabat, David Govrin, qui s’est comporté comme un ambassadeur alors qu’il n’en avait ni le statut ni les prérogatives, ont participé à cette tentative de forcer la main au Maroc.
Netanyahu : entre pressions internes et manœuvres externes
La situation actuelle révèle un Netanyahu sous pression multiple. Sur le plan intérieur, il fait face à une opposition croissante à sa gestion du conflit avec le Hamas. Sur le plan international, il cherche désespérément des solutions pour le « jour d’après » à Gaza. Conforté par la présence de Trump à la Maison Blanche lors de l’annonce du « Plan pour Gaza », le Premier ministre israélien tente de mobiliser tous les leviers possibles, y compris la communauté d’origine marocaine en Israël, forte de 800 000 personnes, pour influencer Rabat. Cette stratégie s’est accompagnée de provocations à peine voilées, comme ses apparitions publiques à deux reprises avec des cartes montrant un Maroc amputé de ses provinces sahariennes, incidents systématiquement qualifiés « d’erreurs involontaires » par son entourage.
La fermeté de la réponse marocaine
La réponse marocaine à ces multiples pressions s’est caractérisée par une constance et une fermeté remarquables. Dès le 8 octobre 2023, le ministère des Affaires étrangères exprimait sa « profonde préoccupation » face à l’escalade, tandis que le Palais royal réaffirmait le droit à la résistance légitime contre l’occupation, inscrit dans le droit international. Cette position s’est traduite par des actes concrets : le Maroc a maintenu son rôle humanitaire unique, étant le seul pays à pouvoir acheminer des aides par voie terrestre à Gaza au plus fort du conflit, démontrant ainsi sa capacité à agir efficacement malgré les tensions. Cette capacité d’action, combinée à la présidence du Comité Al Qods par le Roi Mohammed VI, souligne la position singulière du Maroc dans ce conflit et sa responsabilité particulière dans la défense des Lieux Saints musulmans d’Al Qods (Jérusalem).
Le rôle crucial du Comité Al Qods
La présidence du Comité Al Qods confère au Maroc une responsabilité historique particulière. Ce rôle, qui va bien au-delà d’une simple fonction honorifique, implique une responsabilité concrète dans la préservation du statut de Jérusalem et la protection de son caractère religieux et culturel unique. Cette position privilégiée permet au Maroc de jouer un rôle de médiateur crédible, capable de dialoguer avec toutes les parties tout en maintenant une position de principe ferme.
Les atouts stratégiques du Maroc
La tentative de pression israélienne semble avoir gravement sous-estimé plusieurs facteurs fondamentaux. D’abord, la profondeur de l’engagement marocain envers la cause palestinienne, qui ne relève pas d’un simple positionnement diplomatique mais s’enracine dans une conviction profonde, partagée tant par les institutions que par la population. L’autonomie stratégique du royaume, renforcée par des partenariats diversifiés avec l’UE, la Chine et les États-Unis, lui confère une marge de manœuvre considérable. Le soutien populaire massif à la cause palestinienne, manifesté par un nombre impressionnant de manifestations populaires monstres à travers tout le royaume, témoigne de l’ancrage profond de cette position dans la société marocaine.
L’ironie d’une coopération florissante
L’ironie de cette situation réside dans le fait que le Maroc a été le principal bénéficiaire de la reprise des relations depuis 2020. Le commerce bilatéral a connu une progression spectaculaire, passant de 130 millions d’euros en 2021 à 500 millions en 2024. Cette croissance exceptionnelle s’est manifestée dans de nombreux secteurs stratégiques. L’industrie militaire a vu l’acquisition de drones Heron pour 200 millions de dollars en 2022 et de systèmes de défense anti-aérienne Skylock en 2021, suivie par la modernisation des blindés par Elbit Systems en 2023. Les transferts de technologie civile ont atteint des sommets avec 200 millions de dollars d’investissements dans l’agriculture intelligente et l’énergie solaire, démontrant une coopération pragmatique dans des domaines d’intérêt mutuel.
Le secteur des phosphates illustre particulièrement bien cette dynamique, représentant désormais 30% des exportations marocaines vers Israël, notamment à travers un contrat stratégique avec l’entreprise israélienne ICL. Le secteur agricole n’est pas en reste, avec des exportations atteignant 150 millions de dollars, tandis que la coopération technologique s’étend aux domaines de la cybersécurité et du renseignement. Cette diversification des échanges témoigne d’une approche pragmatique qui n’exclut aucun domaine de coopération potentiellement bénéfique.
Cette réalité économique florissante rend d’autant plus remarquable la capacité du Maroc à maintenir une position de principe inébranlable sur la question palestinienne. Contrairement aux affirmations erronées, aucun membre du gouvernement marocain ne s’est rendu en Israël, et la participation au Sommet du Néguev ne constituait pas une visite bilatérale. La deuxième édition prévue à Dakhla n’a d’ailleurs jamais eu lieu, ayant été plusieurs fois reportée avant de tomber dans l’oubli, illustrant la capacité du Maroc à résister aux pressions sans compromettre ses intérêts fondamentaux.
Une diplomatie millénaire à l’œuvre
Cette posture n’est pas le fruit du hasard, mais l’expression d’une tradition diplomatique millénaire. La diplomatie marocaine, héritière d’une expérience cognitive de plus de douze siècles, puise dans un héritage historique unique sa capacité à concilier des positions apparemment contradictoires. Cette profondeur historique, souvent sous-estimée par ses interlocuteurs contemporains, permet au royaume de naviguer avec une rare habileté dans les eaux troubles de la géopolitique contemporaine.
La gestion marocaine de cette crise illustre parfaitement cette sophistication diplomatique. En maintenant simultanément une coopération pragmatique dans les domaines d’intérêt mutuel et une position de principe ferme sur la question palestinienne, le Maroc démontre sa capacité à poursuivre une politique étrangère multidimensionnelle. Cette approche, qui combine flexibilité tactique et constance stratégique, s’appuie sur une expérience diplomatique séculaire qui continue de conférer au royaume une remarquable capacité à déjouer les tentatives de pression, aussi sophistiquées soient-elles.







