Par Abdelhakim Yamani
Le 9 janvier 2023, Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, publiait dans Le Figaro une tribune dont le titre résonnait comme un avertissement : « L’Algérie s’effondre, entraînera-t-elle la France dans sa chute ? ». Cette analyse, qui pouvait alors sembler alarmiste, mérite aujourd’hui d’être réexaminée à la lumière des développements récents. L’accumulation des indicateurs de fragilité institutionnelle, économique et sociale invite à une réflexion approfondie sur la trajectoire actuelle de l’État algérien, d’autant que les signes de déliquescence se multiplient à un rythme préoccupant.
La mainmise historique de l’armée sur les structures étatiques, résumée par la formule attribuée à l’ancien président Bouteflika « Tous les pays du monde ont une armée, sauf l’Algérie où l’armée a un pays », révèle aujourd’hui ses limites structurelles avec une acuité particulière. L’instabilité au sommet de la hiérarchie militaire, illustrée par l’emprisonnement de plus de 150 officiers supérieurs et généraux, témoigne d’une fragilisation sans précédent du principal pilier du régime. Plus inquiétant encore, les services de sécurité montrent des signes de désagrégation interne. La multiplication des vidéos sur les réseaux sociaux montrant des militaires brûlant le portrait de Tebboune, dénonçant leurs conditions d’alimentation ou affichant leur solidarité avec les mouvements contestataires traduit une érosion profonde de la discipline et de la loyauté, socles traditionnels de la stabilité du régime. Cette démoralisation des forces armées et de sécurité représente une menace existentielle pour un système qui repose essentiellement sur l’appareil militaire.
La légitimité politique du pouvoir central s’érode de manière continue et accélérée. L’élection présidentielle contestée, marquée par des fraudes avérées au point que le président élu lui-même avait exigé une enquête, n’a fait qu’accentuer le fossé entre les gouvernants et les gouvernés. Le mouvement populaire du Hirak, malgré sa suspension, a laissé des traces profondes dans la conscience collective et continue d’influencer la dynamique sociale. Plus de 11 000 arrestations depuis 2019 n’ont pas suffi à étouffer la contestation, comme en témoigne la viralité du hashtag « مانيش_راضي » (je ne suis pas satisfait) sur les réseaux sociaux. Plus inquiétant encore pour l’autorité de l’État, près de 30 000 personnes sont aujourd’hui interdites de quitter le territoire algérien, qu’elles soient parents de personnes arrêtées, suspectées d’être impliquées dans des affaires de détournement, de corruption ou encore de « délits d’opinion« . Cette restriction massive des libertés de mouvement, sans précédent même selon les standards autoritaires de la région, témoigne d’une perte de contrôle progressive du pouvoir sur sa population.
L’isolement diplomatique croissant du pays constitue un facteur aggravant de sa fragilisation, transformant progressivement l’Algérie en État paria dans son propre voisinage. Au-delà des relations historiquement tendues avec le Maroc, l’Algérie se trouve aujourd’hui dans une situation d’antagonisme avec la majorité de son voisinage immédiat. Les tensions avec la France se sont considérablement amplifiées, notamment autour de la question du Sahara occidental et de l’arrestation de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, créant une rupture potentiellement irréversible avec son principal partenaire occidental historique. Plus préoccupant encore sur le plan régional, le risque d’une suspension de la Ligue arabe pour tentative de déstabilisation du Maroc via le Rif illustre un isolement diplomatique sans précédent.
La situation économique présente des signes inquiétants de détérioration systémique qui dépassent les simples fluctuations conjoncturelles. La crise permanente du dinar algérien, couplée à une fuite massive des capitaux nationaux, fragilise les fondamentaux économiques du pays de manière structurelle. Les pénuries récurrentes de produits de première nécessité et l’interdiction arbitraire des importations témoignent d’une gestion économique erratique qui semble échapper à toute rationalité. Cette précarisation économique alimente un phénomène d’émigration clandestine massive dont l’ampleur est sans précédent : chaque mois, des centaines de personnes, parfois des familles entières avec des enfants en bas âge, risquent leur vie en Méditerranée, symptôme d’un désespoir social profond qui traverse désormais toutes les couches de la société.
L’état psychologique du pouvoir suscite des interrogations croissantes au sein de la communauté internationale. Selon une évaluation psychiatrique demandée par « l’Institut Géopolitique Horizons » à un professeur universitaire de psychiatrie, la gérontocratie politico-militaire algérienne « semble souffrir d’une conviction inébranlable de persécution vis-à-vis du Maroc« . Cette pathologie collective se manifeste par des accusations qui défient toute logique, allant de la provocation d’incendies de forêt en Kabylie jusqu’à l’interception présumée des nuages porteurs de pluie.
Les tendances séparatistes, particulièrement en Kabylie, fragilisent davantage l’unité nationale déjà compromise. La jeunesse algérienne, qui représente une proportion significative de la population, manifeste une résistance croissante face à ce chantage désormais inefficace : « si vous vous opposez à ce régime, vous revivrez les massacres de la décennie noire« . Cette rupture générationnelle constitue un facteur de déstabilisation majeur pour un régime qui a longtemps fondé sa légitimité sur la mémoire du traumatisme des années 1990.
L’appui constant du pouvoir algérien au régime de Bachar Al Assad jusqu’à sa chute, incluant même l’envoi d’officiers participant aux exactions sous couvert d’identités syriennes, illustre un aveuglement stratégique préoccupant qui persiste malgré les bouleversements régionaux. Cette position d’arrière-garde idéologique, dans un contexte régional en pleine mutation, isole davantage le pays sur la scène internationale.
Un nouveau défi majeur menace désormais les fondements économiques du régime. Les récentes déclarations de Donald Trump, menaçant l’Union européenne de taxes douanières si elle n’augmente pas ses importations d’hydrocarbures américains, risquent de porter un coup fatal aux exportations gazières algériennes vers l’Europe, notamment vers la France, l’Espagne et l’Italie. Cette perspective est d’autant plus préoccupante que ces revenus gaziers constituent le principal levier du régime pour maintenir une paix sociale précaire à travers un système généralisé de subventions et d’allocations. La réduction probable de ces revenus pourrait précipiter l’effondrement d’un système déjà fragilisé par des tensions sociales croissantes.
Les implications sécuritaires régionales de cette situation sont particulièrement préoccupantes dans un contexte sahélien déjà volatile. La multiplication des incidents frontaliers et la recrudescence des activités terroristes dans la région sahélo-saharienne témoignent d’un affaiblissement significatif du contrôle étatique sur le territoire. Cette fragilisation sécuritaire, dans un contexte de tensions régionales exacerbées, pourrait avoir des répercussions déstabilisatrices bien au-delà des frontières algériennes.
L’accumulation et l’interaction de ces facteurs de fragilisation dessinent une trajectoire préoccupante pour l’État algérien, dont la décomposition semble s’accélérer de manière inexorable. La résilience historique du système, longtemps garantie par la rente des hydrocarbures et l’appareil sécuritaire, montre des signes d’épuisement face aux défis contemporains qui se multiplient et s’intensifient. La question n’est peut-être plus de savoir si une reconfiguration majeure du système est possible, mais plutôt d’anticiper ses modalités et ses implications pour la stabilité régionale.







