À New York, lors du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf a consacré, ce lundi 28 septembre 2026, une séquence substantielle au Sahara occidental marocain. Il y réaffirme la doctrine traditionnelle d’Alger en présentant le dossier comme une question de décolonisation devant être réglée par l’exercice du droit à l’autodétermination, en désignant le Royaume du Maroc et le Front Polisario comme les « deux parties au conflit » et en qualifiant le Front Polisario de « représentant légitime et unique » du peuple sahraoui. Cette présentation entre en décalage avec plusieurs éléments structurants de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 : celle-ci maintient l’Algérie et la Mauritanie dans l’architecture des consultations de l’Envoyé personnel, place le compromis au cœur de la solution politique, prend explicitement en compte la proposition marocaine d’autonomie et affirme qu’une autonomie authentique sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution particulièrement faisable. Elle réitère en outre la demande d’enregistrement des réfugiés sahraouis. L’enjeu de cette alerte est d’établir, point par point, ce que ce décalage révèle sur le positionnement diplomatique algérien un an après l’adoption de la résolution.
Le décalage est donc textuel autant que politique : Attaf reprend le vocabulaire onusien lorsqu’il sert le référentiel algérien, mais évacue plusieurs des éléments qui ont précisément fait évoluer le cadre du Conseil de sécurité. Le discours ne restitue ainsi pas la réalité diplomatique créée par la résolution 2797 ; il reconstruit le dossier à partir d’un référentiel antérieur, centré sur la décolonisation, l’autodétermination et le monopole représentationnel du Front Polisario.
I. Ce qu’Attaf affirme
Le passage consacré au Sahara occidental marocain repose sur plusieurs formulations structurantes.
Attaf affirme :
« l’Algérie réaffirme sa position de principe en faveur du droit du peuple du Sahara occidental à l’autodétermination ».
Il affirme ensuite :
« L’Algérie se félicite de l’organisation de négociations directes entre les deux parties au conflit, le Royaume du Maroc et le Front Polisario ».
Il précise que le succès du processus négociatoire exige :
« une solution politique juste et durable et acceptable pour les deux parties ».
Il ajoute :
« loin de toute logique d’imposition, loin de toute logique de marchandage ».
Puis il affirme :
« le peuple du Sahara occidental et son représentant légitime et unique, le Front Polisario ».
Enfin, concernant les réfugiés, il refuse que leur situation soit :
« réduite ou limitée à une simple question de réfugiés »,
écartant une lecture fondée sur le retour volontaire, la réinstallation ou l’intégration locale, et conclut que la situation exige :
« l’achèvement du processus de décolonisation au Sahara occidental ».
Ces formulations constituent l’ossature du récit diplomatique présenté par Alger. C’est leur confrontation avec la résolution 2797 qui fait apparaître le décalage.
Attaf : « les deux parties au conflit, le Royaume du Maroc et le Front Polisario »
Résolution 2797 : consultations de l’Envoyé personnel avec le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie.
Décalage : le discours présente un face-à-face Maroc–Front Polisario ; la résolution maintient un format de consultations impliquant quatre acteurs.
Attaf : « loin de toute logique de marchandage »
Résolution 2797 : une solution politique « fondée sur le compromis ».
Décalage : le vocabulaire du compromis, central dans la résolution, disparaît du discours au profit du rejet du « marchandage ».
Attaf : aucune mention de la proposition marocaine d’autonomie dans le passage consacré au Sahara occidental.
Résolution 2797 : prend note du soutien exprimé à la proposition d’autonomie du Maroc et affirme qu’une autonomie authentique sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution particulièrement faisable.
Décalage : un élément central du cadre politique de la résolution 2797 est absent du cadrage présenté par Attaf.
Attaf : « son représentant légitime et unique, le Front Polisario »
Résolution 2797 : le Front Polisario figure parmi les acteurs du processus de négociation et de consultation.
Décalage : Attaf attribue au Front Polisario une qualification de représentation « légitime et unique » qui ne constitue pas la formulation retenue par la résolution 2797.
Attaf : la situation des réfugiés est rattachée à « l’achèvement du processus de décolonisation ».
Résolution 2797 : réitère notamment ses demandes concernant l’enregistrement des réfugiés.
Décalage : le discours privilégie le cadrage politique et décolonisateur ; la résolution maintient également une exigence humanitaire spécifique relative à l’enregistrement.
Attaf : autodétermination, décolonisation, Front Polisario, « deux parties ».
Résolution 2797 : autodétermination, solution politique, négociation, compromis, consultations avec plusieurs acteurs et prise en compte de la proposition d’autonomie marocaine.
Décalage : le discours conserve plusieurs éléments du vocabulaire onusien mais ne restitue pas l’ensemble de l’architecture politique portée par la résolution 2797.
« Le décalage ne porte donc pas sur l’usage du vocabulaire onusien par Alger, mais sur la sélection des éléments du cadre politique que le discours choisit de mettre en avant — et de ceux qu’il ne restitue pas. »
II. Premier décalage : le face-à-face Maroc–Polisario contre le format de consultations de l’ONU
Attaf affirme :
« les deux parties au conflit, le Royaume du Maroc et le Front Polisario ».
Cette formulation est présentée comme la définition du cadre des négociations. Or la résolution 2797 demande explicitement à l’Envoyé personnel de poursuivre ses consultations avec le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. La différence est substantielle. Le Conseil de sécurité maintient donc dans l’architecture du processus quatre acteurs explicitement nommés. Attaf réduit cette architecture à deux acteurs.
Cette réduction permet à la diplomatie algérienne de préserver son positionnement traditionnel : l’Algérie se présente comme un État voisin et non comme une partie au conflit, tout en continuant à définir publiquement les conditions auxquelles le processus devrait aboutir.
Ce positionnement n’est d’ailleurs pas nouveau. Dans une communication officielle antérieure, le ministère algérien des Affaires étrangères qualifiait déjà l’Algérie de « pays observateur du processus de décolonisation » et affirmait que le conflit ne pouvait être réglé que par des négociations directes entre « les deux parties au conflit », définies comme le Maroc et le Front Polisario.
Le discours de New York reconduit donc une architecture diplomatique algérienne qui ne restitue pas la configuration multiacteurs explicitement maintenue par la résolution 2797.
III. Deuxième décalage : l’autodétermination demeure, mais le compromis disparaît
Attaf insiste sur « le droit […] à l’autodétermination ». Cette référence n’est pas étrangère au texte de la résolution 2797 : le Conseil de sécurité réaffirme lui-même le principe d’autodétermination. Mais il l’inscrit dans une architecture politique plus large : solution politique, caractère juste, durable et mutuellement acceptable, compromis, négociation.
Attaf, lui, revient systématiquement au référentiel de la décolonisation. Il affirme que « les questions de décolonisation ne se tranchent jamais par la logique du fait accompli ». Et lorsqu’il définit les conditions de la négociation, il précise : « loin de toute logique d’imposition, loin de toute logique de marchandage ».
La différence est importante. Le Conseil de sécurité fait du compromis un élément constitutif de la solution politique. Attaf introduit à la place le rejet du « marchandage ». Le vocabulaire n’est pas neutre : il ne s’agit plus seulement de reprendre le langage de la résolution, il s’agit de réencadrer la négociation à partir des lignes doctrinales algériennes.
IV. Troisième décalage : la proposition marocaine d’autonomie disparaît du discours
C’est l’une des omissions les plus significatives. La résolution 2797 prend acte du soutien exprimé par de nombreux États à la proposition marocaine d’autonomie, présentée le 11 avril 2007, comme base d’une solution juste, durable et mutuellement acceptable. Elle va plus loin en affirmant qu’une autonomie authentique sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution particulièrement faisable.
Dans le développement d’Ahmed Attaf, la proposition marocaine d’autonomie n’est jamais mentionnée. La notion d’autonomie sous souveraineté marocaine n’est jamais mentionnée. La place nouvelle donnée à cette proposition dans le cadre du Conseil de sécurité n’est jamais mentionnée.
Cette omission est d’autant plus significative que la diplomatie algérienne connaît parfaitement cette évolution. Dans une déclaration officielle consacrée à la résolution 2797, Ahmed Attaf avait lui-même déclaré que « le plan d’autonomie promu par le Maroc ne peut constituer une solution à la question du Sahara occidental ». Le discours prononcé devant l’Assemblée générale ne revient donc pas sur cet élément nouveau du cadre du Conseil de sécurité ; il maintient le rejet algérien de la proposition marocaine tout en ne présentant pas au public de l’Assemblée générale la place que cette proposition occupe désormais dans la résolution 2797.
V. Quatrième décalage : le « compromis » onusien est requalifié en « marchandage »
La résolution 2797 appelle les parties à parvenir à une solution « juste, durable et mutuellement acceptable », précisant que cette solution doit être « fondée sur le compromis ». Ahmed Attaf reprend une partie de cette formulation : « une solution politique juste et durable et acceptable pour les deux parties ». Mais il ajoute immédiatement : « loin de toute logique d’imposition, loin de toute logique de marchandage ».
Cette construction transforme le cadrage. Le compromis, notion centrale du processus politique du Conseil de sécurité, n’est pas repris comme tel. Il est remplacé par une formulation négative visant l’« imposition » et le « marchandage ». Le discours reprend donc la terminologie de la solution politique tout en modifiant le cadre de lecture.
VI. Cinquième décalage : le peuple sahraoui est politiquement identifié au Front Polisario
La formulation d’Ahmed Attaf est particulièrement explicite : « le peuple du Sahara occidental et son représentant légitime et unique, le Front Polisario ». Cette phrase établit dans le discours une relation directe entre peuple sahraoui, représentant politique unique et Front Polisario. Le terme « unique » est déterminant : il ne s’agit pas de présenter le Front Polisario comme une partie au processus ou comme un mouvement représentant une composante politique du peuple sahraoui ; il lui est attribué le statut de « représentant légitime et unique ».
Dans le même développement, aucune mention n’est faite des populations sahraouies vivant dans le territoire, de leurs élus, de leurs représentants locaux, des autres expressions politiques ou sociales sahraouies, ni de la distinction entre les populations vivant dans le territoire et celles établies dans les camps.
Le résultat est une construction représentationnelle exclusive. Le discours définit le peuple sahraoui à travers un représentant unique sans intégrer dans cette représentation les populations sahraouies vivant dans le territoire. Cette omission est particulièrement significative dans un discours consacré au droit d’un « peuple » à l’autodétermination.
VII. Sixième décalage : les populations des camps sont rattachées au processus de décolonisation
Ahmed Attaf affirme que l’Algérie accueille les réfugiés sahraouis sur son territoire depuis plus d’un demi-siècle. Mais il refuse immédiatement que leur situation soit « réduite ou limitée à une simple question de réfugiés ». Il écarte ainsi une lecture fondée sur le retour volontaire, la réinstallation ou l’intégration locale, puis rattache directement la situation des réfugiés à l’achèvement du processus de décolonisation au Sahara occidental.
Le raisonnement est donc explicite : la question des réfugiés n’est pas autonome ; elle demeure juridiquement et politiquement liée à l’achèvement du processus de décolonisation. Cette construction est en décalage avec l’approche humanitaire explicitement maintenue par le Conseil de sécurité. La résolution 2797 exprime sa préoccupation face au financement insuffisant des réfugiés sahraouis, encourage les donateurs à fournir des financements supplémentaires et réitère ses demandes d’enregistrement des réfugiés. Le discours d’Attaf ne mentionne pas cette demande d’enregistrement.
VIII. L’omission de l’enregistrement des réfugiés
L’enregistrement des réfugiés constitue un élément précis du dispositif de 2797 : le Conseil de sécurité réitère ses demandes d’enregistrement. Attaf, qui consacre pourtant plusieurs phrases à la situation des réfugiés sahraouis, n’évoque pas cette question. Il privilégie une autre construction : la situation exige, selon lui, l’achèvement du processus de décolonisation.
Le contraste est net. Le Conseil de sécurité maintient simultanément une dimension humanitaire et administrative du dossier des réfugiés ; Attaf le réinscrit principalement dans le règlement politique du conflit. Cette différence de cadrage permet également de comprendre pourquoi la question des camps occupe, dans le discours algérien, une fonction qui dépasse le seul registre humanitaire : leur situation est intégrée au récit politique global de la décolonisation.
IX. Le décalage en une seule lecture
| RÉSOLUTION 2797 | DISCOURS D’AHMED ATTAF |
|---|---|
| Format des consultations Consultations avec le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie | « Les deux parties au conflit » : Maroc et Front Polisario |
| Compromis Solution politique fondée sur le compromis | « Loin de toute logique de marchandage » |
| Autodétermination Intégrée à l’architecture de la solution politique (négociation, compromis, consultations, prise en compte de l’autonomie) | Placée au centre du référentiel de décolonisation |
| Proposition d’autonomie Soutien de nombreux États explicitement pris en compte | Absente du passage consacré au Sahara occidental |
| Souveraineté marocaine (formulation de la résolution) Une autonomie authentique sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution particulièrement faisable | Absente |
| Front Polisario Acteur du processus de négociation et de consultation | « Représentant légitime et unique » du peuple sahraoui |
| Réfugiés Préoccupation sur le financement ; appel aux donateurs | Rattachés à l’achèvement du processus de décolonisation ; non réductibles à « une simple question de réfugiés » |
| Enregistrement Demandes réitérées d’enregistrement des réfugiés | Non mentionné |
| Décolonisation Un élément parmi d’autres d’un processus politique évolutif | Référentiel directeur de l’ensemble du discours |
La conclusion qui s’impose de cette confrontation est claire : Ahmed Attaf ne reprend pas le cadre de la résolution 2797 dans son intégralité. Il en sélectionne certains éléments et en écarte précisément plusieurs de ceux qui ont fait évoluer le centre de gravité du processus politique.
X. Une diplomatie algérienne qui reste arrimée à son ancien référentiel
Le discours d’Ahmed Attaf réinstalle au centre de la séquence la décolonisation, l’autodétermination, le fait accompli, le Front Polisario, le caractère « unique » de sa représentation, le caractère politique du dossier des réfugiés et le rejet de toute solution assimilable à une imposition.
Ce référentiel était déjà explicitement défendu par la diplomatie algérienne avant et après l’adoption de 2797. Dans une déclaration officielle de novembre 2025, Ahmed Attaf avait ainsi affirmé que la résolution 2797 n’avait pas adopté les propositions marocaines et que les négociations restaient celles des « deux parties au conflit », le Maroc et le Front Polisario. Il présentait également l’autodétermination comme l’un des principes fondamentaux préservés par la résolution.
Le discours prononcé à l’Assemblée générale s’inscrit dans cette même construction.
XI. La non-participation algérienne au vote de la résolution 2797
La résolution 2797 a été adoptée le 31 octobre 2025 par 11 voix pour, aucune contre et trois abstentions — la Chine, le Pakistan et la Fédération de Russie. L’Algérie, membre non permanent du Conseil de sécurité pour la période 2024-2025, n’a pas pris part au vote.
Cette donnée doit être présentée avec précision : l’Algérie ne figure pas parmi les trois abstentions ; elle a choisi de ne pas prendre part au vote, une position distincte de l’abstention.
Cette non-participation prend une importance particulière lorsqu’elle est mise en regard du discours de septembre 2026. Un an après l’adoption de la résolution, la diplomatie algérienne continue de présenter le dossier selon un cadre dans lequel plusieurs des éléments nouveaux introduits par 2797 sont absents.
L’écart entre ce choix et le discours ne constitue donc pas une contradiction juridique automatique. Il révèle en revanche la persistance d’un décalage doctrinal entre le nouveau cadre politique du Conseil de sécurité et le référentiel public maintenu par Alger.
XII. Conclusion — le décalage est le message
Le problème posé par le discours d’Ahmed Attaf n’est pas l’existence d’une divergence entre Alger et Rabat. Cette divergence est ancienne et parfaitement connue. Le fait nouveau est ailleurs : alors que le Conseil de sécurité a fait évoluer le cadre politique du dossier avec la résolution 2797, la diplomatie algérienne continue de présenter le Sahara occidental marocain à travers un référentiel dans lequel plusieurs des évolutions centrales de ce cadre disparaissent.
Ahmed Attaf conserve les notions d’autodétermination et de décolonisation, reprend certaines formulations relatives à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, et réaffirme le rôle du Front Polisario. Mais son discours passe sous silence le rôle explicitement maintenu de l’Algérie et de la Mauritanie dans les consultations, la centralité du compromis, la proposition marocaine d’autonomie, la référence à une autonomie authentique sous souveraineté marocaine comme solution particulièrement faisable, la demande d’enregistrement des réfugiés sahraouis, et la pluralité des populations sahraouies concernées par le processus.
Alger invoque le cadre des Nations unies, mais ne restitue pas l’évolution de ce cadre. À la tribune de l’Assemblée générale, Ahmed Attaf n’a donc pas seulement défendu la position algérienne sur le Sahara occidental marocain : il a montré, par les éléments qu’il a choisis de rappeler — et par ceux qu’il a choisi de ne pas mentionner — le décalage persistant entre le référentiel diplomatique d’Alger et le cadre politique issu de la résolution 2797.









