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TRIBUNE : L’IMPACT D’ISRAËL SUR LES LÉGISLATIVES MAROCAINES

Quel impact une question de politique étrangère peut-elle avoir sur un choix électoral ?

Institut Géopolitique Horizons by Institut Géopolitique Horizons
24 septembre 2026
in Actualités, Analyse Stratégique, Documents Stratégiques, Tribunes du Conseil scientifique et stratégique
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TRIBUNE : L’IMPACT D’ISRAËL SUR LES LÉGISLATIVES MAROCAINES

INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS

L’IMPACT D’ISRAËL SUR LES LÉGISLATIVES MAROCAINES

Quel impact une question de politique étrangère peut-elle avoir sur un choix électoral ?

Abdelhakim Yamani

Président-Fondateur de l’Institut Géopolitique Horizons (IGH)

Le 23 septembre 2026, les Marocains se sont rendus aux urnes pour renouveler la Chambre des représentants.

Une semaine plus tôt, le 16 septembre, une nouvelle étape majeure avait été franchie dans les relations entre le Maroc et Israël. À New York, le Maroc, les États-Unis et Israël annonçaient un approfondissement de leur coopération, avec notamment l’élévation des représentations diplomatiques au rang d’ambassades, l’échange d’ambassadeurs, la reprise annoncée des liaisons aériennes directes et l’élargissement des coopérations économiques, technologiques, énergétiques et sécuritaires.

Le calendrier est singulier.

Car la question israélienne n’est pas une question périphérique dans l’opinion marocaine. Elle est devenue, depuis le 7 octobre 2023, l’un des sujets internationaux les plus sensibles du débat public. Les manifestations en faveur de la Palestine se sont multipliées et la question de la normalisation avec Israël a continué d’alimenter les débats politiques et sociaux.

Surtout, les données disponibles montrent une évolution particulièrement nette.

L’Arab Opinion Index, enquête réalisée par l’Arab Center for Research and Policy Studies, basé à Doha, indique qu’au Maroc le soutien à la reconnaissance d’Israël est passé de 20 % en 2022-2023 à seulement 6 % en 2024-2025. Dans le même temps, l’opposition est passée de 67 % à 89 %. Autrement dit, loin de s’atténuer après la normalisation de 2020, l’opposition déclarée à la reconnaissance d’Israël s’est considérablement renforcée.

Il y a donc, à quelques jours des législatives, une configuration particulièrement intéressante : une opinion publique très majoritairement opposée à la reconnaissance d’Israël, une mobilisation importante autour de la question palestinienne depuis octobre 2023, et une nouvelle étape diplomatique annoncée juste avant le scrutin.

La question devient alors simple : quel impact cette question de politique étrangère a-t-elle eu sur le choix électoral des Marocains ?

LE TEST DES URNES

Les résultats provisoires du 23 septembre ne permettent pas de répondre directement à cette question. Mais ils permettent de la poser.

Le Parti Authenticité et Modernité, le PAM, arrive en tête avec 97 sièges. Il est suivi du Rassemblement national des indépendants, le RNI, avec 66 sièges, puis de l’Istiqlal avec 65. Le Parti de la justice et du développement, le PJD, obtient 54 sièges. L’Alliance de la gauche en obtient 8.

Ces chiffres prennent tout leur sens lorsqu’on les compare à ceux de 2021.

À l’issue du précédent scrutin, le RNI avait obtenu 102 sièges, le PAM 87, l’Istiqlal 81 et le PJD seulement 13. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal avaient ensuite constitué la majorité gouvernementale autour d’Aziz Akhannouch. Le PJD, qui avait gouverné le pays pendant la décennie précédente, était passé brutalement de 125 sièges en 2016 à 13 en 2021 et avait rejoint l’opposition.

En 2026, le rapport de forces est donc profondément recomposé.

Le RNI perd 36 sièges. Le PAM progresse. L’Istiqlal recule. Et surtout, le PJD passe de 13 à 54 sièges.

La première lecture possible est parfaitement classique : les élections de 2026 peuvent être interprétées comme une réaction à la politique intérieure du gouvernement sortant.

Le RNI était le parti du chef du gouvernement. Son recul peut donc être lu comme une sanction électorale. Le PJD, en tant que principal parti d’opposition issu de l’ancienne majorité gouvernementale, disposait mécaniquement d’un espace important pour récupérer une partie de l’électorat qu’il avait perdu en 2021.

Dans cette lecture, il n’est nul besoin de faire intervenir Israël pour expliquer le retour du PJD.

Mais une autre hypothèse mérite d’être examinée.

LA QUESTION ISRAÉLIENNE A-T-ELLE AUSSI COMPTÉ ?

Le PJD constitue précisément un cas intéressant.

Il serait pourtant trop simple de le présenter comme le « parti de l’opposition à Israël ».

Car l’histoire de la normalisation marocaine impose une nuance essentielle.

C’est sous un gouvernement dirigé par le PJD, avec Saad Eddine El Othmani comme chef du gouvernement, qu’a été signée en décembre 2020 la déclaration tripartite Maroc–États-Unis–Israël qui a formalisé la nouvelle relation entre les trois pays. El Othmani était lui-même signataire du document au nom du Royaume du Maroc.

Cette réalité complique considérablement toute lecture mécanique du scrutin.

Le PJD de 2026 est un parti d’opposition. Une partie de son discours politique est fortement critique à l’égard de la normalisation et particulièrement attachée à la cause palestinienne. Mais le PJD est également le parti qui dirigeait le gouvernement lorsque la normalisation a été formalisée en 2020.

Il serait donc impossible de résumer son retour électoral par une équation du type : opposition à Israël = vote PJD.

La question pertinente est plutôt la suivante :

Une partie des électeurs qui ont fait progresser le PJD en 2026 a-t-elle voulu sanctionner la majorité sortante, exprimer une préférence politique intérieure, manifester son opposition à la normalisation, ou combiner plusieurs de ces motivations ?

Les résultats électoraux ne permettent pas de le savoir directement.

Mais ils permettent de poser le problème.

LA GAUCHE OFFRE UN DEUXIÈME TEST

Le même raisonnement peut être appliqué à l’Alliance de la gauche.

En 2021, les formations de la gauche radicale disposaient d’une représentation parlementaire extrêmement limitée. En 2026, l’Alliance de la gauche obtient 8 sièges.

Cette progression est donc réelle.

Et elle pourrait, là encore, être interprétée de plusieurs façons.

Elle peut traduire une recomposition de l’espace politique de gauche. Elle peut refléter une volonté de rééquilibrage après cinq années de gouvernement dominées par le RNI, le PAM et l’Istiqlal. Elle peut aussi avoir bénéficié de la mobilisation autour de la Palestine et de la contestation de la normalisation, les formations de gauche ayant historiquement porté des positions particulièrement critiques sur cette question.

Mais là encore, aucune de ces explications ne peut être retenue isolément à partir des seuls résultats.

Le problème devient alors particulièrement intéressant : si le PJD et la gauche progressent tous deux, faut-il y voir une réaction intérieure contre la majorité sortante, une réaction à la politique étrangère du Royaume, ou une combinaison des deux ?

L’intensité de la question palestinienne pourrait avoir constitué un facteur supplémentaire sans être le facteur déterminant.

LE PARADOXE DES 89 %

C’est ici que la donnée de l’Arab Opinion Index prend tout son intérêt.

L’enquête de l’Arab Center for Research and Policy Studies ne demande pas aux Marocains pour qui ils votent. Elle ne permet donc pas de transformer les 89 % d’opposants à la reconnaissance d’Israël en un bloc électoral.

Mais elle montre quelque chose d’important : entre 2022-2023 et 2024-2025, l’opposition déclarée à la reconnaissance d’Israël est passée de 67 % à 89 %, tandis que le soutien est tombé de 20 % à 6 %.

Cette évolution pose une question qui dépasse largement le seul scrutin de 2026.

Une opinion extrêmement forte sur une question de politique étrangère se transforme-t-elle nécessairement en comportement électoral ?

On pourrait intuitivement le penser.

Si près de neuf Marocains sur dix déclarent être opposés à la reconnaissance d’Israël, si la question palestinienne a suscité une mobilisation publique considérable depuis le 7 octobre, et si une nouvelle étape majeure de la relation avec Israël est annoncée une semaine avant une élection, on pourrait s’attendre à ce que cette question laisse une trace dans le vote.

Mais les résultats ne permettent pas d’identifier clairement cette trace.

Cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

Cela signifie que son existence n’est pas directement observable dans les résultats agrégés.

UNE QUESTION DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE PEUT-ELLE ÊTRE UNE QUESTION ÉLECTORALE ?

C’est peut-être ici que se trouve le véritable sujet.

Nous avons tendance à confondre trois choses : l’opinion, la mobilisation et le vote.

Or elles ne sont pas nécessairement superposables.

Un électeur peut être profondément opposé à la reconnaissance d’Israël. Il peut soutenir la cause palestinienne. Il peut participer à une manifestation. Il peut exprimer quotidiennement son opposition à la normalisation sur les réseaux sociaux.

Et pourtant, lorsqu’il se rend aux urnes, il peut voter principalement en fonction du pouvoir d’achat, de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de la gouvernance locale ou de son appréciation du gouvernement sortant.

L’intensité d’une opinion ne garantit donc pas sa conversion en choix électoral.

C’est précisément ce que les législatives de 2026 permettent d’interroger.

ET SI LES DEUX POLITIQUES NE SE JOUAIENT PAS SUR LE MÊME TERRAIN ?

Une hypothèse plus profonde peut alors être formulée.

Il est possible que les électeurs marocains établissent implicitement une distinction entre leur opinion sur les choix géopolitiques du Royaume et leur choix concernant la politique nationale.

Cette distinction pourrait être liée à la place particulière de la politique étrangère et des orientations stratégiques dans le système politique marocain.

La politique étrangère n’est pas perçue uniquement comme un domaine de compétition entre partis. Le rôle du Roi dans les grandes orientations stratégiques et diplomatiques est central.

Dans cette configuration, un électeur peut désapprouver une orientation diplomatique sans nécessairement considérer que cette désapprobation doit être transformée en vote sanction.

Il peut exprimer son opposition dans l’espace public tout en considérant que son vote doit d’abord porter sur la gestion du pays.

Cela ne signifierait pas qu’il approuve la politique étrangère.

Cela signifierait simplement qu’il ne la considère pas nécessairement comme le déterminant principal de son vote.

LE VÉRITABLE ENSEIGNEMENT DES LÉGISLATIVES ?

Il serait donc prématuré de conclure que la question israélienne n’a eu aucun impact sur les législatives de 2026.

Il serait tout aussi prématuré d’affirmer qu’elle a contribué au retour du PJD ou à la progression de la gauche.

Pour établir l’un ou l’autre, il faudrait aller plus loin : examiner les campagnes des partis, leurs discours, leurs positions sur Israël et la Palestine, les territoires où leurs progressions ont été les plus fortes, la sociologie de leurs nouveaux électeurs et, surtout, rechercher si la question israélienne a réellement constitué une motivation électorale identifiable.

Mais le paradoxe, lui, est déjà là.

89 % des Marocains interrogés se déclarent opposés à la reconnaissance d’Israël. Le niveau d’opposition a fortement progressé depuis 2022-2023. Une nouvelle étape majeure du rapprochement avec Israël intervient sept jours avant les élections. Et pourtant, les résultats du scrutin ne permettent pas d’identifier une traduction électorale évidente de cette question.

Le phénomène mérite d’être étudié.

Peut-être parce que les Marocains peuvent être profondément opposés à une orientation diplomatique sans considérer que cette opposition doit déterminer leur vote.

Peut-être parce que les législatives de 2026 ont d’abord été un scrutin de politique intérieure, dans lequel le recul de la majorité sortante et la remontée de l’opposition ont obéi à d’autres logiques.

Peut-être enfin parce que les deux phénomènes se sont superposés : un vote de politique intérieure dans lequel la question israélienne a joué un rôle, mais un rôle impossible à isoler à partir des seuls résultats.

C’est finalement la question la plus intéressante que pose le scrutin du 23 septembre :

Au Maroc, une opinion publique peut-elle être massivement opposée à une orientation géostratégique sans que cette opposition devienne pour autant un déterminant majeur du vote ?

Si tel était le cas, les législatives de 2026 ne diraient pas que les Marocains ont accepté la normalisation.

Elles pourraient révéler quelque chose de plus subtil : la politique étrangère et le choix électoral ne se situent peut-être pas, dans l’esprit des électeurs marocains, sur le même terrain.

Institut Géopolitique Horizons — horizons.ma

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