Code : IGH-DA-2025-10-001
Classification : Public / Diffusion institutionnelle
Date : 11 octobre 2025
Dépêche Analytique IGH
Le Maroc, plate-forme stratégique de Moscou en Afrique
Un accord commercial russo-marocain annonce le doublement des échanges russes avec le continent d’ici 2030
Contexte immédiat
Le 8 octobre 2025, le ministère russe du Développement économique a annoncé la conclusion imminente d’un accord commercial stratégique avec le Royaume du Maroc, visant à ouvrir de nouveaux axes de coopération économique bilatérale et à faciliter l’accès des entreprises russes aux marchés africains. Cette annonce intervient dans le cadre du IIe Symposium international « Créer l’avenir », où Pavel Kalmychek, directeur du département de développement de la coopération bilatérale, a détaillé les ambitions de Moscou : doubler le volume des échanges commerciaux russo-africains d’ici 2030, pour atteindre entre 40 et 54 milliards de dollars, contre 27 milliards en 2024.
L’accord, dont la signature officielle est attendue dans les prochains mois, couvre plusieurs secteurs stratégiques : énergie renouvelable et nucléaire, industries de transformation, infrastructures, technologies numériques et agriculture intelligente. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de repositionnement géo-économique de la Russie en Afrique, après une décennie marquée par une croissance significative des investissements russes sur le continent, notamment dans les secteurs minier, énergétique et agricole.
Lecture analytique IGH
Cet accord traduit une convergence d’intérêts stratégiques entre deux acteurs aux ambitions distinctes mais complémentaires.
Du côté russe, le Maroc représente une opportunité géographique et diplomatique majeure. Situé à la croisée de l’Europe, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, le Royaume dispose d’infrastructures portuaires et logistiques de premier plan, notamment via Tanger Med, l’un des plus grands ports d’Afrique. Moscou cherche à contourner les contraintes imposées par les sanctions occidentales en diversifiant ses débouchés commerciaux et en établissant des têtes de pont régionales capables de faciliter sa pénétration économique en Afrique subsaharienne, où 70 % de son commerce actuel reste concentré sur six pays d’Afrique du Nord.
Du côté marocain, ce partenariat s’inscrit dans une stratégie assumée de diversification des alliances économiques. Après avoir consolidé ses relations avec les États-Unis, Israël, la Chine et l’Union européenne, Rabat intensifie ses liens avec Moscou sans rompre avec ses partenaires traditionnels. Cette posture traduit une diplomatie économique souveraine, cherchant à maximiser les opportunités d’investissement et de transfert technologique, tout en renforçant sa position de hub continental. Le Maroc ne subit pas l’influence russe ; il l’instrumentalise au service de ses propres objectifs de développement et de rayonnement régional.
Enjeux régionaux et diplomatiques
L’accord russo-marocain modifie subtilement les équilibres diplomatiques au Maghreb et au Sahel. Alors que l’Algérie demeure le principal partenaire militaire de la Russie dans la région, le Maroc s’impose désormais comme un partenaire économique et logistique de premier plan. Cette évolution pourrait exacerber les rivalités régionales, notamment sur les questions sahéliennes et sahariennes, où Moscou et Rabat affichent des intérêts convergents en matière de stabilité et de lutte contre les groupes armés non étatiques.
Par ailleurs, cette dynamique intervient dans un contexte de reconfiguration des présences étrangères en Afrique. La Chine demeure le premier partenaire commercial du continent, avec des investissements massifs dans les infrastructures et l’énergie. La Russie, quant à elle, privilégie une approche sectorielle et sécuritaire, concentrant ses efforts sur les ressources naturelles, l’armement et les technologies duales. Le Maroc devient ainsi un point de convergence entre ces deux stratégies eurasiennes, tout en maintenant son ancrage atlantique et européen.
L’Union européenne et les États-Unis observent avec attention cette montée en puissance russe. Si Washington et Bruxelles conservent une influence économique et politique prépondérante au Maroc, ils voient dans ce rapprochement russo-marocain un signal de la volonté de Rabat de ne plus dépendre exclusivement de l’Occident, dans un contexte global de fragmentation des alliances et de multipolarité assumée.
Implications économiques et sectorielles
Les secteurs ciblés par l’accord révèlent une stratégie d’exportation de compétences et de technologies russes vers l’Afrique. Moscou entend dépasser son statut de fournisseur de matières premières et de produits alimentaires pour se positionner comme partenaire technologique dans des domaines à forte valeur ajoutée : énergie nucléaire civile, géologie et exploitation minière, numérisation, et agriculture de précision.
Le Maroc, de son côté, pourrait bénéficier de transferts technologiques dans des secteurs clés de sa stratégie de développement, notamment les énergies renouvelables, l’industrie automobile et aéronautique, et l’agriculture intensive. L’accord pourrait également faciliter l’accès des entreprises marocaines aux marchés russes et eurasiatiques, renforçant ainsi la position du Royaume comme hub économique multidirectionnel.
Toutefois, la réalisation de ces ambitions dépendra de la capacité des deux parties à surmonter les obstacles logistiques, financiers et réglementaires. Les systèmes de paiement, fragilisés par les sanctions internationales contre la Russie, devront être sécurisés via des mécanismes alternatifs, potentiellement en monnaies locales ou via des plateformes de clearing non occidentales. La question de la protection des investissements russes au Maroc, et réciproquement, devra également être encadrée par des accords intergouvernementaux solides, à l’image de ceux déjà signés avec d’autres pays africains.
Perspective IGH
À moyen terme, cet accord pourrait transformer le Maroc en véritable plateforme de projection économique russe en Afrique subsaharienne. Si Moscou parvient à concrétiser ses objectifs de doublement des échanges d’ici 2030, le Royaume chérifien deviendra un maillon stratégique des chaînes de valeur russo-africaines, au même titre que l’Égypte et l’Afrique du Sud.
Cette évolution intervient dans un contexte où les grandes puissances redéfinissent leurs zones d’influence respectives sur le continent africain. Le Maroc dispose désormais d’une marge de manœuvre accrue pour négocier avec l’ensemble de ses partenaires, consolidant ainsi sa souveraineté économique et son autonomie stratégique dans un environnement international de plus en plus fragmenté.
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