Washington, Rabat, Moscou, Tanger, Institut de Géopolitique Horizons Analyse approfondie, 8 avril 2025
La visite du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, à Washington ce 8 avril 2025 s’impose comme un événement potentiellement décisif dans le dossier du Sahara occidental. Reçu successivement par Mike Waltz, conseiller à la sécurité nationale, et Marco Rubio, secrétaire d’État de l’administration Trump, le chef de la diplomatie marocaine a mené des discussions sur deux fronts stratégiques : le renforcement de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine et l’éventuelle désignation du Front Polisario comme organisation terroriste étrangère (FTO).
Une position américaine sans équivoque sur la souveraineté marocaine
Le Département d’État américain a publié le 8 avril 2025 un communiqué officiel à l’issue de la rencontre entre le secrétaire d’État Marco Rubio et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita. Ce document, dont la formulation est particulièrement significative, mérite une attention spéciale :
April 8, 2025
The Secretary reiterated that the United States recognizes Moroccan sovereignty over Western Sahara and supports Morocco’s serious, credible, and realistic Autonomy Proposal as the only basis for a just and lasting solution to the dispute. The United States continues to believe that genuine autonomy under Moroccan sovereignty is the only feasible solution. The Secretary reaffirmed President Trump’s urging for the parties to engage in discussions without delay, using Morocco’s Autonomy Proposal as the only framework, to negotiate a mutually acceptable solution. The Secretary noted that the United States would facilitate progress toward this aim.
Cette déclaration officielle marque une évolution substantielle dans la formulation diplomatique américaine. Là où la proclamation présidentielle de décembre 2020 reconnaissait la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, le communiqué actuel va considérablement plus loin en qualifiant explicitement le plan d’autonomie marocain comme « the only basis » (l’unique base) et « the only feasible solution » (la seule solution réalisable) pour résoudre ce différend régional.
Plus déterminant encore, le texte souligne que le secrétaire d’État a réaffirmé l’appel du président Trump pour que les parties engagent des discussions sans délai, « using Morocco’s Autonomy Proposal as the only framework » (en utilisant la proposition d’autonomie du Maroc comme unique cadre) pour négocier une solution mutuellement acceptable.
Cette formulation, qui relègue toute autre proposition au rang d’option non viable, représente un tournant majeur dans l’approche américaine. L’engagement final selon lequel « The United States would facilitate progress toward this aim » (Les États-Unis faciliteraient les progrès vers cet objectif) suggère une implication active de Washington pour faire aboutir cette vision.
Le rôle déterminant des États-Unis comme « porte-plume » au Conseil de sécurité
Un élément fondamental à prendre en compte dans cette séquence diplomatique est le statut particulier des États-Unis comme « porte-plume » (penholder) au Conseil de sécurité de l’ONU pour le dossier du Sahara occidental. Cette position technique mais stratégique renforce considérablement la portée du communiqué du 8 avril 2025.
En tant que porte-plume, Washington assume plusieurs responsabilités clés qui donnent un poids particulier à sa position :
1. Rédaction initiale des résolutions:
Les États-Unis sont chargés de rédiger le premier brouillon des résolutions du Conseil de sécurité sur le Sahara, notamment celles concernant le renouvellement du mandat de la MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental).
2. Conduite des négociations informelles :
Ils mènent les discussions informelles avec les autres membres du Conseil (permanents et non permanents) pour construire un consensus autour du texte proposé.
3. Contrôle du calendrier :
Le porte-plume peut influencer la programmation des discussions au sein du Conseil, un pouvoir particulièrement significatif dans le contexte actuel où le mandat de Staffan de Mistura arrive à échéance.
4. Orientation politique des textes :
Cette position permet aux États-Unis d’exercer une influence majeure sur le ton et la direction politique des documents officiels, notamment sur l’équilibre entre les différentes options politiques (autonomie, référendum, etc.).
La déclaration sans ambiguïté du Département d’État du 8 avril 2025 prend ainsi une dimension supplémentaire : elle préfigure vraisemblablement l’orientation que les États-Unis, en tant que porte-plume, entendent donner aux prochaines résolutions du Conseil de sécurité. La mention du plan d’autonomie marocain comme « unique cadre » pourrait ainsi se retrouver, sous une forme ou une autre, dans les futurs textes officiels de l’ONU, marquant un tournant décisif dans le traitement international du dossier.
Une offensive diplomatique coordonnée sur plusieurs fronts
La visite de Nasser Bourita à Washington s’inscrit dans une offensive diplomatique plus large et coordonnée. Parallèlement aux discussions américaines, un développement significatif a eu lieu à Moscou le même jour : Lotfi Bouchaâra, ambassadeur du Royaume du Maroc en Fédération de Russie, a été reçu par Mikhaïl Bogdanov, représentant spécial du président russe pour le Proche-Orient et les pays d’Afrique et vice-ministre des Affaires étrangères.
Cette rencontre à Moscou, synchronisée avec la visite de Bourita à Washington, revêt une importance stratégique majeure pour plusieurs raisons :
1. Approche des membres permanents du Conseil de sécurité
La Russie, membre permanent du Conseil de sécurité avec droit de veto, joue un rôle clé dans toute résolution concernant le Sahara. Cette démarche parallèle auprès de Moscou et Washington suggère une stratégie marocaine visant à s’assurer du soutien, ou au moins de la non-opposition, des principaux acteurs du Conseil de sécurité.
2. Neutralisation de l’opposition potentielle
Traditionnellement, la Russie a maintenu une position plus nuancée sur le dossier du Sahara, se limitant à une abstention lors du vote des résolutions du Conseil de Sécurité onusien. Cette approche diplomatique pourrait viser à obtenir un vote russe favorable face à une éventuelle résolution américaine plus avantageuse à la position marocaine.
3. Signal à l’Algérie :
Le fait que le Maroc dialogue simultanément avec Washington et Moscou envoie un message fort à Alger : même les alliés traditionnels de l’Algérie pourraient être ouverts à une évolution de leur position sur le Sahara.
4. Construction d’un consensus international :
Cette action coordonnée reflète la stratégie marocaine consistant à construire un large consensus international autour du plan d’autonomie, y compris parmi des puissances aux intérêts géopolitiques divergents.
Si le contenu précis des discussions entre Bouchaâra et Bogdanov n’a pas été rendu public, le timing de cette rencontre, coïncidant avec la visite de Bourita à Washington, suggère une coordination stratégique au plus haut niveau de la diplomatie marocaine, visant à préparer le terrain pour les prochaines échéances au Conseil de sécurité.
Le dossier sécuritaire : vers une désignation du Polisario comme organisation terroriste
Parallèlement à ces avancées diplomatiques, des sources sécuritaires fiables révèlent que Nasser Bourita aurait présenté à ses interlocuteurs américains un dossier solidement documenté établissant des liens directs entre le Front Polisario et des activités terroristes au Sahel.
L’incident révélateur du drone au Mali
Au cœur de ce dossier figurerait un incident récent impliquant un drone au Mali, destiné à neutraliser des combattants identifiés comme appartenant au Front Polisario, intégrés dans un groupe djihadiste opérant dans la région.
Selon une source sécuritaire bien informée : « Apparemment l’incident du drone a une relation directe avec le groupe terroriste visé par le communiqué malien. Il s’agit d’éléments du Polisario injectés par les services algériens pour renforcer un groupe jihadiste. Ils ont été repérés par les Maliens, le drone allait s’en occuper ». La même source ajoute : « Apparemment Bourita a un dossier bien ficelé » sur cette affaire.
Cette information, si elle est confirmée par les services de renseignement américains, établirait un lien direct entre le Front Polisario et des activités terroristes reconnues, élément déterminant pour une éventuelle désignation comme FTO.
Un dossier accablant contre le Polisario
Le dossier présenté par Nasser Bourita à Washington s’appuierait sur un faisceau d’éléments convergents qui renforcent considérablement l’argumentaire en faveur d’une désignation du Polisario comme organisation terroriste :
1. Attaques délibérées contre des populations civiles :
Deux attaques particulièrement graves ont été documentées récemment :
– Attaque de Smara (28 octobre 2023) : Quatre projectiles (roquettes ou obus) ont été tirés sur des quartiers résidentiels de cette ville du Sahara, faisant un mort civil (un jeune homme) et trois blessés. Aucune installation militaire n’était présente dans la zone visée, confirmant le ciblage délibéré de civils. Cette attaque a été rapportée par plusieurs médias dont le Washington Institute, Yabiladi, Hespress et l’Agence MAP.
– Attaque de Mahbès (8 novembre 2024) : Des roquettes ont visé la place publique où se tenait une cérémonie commémorative du 49e anniversaire de la Marche Verte, causant plusieurs blessés et semant la panique parmi la population. La nature symbolique de l’événement visé souligne l’intention d’intimidation politique. L’incident a été couvert par Morocco World News, Hespress et plusieurs médias locaux marocains.
Ces attaques correspondent aux critères internationaux de qualification d’actes terroristes : ciblage délibéré de civils, intention d’intimider une population et objectifs politiques.
2. Proximité avec des groupes terroristes reconnus :
En janvier 2025, le Front Polisario a accueilli des représentants du PKK/YPG lors d’une conférence dans les camps de Tindouf. Le sénateur républicain Joe Wilson a publiquement dénoncé cette collusion, accusant également la Russie, Cuba et l’Iran de soutenir activement le Front Polisario.
3. Liens documentés avec l’Iran et le Hezbollah :
En mai 2018, le ministre Bourita s’est rendu personnellement à Téhéran pour confronter les autorités iraniennes avec des preuves concrètes de l’implication du Hezbollah dans le soutien militaire au Front Polisario, conduisant à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Comme l’a rapporté Le Desk dans son édition du 2 mai 2018, ce dossier détaillait :
– L’implication d’un diplomate iranien à Alger dans la mise en contact entre le Hezbollah et le Polisario
– La livraison d’armes sophistiquées par le Hezbollah au profit du Polisario
– La formation de cadres du Polisario par des instructeurs militaires du Hezbollah
4. Porosité avec les groupes djihadistes sahéliens
Des rapports de sécurité émanant d’organismes spécialisés documentent l’infiltration de combattants affiliés à AQMI et à l’État islamique au Grand Sahara dans les camps contrôlés par le Polisario, créant une zone grise propice aux trafics et aux activités terroristes.
Un timing stratégique à multiples niveaux
Cette double offensive diplomatique et sécuritaire intervient dans un contexte particulièrement favorable pour le Maroc :
1. L’échéance du mandat de Mistura :
À quelques jours de la réunion du Conseil de sécurité prévue mi-avril, le mandat de Staffan de Mistura comme Envoyé personnel du Secrétaire général pour le Sahara arrive à échéance. En octobre 2024, il avait clairement signifié que si aucun progrès n’était réalisé dans les six mois suivants, il quitterait ses fonctions.
2. Le retour de Trump à la Maison Blanche
L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, affiche une posture encore plus ferme à l’égard de l’Iran et de ses proxies, et une volonté de soutenir plus activement ses alliés, dont le Maroc. Cette posture s’inscrit dans la continuité de la première administration Trump qui avait reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020, tout en franchissant désormais un palier supplémentaire.
3. Des personnalités clés favorables à Rabat :
La présence à des postes stratégiques de l’administration américaine de personnalités comme Marco Rubio, fervent défenseur de la souveraineté marocaine sur le Sahara depuis son passage au Sénat, et Mike Waltz, partisan d’une approche musclée contre les groupes déstabilisateurs, crée un environnement propice aux avancées marocaines.
4. L’escalade des attaques du Polisario contre des civils :
Les récentes attaques documentées contre les populations civiles de Smara (octobre 2023) et Mahbès (novembre 2024) ont considérablement terni l’image du Polisario et renforcé l’argumentaire en faveur de mesures plus fermes à son encontre, notamment sa qualification comme groupe terroriste.
Implications potentielles et perspectives
Pour le Polisario : un coup fatal
Une désignation du Polisario comme organisation terroriste aurait des conséquences dévastatrices pour le Front Polisario :
– Criminalisation de ses réseaux de soutien financiers et logistiques
– Marginalisation politique et diplomatique complète
– Éventuel gel d’avoirs dans les juridictions américaines
– Pression accrue sur ses membres et sympathisants à l’international
– Impossibilité d’accéder aux forums internationaux et aux arènes diplomatiques
– Exclusion probable des négociations sous l’égide de l’ONU, les États-Unis ne pouvant pousser pour des négociations avec une entité qu’ils désigneraient comme terroriste
Pour l’Algérie : le risque d’une qualification d’État sponsor du terrorisme
Les conséquences seraient particulièrement graves pour l’Algérie, dont le soutien au Polisario est documenté et officiellement assumé depuis des décennies :
1. Risque de sanctions internationales :
En tant que principal parrain du Polisario, l’Algérie pourrait être considérée comme un « État sponsor du terrorisme », avec les lourdes conséquences que cette qualification implique :
– Restrictions commerciales et financières potentielles
– Gel possible de certains avoirs et limitations d’accès au système financier international
– Complications dans ses relations avec les institutions financières internationales
2. Isolement diplomatique :
La position algérienne, déjà fragilisée par la reconnaissance croissante de la souveraineté marocaine sur le Sahara, deviendrait intenable sur la scène internationale. Une désignation du Polisario comme organisation terroriste placerait Alger dans la position délicate d’un État soutenant officiellement une entité classée comme terroriste par les États-Unis, le pays qui dirige la rédaction des résolutions du Conseil de sécurité sur ce dossier.
3. Pressions internes accrues :
Au moment où l’Algérie traverse une période difficile sur le plan économique et social, une détérioration de son image internationale et d’éventuelles sanctions renforceraient les pressions internes sur un régime déjà confronté à des défis considérables.
4. Contrainte à la négociation :
Face à ces risques, l’Algérie pourrait être contrainte d’adopter une position plus conciliante sur le dossier du Sahara, voire d’accepter le plan d’autonomie marocain comme « unique cadre » de résolution du conflit, conformément à la position américaine exprimée dans le communiqué du 8 avril 2025.
5. Remise en question de sa stratégie régionale :
L’Algérie serait forcée de reconsidérer fondamentalement sa stratégie d’influence régionale, qui repose en grande partie sur le maintien du conflit au Sahara comme moyen de contenir l’influence marocaine.
Pour le Maroc : une victoire stratégique majeure
Pour le Maroc, cette combinaison de reconnaissance renforcée de sa souveraineté et de délégitimation de son adversaire constituerait une victoire diplomatique et stratégique décisive :
– Consolidation de sa position comme partenaire incontournable des États-Unis en Afrique du Nord
– Renforcement de sa légitimité dans l’administration des provinces sahariennes
– Accélération des investissements internationaux dans la région du Sahara
– Réorientation des relations avec l’Algérie sur une base nouvelle, potentiellement plus équilibrée
– Influence accrue sur les futures résolutions du Conseil de sécurité grâce au soutien du « porte-plume » américain
Vers une résolution définitive du conflit ?
La visite de Nasser Bourita à Washington ce 8 avril 2025 pourrait bien marquer un point de bascule dans le dossier du Sahara occidental. La convergence entre le renforcement explicite de la position américaine sur la souveraineté marocaine et l’examen sérieux des liens entre le Polisario et des activités terroristes crée les conditions d’une possible résolution définitive du conflit.
L’engagement américain, formellement exprimé dans le communiqué du Département d’État, à « *facilitate progress toward this aim* » (faciliter les progrès vers cet objectif) d’une solution basée exclusivement sur le plan d’autonomie marocain, associé à une possible désignation du Polisario comme organisation terroriste, pourrait créer une dynamique internationale irrésistible en faveur de la position marocaine.
La position des États-Unis comme « porte-plume » au Conseil de sécurité pour le dossier du Sahara amplifie considérablement la portée de cette déclaration. En effet, si les États-Unis orientent les prochaines résolutions du Conseil dans le sens de leur communiqué du 8 avril, c’est l’ensemble du cadre onusien qui pourrait se réaligner sur la vision marocaine d’une autonomie sous souveraineté marocaine comme seule solution viable.
L’année 2025, qui marque le cinquantenaire de la Marche Verte, pourrait ainsi devenir celle de la résolution définitive d’un conflit qui a trop longtemps entravé le développement et la stabilité de toute une région. La formulation sans ambiguïté du communiqué américain du 8 avril 2025 constitue, à cet égard, un signal diplomatique majeur dont les répercussions se feront sentir bien au-delà des relations bilatérales maroco-américaines, potentiellement jusqu’aux salles du Conseil de sécurité à New York.







