Par Institut Géopolitique Horizons 7 avril 2025
La normalisation des relations franco-algériennes, officialisée par la visite de Jean-Noël Barrot à Alger le 7 avril, est suivie avec une attention particulière à Rabat. Si aucune source officielle marocaine n’a souhaité se prononcer publiquement sur ce rapprochement, plusieurs observateurs et diplomates proches des cercles décisionnels nous ont confié que le Maroc observe cette évolution avec une vigilance sereine, conscient des enjeux mais également de ses propres atouts dans ce nouveau jeu d’équilibre régional.
Une réconciliation sous haute surveillance marocaine
Le Royaume chérifien, qui a bénéficié d’un soutien diplomatique majeur de la France avec la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental en juillet 2024, suit attentivement cette réconciliation qui intervient moins de six mois après la visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024.
Cette normalisation franco-algérienne n’a rien de surprenant pour les stratèges marocains. Comme le confie un conseiller diplomatique marocain sous couvert d’anonymat : « Cette réconciliation était prévisible et même attendue. Paris cherche à maintenir un équilibre dans ses relations avec les deux pays du Maghreb, mais les fondamentaux de notre partenariat stratégique avec la France demeurent intacts. »
La conviction des responsables marocains repose sur un élément fondamental : la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental n’a fait l’objet d’aucune remise en question dans les discussions franco-algériennes, comme en témoigne l’absence révélatrice de toute mention de ce sujet dans la déclaration du ministre Barrot à Alger.
Une possible médiation française entre Rabat et Alger ?
L’un des aspects les plus intrigants de cette réconciliation franco-algérienne concerne la possibilité d’une future médiation française entre le Maroc et l’Algérie. Si cette hypothèse n’a pas été évoquée publiquement, elle constitue néanmoins un scénario plausible dans les prochains mois.
Cette perspective est d’autant plus crédible que le président Tebboune avait, au début de son premier mandat, manifesté sa prédisposition au dialogue avec le Maroc. Dans un entretien accordé à la chaîne qatarie Al Jazeera le 8 juin 2021, il avait notamment déclaré : « Nous n’avons pas de problème avec le Maroc, c’est le Maroc qui a un problème avec nous », avant d’ajouter : « Nous entretenions par le passé de bonnes relations avec le Maroc et les frontières étaient ouvertes malgré le dossier du Sahara occidental. » Il avait conclu par un appel explicite au dialogue : « S’il y a des problèmes avec nous, qu’on se réunisse autour d’une table et qu’on en discute. »
Cette ouverture initiale s’était heurtée à l’opposition de certains cercles militaires algériens. La stratégie française actuelle de renforcement de Tebboune face à l’establishment militaire pourrait précisément viser à lui redonner la marge de manœuvre nécessaire pour renouer le dialogue avec Rabat.
Un précédent existe d’ailleurs dans ce domaine : en novembre 2024, comme nous l’avions révélé, l’Algérie avait déjà sollicité Paris pour une médiation avec le Maroc. Cette initiative s’était toutefois révélée être un « cheval de Troie diplomatique », proposant le démantèlement des camps de Tindouf et le déplacement de leur population vers la zone tampon à l’Est du mur de défense marocain – une configuration qui aurait créé une menace sécuritaire majeure pour le Royaume.
L’Afrique : un terrain où le Maroc conserve l’avantage
Si la réconciliation franco-algérienne vise, entre autres, à offrir à Paris un nouveau levier d’influence au Sahel via Alger, les stratèges marocains considèrent cette menace comme limitée, voire illusoire.
La géostratégie africaine du Maroc, patiemment construite sous l’impulsion directe du roi Mohammed VI depuis plus d’une décennie, a atteint un niveau d’enracinement et de maturité difficilement contestable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : présence bancaire marocaine dans 25 pays africains, investissements cumulés dépassant 4,3 milliards de dollars en 2024, développement du méga-projet du gazoduc Nigeria-Maroc, et surtout, ouverture de plus de 30 ambassades africaines à Dakhla et Laâyoune – consacrant la reconnaissance diplomatique de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
L’initiative marocaine pour le Sahel constitue un autre pilier fondamental de cette stratégie d’influence. Le Royaume a développé un ambitieux programme visant à désenclaver les pays sahéliens en leur offrant un accès direct à l’Atlantique via ses infrastructures portuaires, notamment le complexe portuaire de Dakhla. Cette vision géostratégique s’articule parfaitement avec le méga-projet du gazoduc Afrique Atlantique (African Atlantic Gas Pipeline – AAGP), reliant le Nigeria au Maroc et traversant 13 pays africains.
Ce projet structurant, dont les études de faisabilité ont été finalisées et qui bénéficie du soutien financier de plusieurs institutions internationales, ne représente pas seulement un corridor énergétique, mais également un axe de développement économique intégré. Le Maroc a pris soin d’y associer les pays sahéliens, leur offrant ainsi une alternative crédible aux influences traditionnelles dans la région. L’AAGP représente un investissement de plus de 25 milliards de dollars et constitue le plus grand projet d’infrastructure énergétique de l’histoire du continent africain.
Face à cette avance considérable, la France et l’Algérie se trouvent dans une position de rattrapage particulièrement difficile. L’hexagone a perdu un terrain considérable au Sahel, symbolisé par l’expulsion de ses forces du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Quant à l’Algérie, isolée diplomatiquement et fragilisée économiquement, elle ne dispose plus des leviers d’influence nécessaires pour contester sérieusement la position marocaine sur le continent.
Comme l’analyse un expert des relations internationales proche des cercles décisionnels marocains : « Mettre en place une stratégie efficace pour concurrencer le Maroc en Afrique exigerait de l’Algérie non seulement des années d’efforts, mais aussi une vision stratégique cohérente qui lui fait aujourd’hui défaut. »
Les atouts structurels du Maroc face à la manœuvre française
Le Royaume dispose de plusieurs avantages majeurs qui limitent considérablement la portée de la réconciliation franco-algérienne :
1. Une position diplomatique consolidée sur le Sahara : La reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, officialisée en juillet 2024 et confirmée lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron en octobre, constitue un acquis irréversible. Paris ne peut revenir sur cette position sans ruiner sa crédibilité diplomatique.
2. Une stratégie africaine aboutie : Contrairement à l’Algérie, dont l’influence continentale s’est considérablement érodée ces dernières années, le Maroc dispose d’un ancrage économique, religieux et diplomatique profond en Afrique, fruit d’une vision stratégique cohérente déployée sur le long terme.
3. Une stabilité politique interne : Alors que la France cherche à stabiliser un président algérien fragilisé par une légitimité contestée, le Maroc bénéficie d’une continuité politique et d’une vision stratégique stable, incarnée par le Roi Mohammed VI, permettant de déployer des politiques cohérentes sur le long terme.
4. Des partenariats internationaux diversifiés : Le Royaume a développé des alliances stratégiques multiples au-delà de l’Europe (États-Unis, Israël, pays du Golfe, Chine), réduisant sa dépendance vis-à-vis de la France et sa vulnérabilité face aux réorientations de la politique française.
Conclusion : une confiance vigilante
La réconciliation franco-algérienne, orchestrée principalement par la DGSE française, suscite à Rabat une vigilance naturelle mais nullement une inquiétude démesurée. Le Maroc, fort de ses acquis diplomatiques récents et de sa position consolidée en Afrique, observe cette évolution avec la sérénité que confère une position de force.
Si la stratégie française vise à renforcer Tebboune face à l’opposition militaire pour faciliter éventuellement une normalisation des relations entre le Maroc et l’Algérie, cette perspective pourrait même s’avérer bénéfique pour Rabat. Une telle normalisation, à condition qu’elle se fasse dans le respect des lignes rouges marocaines – particulièrement la souveraineté sur le Sahara occidental – permettrait de stabiliser la région et de renforcer encore davantage l’influence marocaine à l’échelle continentale.
En définitive, la réconciliation franco-algérienne apparaît davantage comme un rééquilibrage tactique de la diplomatie française que comme une menace stratégique pour les intérêts marocains. Dans ce grand jeu d’influence régional, le Maroc conserve des atouts majeurs et une avance considérable que ni la France ni l’Algérie ne semblent en mesure de combler à court ou moyen terme.






