Par Abdelhakim Yamani, Institut Géopolitique Horizons 02 avril 2025
Une réconciliation aux motivations africaines
Face à l’érosion continue de son influence au Sahel, marquée par l’expulsion de ses forces du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la France cherche désespérément à maintenir des leviers d’action dans la région. L’Algérie, avec ses 1.300 kilomètres de frontières avec le Mali et le Niger et son influence historique auprès de plusieurs groupes armés, représente un partenaire incontournable pour toute stratégie sahélienne.
« La reprise sans délai de la coopération sécuritaire » mentionnée dans le communiqué présidentiel illustre cette priorité française. Paris n’a désormais plus d’autre choix que de s’appuyer sur Alger pour maintenir un minimum d’influence dans son ancien pré carré.
Le retrait forcé des forces françaises de l’opération Barkhane a laissé un vide sécuritaire que la Russie, via le groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps), s’est empressée de combler. Les récents accords militaires signés entre Moscou et les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey en janvier 2025 ont achevé de marginaliser l’influence française dans cette région qu’elle considérait jadis comme sa chasse gardée.
Dans ce contexte, l’Algérie représente désormais le seul acteur régional (hors Maroc) capable de servir de tête de pont entre Paris et ces capitales sahéliennes désormais hostiles. Même si actuellement, les canaux diplomatiques et sécuritaires qu’Alger entretenaient avec ses voisins du sud sont rompus ou en veille, la France espère « driver » Alger pour une reprise avec ces capitales.
Le jeu d’équilibriste avec Rabat
Sans remettre en cause son rapprochement stratégique avec le Maroc, formalisé lors de la visite d’État du roi Mohammed VI en mai 2024, la France tente de préserver une position d’équilibre dans le Maghreb. L’absence révélatrice de toute mention du Sahara occidental dans les communications officielles illustre cette volonté de ne pas raviver les tensions.
Cette démarche d’équilibriste s’explique également par la montée en puissance du Maroc en Afrique subsaharienne, où Rabat déploie une diplomatie économique offensive avec des investissements atteignant 4,3 milliards de dollars en 2024. En normalisant ses relations avec Alger, Paris se ménage un contrepoids potentiel à cette influence marocaine croissante.
La stratégie marocaine en Afrique, orchestrée directement par le Palais royal, a enregistré des succès spectaculaires ces dernières années : implantation de banques marocaines dans 25 pays africains, développement de projets d’infrastructures majeurs comme le gazoduc Nigeria-Maroc, et ouverture de plus de 30 nouvelles ambassades africaines à Dakhla et Laâyoune. Cette diplomatie tous azimuts a contribué à isoler l’Algérie sur la question du Sahara occidental et à renforcer l’influence globale de Rabat sur le continent.
Face à cette réalité, la France ne veut pas mettre tous ses œufs dans le même panier marocain. La réconciliation avec Alger offre à Paris la possibilité de diversifier ses partenariats maghrébins et de maintenir une forme d’équidistance stratégique, malgré le tournant pro-marocain sur la question saharienne.
Un intérêt économique non négligeable
La dimension économique de cette réconciliation ne saurait être sous-estimée. Avec un marché de plus de 45 millions d’habitants et des réserves énergétiques considérables, l’Algérie représente un partenaire économique de premier plan pour la France. Les échanges commerciaux franco-algériens, qui s’élevaient à 8,2 milliards d’euros en 2024 malgré la crise diplomatique, pourraient connaître une croissance significative dans un contexte apaisé.
La France reste le deuxième partenaire commercial de l’Algérie, malgré la concurrence croissante de la Chine, de la Turquie et de l’Italie. Plus de 500 entreprises françaises y sont implantées, employant directement plus de 40.000 personnes selon les données de la Direction générale du Trésor français.
La compagnie TotalEnergies, qui avait suspendu en septembre 2024 les négociations concernant d’importants projets d’exploitation gazière en Algérie, pourrait rapidement relancer ces discussions dans un contexte de diversification des approvisionnements énergétiques européens. De même, plusieurs groupes français dans les secteurs des infrastructures, de l’agroalimentaire et des services financiers attendaient une normalisation des relations bilatérales pour concrétiser leurs projets d’investissements.
Cette dimension économique s’inscrit également dans la compétition d’influence en Afrique. En soutenant la relance économique algérienne, la France espère indirectement favoriser une projection accrue d’Alger vers l’Afrique subsaharienne, créant ainsi un contrepoids à l’influence marocaine sans avoir à s’impliquer directement.
Tebboune renforcé, un calcul délibéré
La réconciliation avec Paris offre à Tebboune un succès diplomatique bienvenu sur la scène intérieure, renforçant sa position face aux militaires et notamment au chef d’état-major Saïd Chengriha. Ce renforcement d’un président civil face au pouvoir militaire traditionnel s’inscrit parfaitement dans la stratégie française visant à favoriser l’émergence d’interlocuteurs plus prévisibles au sein du régime algérien.
Cette dynamique n’est pas nouvelle. Depuis l’élection de Tebboune en décembre 2019, Paris a régulièrement tenté de renforcer sa position face à l’establishment militaire. En février 2023, l’épisode symboliquement révélateur du « casque de la Garde républicaine » offert au général Chengriha lors de sa visite à Paris – perçu par beaucoup comme une forme subtile d’humiliation du chef d’état-major algérien – illustrait déjà cette orientation stratégique française.
Le président algérien, dont la légitimité a été contestée lors de sa réélection avec 94,65% des voix en septembre 2024 dans un scrutin marqué par une participation de seulement 48,07% selon les chiffres officiels, a besoin de succès diplomatiques pour consolider son pouvoir. La normalisation avec Paris lui offre l’opportunité de se présenter comme un dirigeant capable de défendre les intérêts nationaux tout en maintenant des relations constructives avec les partenaires internationaux de l’Algérie.
L’affaire Boualem Sansal, instrumentalisée par les deux parties, a finalement servi de véhicule commode pour cette normalisation, permettant à chacun de sauver la face tout en atteignant ses objectifs stratégiques plus profonds. La probable grâce présidentielle dont pourrait bénéficier l’écrivain franco-algérien à l’occasion de l’Aïd el-Fitr permettrait à Tebboune de présenter cette décision comme un acte de magnanimité religieuse plutôt que comme une concession aux pressions françaises.
Une stratégie intérieure française
Sur le plan de la politique intérieure française, cette résolution de la crise avec l’Algérie offre également des bénéfices significatifs à Emmanuel Macron. Elle lui permet notamment de reprendre l’initiative sur ce dossier face au ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, nommé en février 2025, qui avait adopté une posture ferme sur les questions migratoires avec l’Algérie.
Comme l’a rapporté Le Monde dans son édition du 25 mars 2025, le ministre de l’Intérieur avait vu sa cote de popularité grimper de 8 points dans le baromètre IFOP suite à ses déclarations fermes sur la question des OQTF (Obligations de Quitter le Territoire Français) concernant les ressortissants algériens. En reprenant personnellement la main sur ce dossier sensible, le président français réaffirme son autorité sur un sujet régalien et neutralise partiellement un concurrent politique potentiel au sein même de son gouvernement.
La normalisation des relations avec Alger devrait également faciliter la gestion des flux migratoires, sujet particulièrement sensible dans le contexte politique français actuel. La reprise de la coopération consulaire permettrait d’augmenter le taux d’exécution des OQTF visant des ressortissants algériens, actuellement bloquées par le refus d’Alger de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires.
Les limites de la réconciliation
Malgré ces avancées, plusieurs questions de fond demeurent en suspens et pourraient fragiliser cette réconciliation si elles ne sont pas adressées dans les prochains mois.
La question mémorielle reste un point de crispation majeur entre les deux pays. Les attentes algériennes concernant la reconnaissance par la France de certains crimes coloniaux et la restitution d’archives historiques n’ont pas été satisfaites, malgré les initiatives symboliques d’Emmanuel Macron comme la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin ou d’Ali Boumendjel.
Sur le plan géopolitique, la position française sur le Sahara occidental constitue un autre point de friction potentiel. Bien qu’absente des communications officielles relatives à la normalisation, cette question pourrait ressurgir à tout moment, notamment si Paris approfondit encore son soutien aux positions marocaines.
Enfin, la situation intérieure en Algérie, où les libertés fondamentales continuent de se détériorer selon les rapports d’organisations internationales comme Human Rights Watch et Amnesty International, pourrait également devenir un sujet de tensions futures si Paris décidait de faire entendre sa voix sur ces questions.
La géopolitique africaine au cœur des calculs
En définitive, cette réconciliation franco-algérienne révèle la permanence des intérêts géopolitiques par-delà les crises ponctuelles. Pour la France comme pour l’Algérie, les enjeux africains ont finalement pesé plus lourd que les désaccords bilatéraux.
Paris, confrontée à un recul sans précédent de son influence au Sahel, ne peut se permettre de perdre également son ancrage au Maghreb. Alger, isolée sur la scène régionale face aux avancées diplomatiques marocaines, a besoin de diversifier ses partenariats internationaux pour ne pas se retrouver dans une dépendance excessive vis-à-vis de la Russie ou de la Chine.
Cette convergence d’intérêts stratégiques explique la rapidité avec laquelle les deux pays ont finalement surmonté une crise qui semblait profonde. Elle illustre également les nouvelles dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Afrique, où l’influence des puissances traditionnelles est de plus en plus contestée, obligeant ces dernières à repenser fondamentalement leurs stratégies d’alliance et d’engagement.
L’Afrique, véritable enjeu de cette réconciliation, continuera d’être au cœur des relations franco-algériennes dans les années à venir, tant les défis sécuritaires, économiques et migratoires qui s’y posent exigent une approche coordonnée des deux pays, au-delà de leurs différends historiques et politiques.






